Le come-back de D'ave
 

Dans la longue litanie des tracas que les célibataires partagent avec les hommes mariés, je voudrais ici, en tant que farouche représentant des premiers, en exclure deux que nous ne partageons avec personne si ce n'est notre miroir ou, pour les plus atteints, avec le patron du café du coin : je veux parler des voisins heureux et des chanteurs malheureux.

Il est en effet relativement pénible, tandis que vous vous calez dans votre fauteuil préféré armé d'un bon bouquin et de votre ultime bière, il est pénible donc en ce moment béni de votre vie où le monde s'apprête à retrouver sa plénitude dans un soupir d'aise, d'être grossièrement interrompu au beau milieu d'un début de félicité par les halètements bestiaux de vos voisins du dessous, d'autant que, franchement, vous ne voyez pas comment elle peut avec un type comme ça, et que pousser des cris pareils, ça n'est pas possible, sûrement il l'a ligotée contre la patère de la salle de bain et il est en train de lui tremper les orteils dans l'eau bouillante, un par un, ou quelque chose dans le goût. A l'instant précis où l'infâme tortionnaire en finit avec le gros orteil du pied gauche et s'apprête à enchaîner sur le petit du droit, vous allumez la radio d'un geste rageur. Hélas.

Impitoyable, la baffle profite de cette dépendance absolue en laquelle elle vous surprend pour se venger des interminables soirées où vous forçâtes ses fragiles membranes à éructer du Sex Pistols à tout-va et bafouâtes sa dignité en lui balançant du Nonnes Tropos accompagné d'un vigoureux "ça au moins, c'est de la musique" à faire frémir de dégoût la plus française des chaînes hi-fi. Alors que votre confort psychologique tout entier est suspendu aux notes qui vont surgir du récepteur, l'énervant appareil vous refile une dose de chanteur malheureux. Par exemple : Dave.

N'entendez pas ici " malheureux " au sens barzottien du terme, ce type de chanteur qui semble ne pas comprendre pourquoi personne ne l'aime bien qu'il soit rital jusqu'au bout du geste. Non : le malheur de D'Ave trouve ses racines beaucoup plus haut, ainsi que le rapporte P. Rabane dans ses Mémoires d'Entre-Deux Vies (notamment ch. 6, Part 2 : "j'ai tout vu, j'y étais") :

DIEU (à table, au moment d'attaquer le rôti de boeuf, s'adressant à Jésus) : " Tu te rappelles de ce môme, ce hollandais dont je ne savais pas quoi faire ...

JESUS (s'acharnant à rompre sa tranche de rôti) - Ah, oui! D'Ave ! Et alors, qu'est ce que tu as décidé ?

DIEU - Ben j'ai longtemps hésité ... puis finalement j'en ai fait un chanteur. Pourquoi tu ne prends pas ton couteau ?

JESUS (renonçant à la viande pour se rabattre sur le pain) - Un chanteur ! Malheureux !

DIEU (giflant son fils sur la joue droite parce que, les voies de l'hérédité étant impénétrables, elle est plus tendre que la joue gauche (une anecdote qui a donné lieu à de navrantes erreurs de traduction...)) - Petit con ! Monte dans ta chambre!

C'est ainsi que D'Ave, profitant du grand retour au mysticisme des années 70, fit son apparition dans le show business. Il y sévit quelques années avant que le commun des mortels, dans un réflexe de survie inespéré, ne se décide à balayer des charts une bonne partie de la mode disco et à virer Dieu pour faute professionnelle. On aurait pu se croire sauvé. N'était l'inévitable come back dont le Destin, sans doute poussé par des intentions charitables, semble faire un usage totalement irresponsable.

1995. C'est par une belle matinée de janvier, à l'heure où le jingle " R.T.L. en scène! " annonce au jeune célibataire affamé et sans emploi qu'il est temps d'honorer la table maternelle moyennant quelques concessions que ses tympans à l'agonie finissent par accorder à ses papilles affolées, que la nouvelle s'est abattue sur la France. Le Japon avait son Gotzilla. L'Amérique ses soviétiques. Le Patachoum Vert son Grand Mouchoir Blanc. Nous avons maintenant notre D'Ave :

" Haa! Vahina-a-a-a-âââ-Vahina-a-a-a-a-a-âââ-Vahina-a-a-a-a-a-a-ââââââ Haï, Haï, Haï,Haï " (bis)

Sur le moment, je fus tenté de ne pas prendre la chose trop au tragique, occupé que j'étais à exposer mon point de vue sur la nécessaire osmose entre l'homme et les bêtes à un magret de canard dont la taille était le seul argument de poids, et qui s'inclina d'ailleurs rapidement avec, me parut-il, un soupçon de mauvaise grâce, à moins que ce ne soit la purée de céleris. Et puis, vous l'apprendrais-je, revenir dans le show business par une porte comme " R.T.L. en scène! " a de quoi faire naître sur le visage de la concurrence un sourire plein d'un légitime dédain - pour vous la situer, c'est au 2ème sous-sol, au fond du couloir à droite, entre la porte des toilettes et celle de la Chance aux Chansons, le royaume des nains blonds irascibles. " Qui d'autre, me glissai-je pour me rassurer, qui d'autre eût songé à inviter D'Ave sinon Fabrice de R.T.L., avec le pseudonyme duquel il partage deux lettres, la deuxième et la dernière ! " Quelle personnalité en vue aurait en effet l'idée saugrenue de s'affubler d'un nom se terminant par une voyelle ? Et muette de surcroît !? Est-ce que Hugo prend un " e "? ou Jésus ? de Vinci ? Einstein, Napoléon, Hitler, Flaubert, Balzac, Bach, Chopin, Delacroix, Voltaire, Molière (respectivement Arouet et Poquelin), Talleyrand, Louis 16 (qui se termine par un i tandis que Louis 14 prend un v), Pascal, Camus, Roosevelt, Magellan, Cook, Tigana ou Platini ? Non. Hormis Sartre et Lamartine, dont l'un est moche à faire pleurer l'autre, aucun grand homme ne s'est affiché avec un nom se terminant par un "e". Au sein du vénérable Club Broadway lui-même, on y a veillé. Voyez plutôt : Argirakis, Schmolinski, Lorentz, Beunaich... euh...bon... admettons. Du moins avons nous fermement exclu de notre cercle tous les patronymes en forme de prénom : Villain, Oury, Vossan, Nicol... euh...hem. Passons.

Après tout, me direz-vous, deux heures de présence sur une antenne radiophonique qui compte Julien Lepers et Didier Derlich parmi ses animateurs vedettes n'a pas de quoi susciter l'émoi. Tout au plus peut-on se dire qu'il est grand temps d'euthanasier son poste d'un solide coup de rouleau à pâtisserie et d'investir dans quelque chose susceptible de capter la modulation de fréquence. Mais voilà. Le bougre récidiva.

Quelques mois plus tard, tandis que, poussé par un coupable résidu de philanthropie je noctambulais dans les bas-fonds des programmations téèfinesques (signalons à ma décharge que les voisins du dessous avaient depuis plusieurs minutes passé la vitesse supérieure, et sans doute abandonné l'eau bouillante pour les bonnes vieilles tenailles et le plomb fondu) je tombai par hasard sur Yan et Ivan, les deux ex du top 50 en quête d'un second souffle, le top ayant de son côté rendu son dernier. Présentant la première d'une émission au titre ronflant de " on n'est pas couché !" - on n'en dira pas autant de l'audimat -, ils s'étaient assigné pour tâche de faire rire la guest star du jour, Clémentine Célarié, et vérifiaient une fois de plus le vieil adage qui veut qu'un bon objectif soit un objectif qu'on n'atteint jamais. Décelant sans doute la subtile odeur de sueur que leur accorte invitée mêlait à chacune de ses explosions de gaîté, les deux compères décidèrent de frapper un grand coup en laissant le champ libre à notre néerlandaise de choc. Malgré la brièveté de son apparition, celui-ci parvint, sous l'oeil des caméras, à révéler photos à l'appui son idylle de longue date avec l'autre erreur jéhovienne de la chanson, Dick Rivers (une affaire qui remonte pour ainsi dire à la nuit des temps et qu'on mit à l'époque sur le compte de l'inexpérience de Dieu ; mais tout de même, à voir le nain hurleur de Nashville torse nu se livrant aux plaisirs du jeu de boules, on se dit que, décidément, l'homme est en train de descendre du singe).

Depuis, la présence de D'Ave sur les ondes s'est accrue. A Fréquence Stars, où il avouait un double penchant pour les pipes et la lecture (ce qu'il exprimait dans son français heurté en ces termes : "j'ai toujours été une grosse liseuse") ; sur le plateau du journal de 20 heures ; à diverses émissions radio. Une compilation remixée de ses plus grands succès vient d'être commise, dans laquelle son fan club -qui aurait récemment fusionné avec celui de Patrick Juvet, suivant l'exemple donné par les deux stars elles-mêmes - retrouvera avec un plaisir sans partage quelques fameuses rengaines, parmi lesquelles l'incontournable Vahina : "Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé". On ne demande qu'à essayer ... Peuple de Broadway, vous les héros du monde de demain, il est temps de réagir. Je propose d'inscrire à l'ordre du jour de la prochaine session du Budemax la création d'une cellule de crise pour enrayer la propagation du fléau. J'ai d'ores et déjà quelques idées sur son appellation (divers acronymes possibles pour cette cellule de crise : le Comité de Lutte Active Contre D'Ave (CLAC D'Ave) ; le Groupe de Lutte pour Supprimer D'Ave (le groupe LSD) ; le Parti Extrêmement Radical de Haute Urgence pour Eradiquer la Davomania (le PERHUED)). Votre appui sera le premier pas dans ce nouveau combat pour la sauvegarde de la vraie décadence, celle qui se fait loin de toute médiocrité, dans la splendeur. La lutte seule vers les bas-fonds suffit à remplir les nuits de Broadway.

Quant à mes voisins du dessous, puisque leur bonheur n'est pas de ceux auxquels une poigne ferme et un esprit décidé peuvent mettre bon ordre - encore qu'une lueur d'espoir se soit levé parmi le restant des locataires de ce petit immeuble de 4 étages depuis que le couple a investi dans une Megadrive et Street Fighter II -, je voudrais leur dédier les célèbres vers de notre ami Xavier Ancsès dit Méfisto extraits de son recueil Les Vocations du célibat :

Le sourcier

Dans l'ombre je guettais un morceau de chair nuE
Un éclair de deux corps que j'entendais sans voir
Ces deux souffles voraces lien ultime et ténu
Ancré sur le dehors et sur moi dans le noir
Mais dans l'ombre bruyante où l'amour s'exténue
J'imaginais les cris des amants des manoirs
Aux chambres envoûtées des jambes ingénues
Glissant contre mes hanches et des chansons à boire
L'amour du fleuve enfoui à la terre complice
Est ce chant invisible qu'on écoute étendu
Les bras posés en croix le visage tordu
A l'est la joue collée sur le sol dur et lisse
Et dans l'ombre imprécise où j'écoutais la vie
Se démener sans moi quelques pieds sous mon vit.

 
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