| Qu'est ce que l'interactivité ?
C'est le mécanisme par lequel les activités
de plusieurs processus influent les unes sur les autres, l'apparition d'un événement particulier
dans un processus donné constituant la cause d'un événement conséquence dans un processus différent.
Sous-entendu : les seuls liens existants entre les parties sont justement ces liens de causalité
; pour que l'on puisse parler d'interactivité, il faut nécessairement qu'il y ait indépendance
des activités.
Des processus non indépendants ne peuvent pas
être interactifs car la non-indépendance réside justement dans la détermination des enchaînements
de cause à effet qui régissent le comportement des processus. Ainsi, des processus non-indépendants
sont tout au plus en état d'interaction, et non pas d'interactivité. La véritable interactivité
n'existe que dans la non-détermination ou dans le caractère fortuit des interactions qui modifient
les déroulements des processus : l'interactivité réside dans la modification non prévue du déroulement
d'un processus par un autre, et non pas dans la modification prévue et déterminée de ce déroulement.
Pour qu'il y ait interactivité, il faut que
chaque partie en interaction ait un comportement non prévisible pour les autres parties. Cela
ne peut arriver dans le domaine de l'informatique, que l'interlocuteur de l'homme soit un réseau,
un ordinateur ou un logiciel. La prévisibilité de comportement est au coeur du test de Turing
[note : le test de Turing consiste à
placer un homme en face de deux claviers, un des deux étant relié à un homme et l'autre à une
machine simulant le comportement humain, sans que le testeur ne sache lequel le lie à la machine.
Le testeur pose des questions aux deux interlocuteurs via les claviers. Le test est réussi si
le testeur n'est pas capable de deviner quel est le clavier représentant la machine. Aucune machine
actuelle ne peut passer ce test, le recherche en IA actuelle tend à montrer qu'aucune machine
ne pourra le passer], et explique l'échec
des machines au test.
L'interaction constatée dans le domaine informatique
n'est pas interactivité, car elle est dirigée et prévue (un informaticien dirait câblée) suivant
que l'on s'adresse à une machine (dans un cadre technique), à un réseau (Internet) ou à un programme.
Ces trois cas correspondent à des concepts distincts dans l'esprit des utilisateurs, et donc à
des pseudo-interactivités différentes.
Face à une machine, on trouve un programmeur,
et non pas un utilisateur : c'est un cadre d'interaction purement technique. A moins d'être débutant,
naïf, ou incurablement optimiste, le programmeur sait qu'il n'a en face de lui qu'une machine
parfaitement prévisible dont il définit le comportement. Il sait que la machine ne fera que ce
qu'il lui dira de faire. Le seul mot d'interactivité le fait rire.
Face au réseau, l'utilisateur se trouve face
à une entité dont il n'appréhende pas forcément la taille et le fonctionnement. Cela concourt
à donner l'impression que l'organisation du réseau est basée sur des mécanisme obscurs, d'une
complexité élevée, et dans le même temps pare ce réseau d'une aura de mysticisme futuriste. Or
nous savons que complexité ne signifie pas intelligence. Le réseau donne accès à une masse d'information
et de méthodes qui pourraient conduire à le considérer comme une entité susceptible de comportement
autonome.
Cet aspect de la complexité du réseau est renforcé
par le martelage publicitaire qui ne cesse de proclamer d'une part qu'il faut se connecter à
l'Internet (alors qu'Internet signifie "entre les réseaux") comme si Internet était
une entité à l'existence définie, et qui d'autre part ne manque jamais de mettre en avant certaines
particularités techniques comme le cheminement des informations pour illustrer la manière obscure
qu'a ce réseau inimaginable de fonctionner
[note : les informations sur Internet
sont divisées en paquets, et les différents paquets peuvent emprunter si besoin est des routes
différentes pour arriver jusqu'à leur destinataire. L'interconnexion permet d'offrir de nombreuses
routes alternatives pour parcourir un trajet défini].
Or ce mécanisme de cheminement est au contraire un processus câblé, statique, qui faisait partie
du cahier des charges d'Arpanet (précurseur d'Internet) et qui se situe donc à l'opposé de cet
étrange pouvoir imaginé par certains journalistes peu rigoureux, en tout cas dans leur manière
de présenter les choses.
La seule véritable interactivité que l'on pourrait
imaginer sur le réseau est une interactivité technique. La nature même d'Internet étant l'interconnexion
de réseaux autonomes, on voit que l'on trouve dans le cas précis d'activités indépendantes ayant
une influence les unes sur les autres. Mais dans ce cas, le déterminisme de l'interaction est
en fait réel et caché : il se situe tout entier au niveau des interconnexions de réseaux (les
passerelles) dont le mécanisme régulateur n'est encore une fois qu'un programme parmi d'autres.
C'est probablement à propos des programmes et
des applications multimédias que le terme "interactif" est le plus dévoyé. Un programme
est un ensemble d'instructions destiné à répondre à des sollicitations définies par des processus
également définis. Ce n'est pas parce que le programme est complexe et que le nombre d'actions
est élevé que l'on peut dire que le programme évolue interactivement avec l'utilisateur : il n'est
pas autonome ! Le programme ne fera jamais plus que ce que le programmeur a voulu lui faire faire.
Les pages écrites en HTML (qui reste un langage parmi d'autres) diffusées sur Internet ne sont
que des programmes : en ce sens, elles décrivent à l'ordinateur une liste d'actions à effectuer
(exemple : écrire tel titre, afficher telle image) ; elles ne sauraient donc être interactive
à quelque titre que ce soit, et ce n'est pas deux animations et trois jolis dessins qui vont y
changer quelque chose.
Le véritable problème est que l'interactivité
supposée fait partie des artifices communément admis pour masquer l'absence de fond par l'hypertrophie
de la forme. C'est le syndrome de la pie : on attire par ce qui brille. Le Net regorge de pages
personnelles dont le seul propos est de présenter leur auteur, le tout assorti d'un délire fantasmagorique
de graphismes et d'animations. Ces pages ne présentent aucun intérêt. Si cela n'était valable
que pour quelques pages personnelles, cela ne serait pas forcément très grave. Mais de nombreuses
entreprises mettent (ou plutôt font mettre) en place des sites institutionnels dont le contenu
est aussi intéressant que celui de leur bilan annuel.
L'effet de mode qui entoure actuellement Internet
pousse les entreprises (ou les gens) à faire acte de présence avec des moyens plus ou moins élaborés.
Cette présence se définit en elle-même, et n'apporte aucun élément supplémentaire. Sous cette
vacuité du contenu perce la difficulté de définir ce que peut bien être Internet à l'heure actuelle.
Quelques années en arrière, le réseau avait une utilité claire (sinon un but) : servir les besoins
des universitaires et des programmeurs par la mise à disposition de ressources. Il y avait une
absolue primauté du fond, encore augmentée par le fait que la forme n'était pas à la hauteur.
L'introduction du Web sur le réseau a modifié ce rapport entre fond et forme.
Malheureusement, l'amélioration de la forme
a atteint rapidement le but initial qui lui avait été assigné (celui de présenter le fond sous
un aspect plus agréable, et partant, plus compréhensible) puis l'a dépassé pour se mettre au diapason
de nouvelles techniques dont l'introduction répondait au besoin de la forme pour la forme. Sans
vouloir paraître bêtement critique à l'égard de nos amis américains, je dirais que l'on trouve
dans l'évolution actuelle d'Internet les deux grands aspects contrastés qui régentent leur culture
: l'altruisme universaliste de l'Internet ancienne mode est en train de se faire laminer par la
machine mercantiliste de la publicité et des grandes entreprises. Internet est tout simplement
en train de se conformer au modèle de communication du marché américain. Que cela soit regrettable
ou pas est un autre débat, car de toute façon cela est inéluctable.
Entre l'arrivée des grandes entreprises qui
transposent sur le Web leurs techniques de communication, et la fascination des informaticiens
pour les nouvelles techniques de présentation qui les conduit à faire des pages pour faire des
pages (eux qui n'ont, dans leur grande majorité, rien de bien intéressant à dire), Internet s'encombre
donc de milliers de sites inintéressants, vides, creux. La multiplication des serveurs comme Mygale
ou Géocities, l'hébergement de pages personnelles par les fournisseurs d'accès et la simplification
de réalisation de pages aggravent cet effet. Cette publication parasite - dont il serait intéressant
de mesurer l'ampleur - va probablement contribuer à accélérer la mort du Web dans sa forme actuelle,
en participant activement à l'engorgement des réseaux.
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