Le Fauteuil en Velours Brun
 
Imaginez-vous assis dans un profond fauteuil de velours brun, touchant d'une main la trame usée des côtes parallèles, et enserrant de l'autre main un verre embué contenant un cocktail délassant (Tequila Sunrise : pilez deux glaçons, puis mélangez quatre volumes de jus d'orange frais avec la pulpe et un volume de téquila. Dans un verre haut, versez le mélange, les glaçons et un zeste de jus de citron. Ajoutez un trait de grenadine, en le versant à l'aide d'une cuillère le long du verre, pour qu'il ne se mélange pas, ou très peu). Si votre chat vous chauffe les pieds, et que le feu ronfle (ou l'inverse), vous êtes dans les conditions idéales pour lire. C'est dans ces conditions que nous avons lu pour vous :
 
Casse-pipe à la Nation d'après Léo MALET - Adaptation et dessins de TARDI
L'homme des jeux de Iain M. BANKS - Livre de Poche SF
L'usage des armes de Iain M. BANKS - Livre de Poche SF
Philosophie de Karl Marx - Folio Essais
Les mutinés de la révolte de Tronchet et Gelli - Bandes dessinées - Glénat
Morte en mémoire vive de Peter James - J'ai Lu Epouvante
 
 
Casse-pipe à la Nation d'après Léo MALET - Adaptation et dessins de TARDI
Il est assez difficile de parler d'une bande dessinée de Jacques TARDI sans devenir lyrique. Pour rester simple, il suffit de dire que la qualité graphique de cet nouvel album des aventures de Nestor Burma n'a d'égale que la perfection de l'atmosphère unique qu'elle contribue à créer. Le trait affiné renforce l'impact des mouvements et la densité des personnages. Paradoxalement, cela ne profite pas à Nestor Burma, qui conserve les traits psychologiques que nous lui connaissons (sans rien perdre heureusement) ; les autres personnages atteignent en quelques cases les épaisseurs suffisantes pour être parfaitement crédibles et émouvants (à part peut être la veuve Parmentier, plus proche des personnages caricaturaux qui hantent la série des Adèle Blanc-Sec). Le personnage féminin principal (Simone) est absolument magnifique, et l'art de TARDI consiste à nous donner l'illusion des émotions et des sensations par la simple magie de son trait toujours renouvelé. Quelques explications : un histrion de ma connaissance a tenu à m'affirmer qu'il trouvait les personnages toujours semblables. L'argument utilisé consistait à souligner le dessin unique (au mauvais sens du terme) et si particulier des bouches des héroïnes (Adèle, Bélinda, Hélène, Simone...). Eh bien, pour reprendre cet exemple, je trouve qu'il y a plus de souffle et d'expression dans les infimes variations de cette bouche que dans les visages réalistes de Giraud ou dans les épures de Caza. C'est sans doute la maîtrise du noir et blanc qui dope ainsi l'expressivité des personnages. Trêve d'ergotages oiseux, ce nouvel album est magnifique. Du grand Tardi, assurément.
PmM
 
 
L'homme des jeux de Iain M. BANKS - Livre de Poche SF
Je pourrais dire tout le bien que je pense de ce très bon roman de science-fiction. Plus que sa résolution - au sens pratique, c'est à dire l'achèvement de l'intrigue - c'est l'intelligence de la construction de Iain Banks qui donne au texte cette impression, si rare en science-fiction, de valeur intrinsèque, de capacité novatrice à appréhender le futur. Comme le monde des A, the running man..., l'homme des jeux met en place une structure sociale basée sur le jeu et son usage comme principe de définition identitaire au sein même de la société : c'est le ludique qui réalise l'individualité. Mais ici - et je parie le PC de notre rédac-chef que Banks a lu l'homo ludus où le jeu est explicitement désigné comme fondement d'une organisation anarchiste et anarchique de la société - il s'agit du jeu pour le jeu, du jeu plaisir et raffiné qui détermine, bien sûr au sein d'une matrice technique ultra-avancée, une véritable structure sociale, bien réelle, anarchiste et individualiste mais cohérente : la Culture. Et Iain Banks est bien un auteur intelligent : en posant le jeu comme fondement du rapport social désintéressé d'une société achevée dans la quête du bien-être matériel et spirituel de ses citoyens, il se permet d'y confronter un stade antérieur, celui du jeu-enjeu, du jeu-affrontement dont la brutalité et le faux raffinement qui masque toujours la cruauté rappelle une forme de jeu primaire très prisé des militaires et plus largement, dans sa forme plus générale, assez répandu hors du Net. La diversité et la valeur des enjeux - position sociale (donc zone du pouvoir), mutilations physiques (à ne pas accepter - surtout la castration- dans une partie de Duke 3D avec notre rédac-chef-aux-réflexes-d'acier.) et j'en passe... - révèle la complexité et la cohérence de l'analyse que Banks fait du modèle jeu-enjeu que nous connaissons bien. L'issue de la confrontation est à la discrétion du romancier, mais que la structure ludique de la Culture est forte et bien construite ! A la fin du livre, le lecteur accepte la défaite aux dames avec un grand sourire, même contre un être inférieur (enfant ou adjudant), convaincu que le ludique - comme l'esthétique - fait partie de ces principes qui, loin de donner sens, donnent le plaisir et c'est sans doute la même chose.
EM
 
 
L'usage des armes de Iain M. BANKS - Livre de Poche SF
Dans ce livre, suite de L'homme des Jeux, tout semble flou, flou comme la mémoire et l'histoire du personnage principal. A travers le cheminement tortueux de ses souvenirs et le mélange de ses différentes missions pour le compte de la Culture, il est difficile de cerner une personnalité qui semble sans cesse osciller entre les pics plus ou moins aigus de son obsession. Son obsession, dont le sujet nous échappe sans cesse, devient peu à peu notre propre obsession, jusqu'à l'explication dont la monstruosité nous plonge dans la stupeur ; c'est encore mal remis de cette sombre révélation que l'on subit le coup de théâtre final, dans les toutes dernières lignes du livre. Sans dévoiler bien entendu la nature de ce coup de théâtre, il suffit de dire qu'il remet brutalement en cause toute la représentation intellectuelle que l'on avait pu faire du livre. Il perturbe les définitions même de ce qui semble bien ou mal dans le livre. C'est tout l'art et la réussite de l'auteur : tout au long du livre, il faut lutter pour parvenir à construire une vision cohérente du héros, des mondes dans lesquels il évolue, de ses motivations, bref de sa psychologie et de ses rapports à la Culture.Ce héros apparaît souvent sous des aspects un peu troubles. Les interrogations sur le bien fondé de ses actions dans le cadre du département des opérations spéciales ne manquent pas. Tout concourt à nous forcer à nous faire nous-même l'avocat du héros que l'on voudrait meilleur, et ce fameux coup de théâtre réduit tout à néant en une ligne.On en sort un petit peu pantois, il faut bien le dire. La préface (écrite par Gérard Klein) est assez explicative et conseille de relire l'ouvrage à l'envers (dans l'ordre inverse des chapitres). L'expérience est assez tentante si l'on considère que tout le livre aura un sens différent à la lumière des révélations finales.
PmM
 
 
Philosophie de Karl Marx - Folio Essais

Il est une dichotomie usuelle aux lecteurs de Marx qui consiste à distinguer des oeuvres dites de jeunesse - qui relèvent de la philosophie politique - et des oeuvres postérieures qui embrassent de plus vastes champs : économiques, sociologiques... . Folio réédite ces oeuvres de jeunesse (en gros les 'manuscrits de 1844') en un gros pavé qui fait très élégant sur une étagère (entre Oui-oui le décapiteur et Conan à la fête). Il faut bien reconnaître que tout cela n'est pas très digeste mais c'est tout de même très intelligent et surtout, cela met en oeuvre une méthode de réflexion, une distanciation à l'objet - une objectivité ? oui - qui laisse baba les anti-marxistes (Ah oui, un truc pour crâner en société : "marxiste" est devenu péjoratif et synonyme de "stalinien" - le mister Hyde local -, et les gens biens qui lisent Marx sans pour autant sombrer dans le ridicule ou l'alcool, comme Derrida dont le Spectres de Marx est émouvant, sont des marxiens et cela n'a aucun rapport avec X-files). C'est pour cela qu'il nous faut être sérieux pour dire et redire que ces textes sont à lire en priorité, d'abord parce qu'ils font l'unanimité de ceux qui les ont lus, marxistes ou pas, ensuite parce qu'ils ne sont pas si compliqués que ça et surtout parce que c'est très actuel et donne de bonnes clés pour comprendre certaines choses qu'on cherche encore aujourd'hui à cacher le plus discrètement possible. Vous pourrez ensuite pénétrer Le Capital la tête haute, et avant de dévorer les trois tomes de la Pléiade consacré à Marx, vous écrier d'une voix enfin libérée : "J'ai tout compris !".
EM
 
 
Les mutinés de la révolte de Tronchet et Gelli - Bandes dessinées - Glénat
Troisième volet des aventures de Raoul Fulgurex, Les mutinés de la révolte (Après Le secret du mystère et La mort qui tue) est encore meilleur que les deux précédents. Prises à contre-pied continuelles des classiques de la bande dessinée et du roman, trames tortueuses et totalement arbitraires, richesse des entrecroisements d'intrigues et de leurs illustrations, tout concourt à donner une nouvelle démonstration de la virtuosité de Tronchet, soutenue par le dessin de Gelli. Le style de ce dessin contribue d'ailleurs à la réussite de l'ensemble, par l'utilisation d'un pseudo-réalisme dérapant sans cesse dans une outrance de formes et de positions proche du dessin animé de Tex Avery. Les personnages acquièrent une force inédite par l'utilisation systématique de contre-emplois ; chacun apparaît avec au moins une facette complémentaire de son caractère principal. Wang-Ho le sanguinaire se révèle humaniste, le boss paternaliste retombe en enfance, Balmine réfléchit, Ténébrax se révèle pleutre. Même Beef-N'ose, à la psychologie forcément unique, apparaît en double avec des missions différentes et opposées. Dans ce tome, ce procédé est beaucoup plus présent que dans les deux premiers, et cela donne au récit une densité extrêmement plaisante.
PmM
 
 
Morte en mémoire vive de Peter James - J'ai Lu Epouvante
Ce livre a tout pour attirer les amateurs de romans technologiques et scientifiques : le sujet (l'immortalité par la cryogénie et par le stockage de la conscience dans des ordinateurs neuronaux), le contenu (description pointues des méthodes d'intelligence artificielle et des techniques liées), des héros idéaux (deux scientifiques, un spécialiste en IA, l'autre en médecine et cryogénie), une intrigue riche (mettant en scène l'ordinateur prodige du héros, une jeune étudiante surdouée qui prétend avoir trouvé le moyen d'enregistrer la conscience sur bande magnétique). Seulement voilà, au fur et à mesure de la progression du livre, tout se dégrade. Les étudiants en informatique du héros sont tous caractériels ou boutonneux au dernier degré. La femme du héros l'accuse de ne penser qu'à la science et de négliger ce qui est vraiment important, à savoir sa famille et sa maison. Le héros trompe sa femme et les catastrophes commencent à s'abattre sur lui. Son ami se révèle n'être qu'un savant fou ayant congelé vivante une de ses patientes. Après toutes les tuiles qui lui tombent dessus (son fils de quatre ans est successivement congelé, accidenté, kidnappé et drogué), la femme du héros (adepte d'homéopathie et de médecines alternatives) demande à son mari de la conduire en urgence dans une synagogue pour prier. Après avoir neutralisé le savant fou, et détruit la conscience folle de son étudiante décédée passée dans le réseau informatique, le héros décide d'abandonner ses recherches et revient à la maison en disant à sa femme chérie 'Tu avais raison !'. En clair, ce livre nous dit que la recherche sur l'homme conduit forcément au mal, qu'il faut se tourner vers Dieu pour obtenir ce genre de réponse, que les savants sont soit mal-intentionnés, soit inconscients, que les étudiants sont caractériels et névrosés. Beuaaaaaaark. Au début de ce livre, l'auteur remercie une pleine page de scientifiques qui lui ont apporté une aide. A leur place, je me sentirais un tout petit peu trahi.
PmM
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