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Globalia est
le nom de la démocratie universelle gouvernant la Terre,
dans un futur proche -un ou deux siècles, la chose est volontairement
laissée dans le vague-. Cette démocratie, idéale
en apparence, présente en réalité de graves
défauts: la standardisation, la pression consummériste,
la propagande publicitaire, ont enfermé le citoyen dans des
modèles comportementaux dont il ne peut s'écarter
sous peine d'être mis en marge. La liberté n'y est
qu'apparente: la presse est aux mains de puissants anonymes qui
s'en servent pour manipuler l'opinion, de larges étendues
(les "non-zones") sont laissées à l'écart
de la prospérité et la population y est retournée
à un état pré-technologique, l'environnement
physique a été stérilisé, sécurisé,
les citoyens vivent sous d'énormes bulles de verre dont il
est interdit de s'échapper, etc...
De ce "meilleur des mondes" Baïkal Smith, jeune homme
de vingt ans, cherche à s'échapper. Il entraîne
à sa suite Kate, sa dernière conquête. Leur
tentative se solde bientôt par un échec. Au dernier
moment Kate recule devant l'aventure, laisse Baïkal en plan
et s'en retourne vers Globalia. Baïkal est très vite
repris puis présenté à Altman, vieillard mystérieux
dont on comprend rapidement qu'il est de ceux tirant les ficelles
dans l'ombre de la démocratie. En quête d'un nouvel
Ennemi Public à jeter en pâture à la presse
et aux globaliens, Altman décide d'utiliser Baïkal,
en retournant son désir de liberté en révolte
contre le système. L'Ennemi public est, explique-t-il, la
garantie de stabilité au sein de Globalia. Baïkal n'a
pas le choix. Il se retrouve livré à lui-même,
abandonné au coeur des "non-zones".
Mais dans Globalia, Kate s'inquiète de son sort. Elle fait
la connaissance de Puig, journaliste écarté de la
société pour avoir fourré son nez où
il ne fallait pas. Ensemble ils se lancent sur les traces de Baïkal,
et pénètrent toujours plus loin dans les milieux interlopes
qui, à l'intérieur de la démocratie, commercent
avec les non-zones. Mais à peine sont-ils parvenus à
leurs fins qu'on les découvre victimes d'une machination,
ourdie par le même Altman, afin de démasquer parmi
la poignée de puissants se partageant le pouvoir un traître
qui se dissimulait derrière Walden, une association de bibliophiles,
quasi clandestine quoique légale. Le traître est finalement
démasqué, Baïkal, Kate et Puig restent dans les
non-zones où ils vivent heureux en ayant beaucoup d'enfants.
Si ce résumé
vous paraît confus, n'en blâmez personne d'autre que
Rufin. Globalia, vous l'aurez peut-être compris, est
un roman à thèse. Or, le roman à thèse,
proche de la fable, est un exercice périlleux dont seuls
de très grands noms (Diderot, Voltaire) se sont tirés
sans trop de dommage. Las, Rufin n'est pas Diderot. Les défauts
de son livre sont trop nombreux pour être présentés
ici en détail: style maladroit, détails contradictoires,
thèse peu claire, problématique mal dégagée
(je garderai un silence pudique sur les éléments les
plus embarrassants, comme la tribu des Fraiseur dans les non-zones,
ou le costume de mousquetaire arboré par Puig le journaliste)...
On pourrait excuser l'auteur en avançant qu'il n'est pas
un familier de la science-fiction. Cet argument a été
souvent utilisé par la critique trop indulgente. Toutefois,
même s'il tenait debout, là n'est pas le plus grave.
Ce qui fait de Globalia un mauvais roman vient de l'incohérence
des personnages. Dans les premières pages, l'histoire entre
Baïkal et Kate nous est présentée comme un échec.
Vingt pages plus loin, on les retrouve amoureux pour la vie, sans
qu'aucun changement dans leurs situations vienne justifier ce brusque
revirement. Puig, totalement étranger à leur histoire,
prend néanmoins fait et cause pour eux et risque sa vie pour
les sauver. L'alliance abracadabrante entre les trois jeunes devient
soudain le moteur de l'intrigue. Dotée d'un pareil moteur,
celle-ci se met à boîter furieusement. Qu'à
cela ne tienne, Rufin n'en a nul besoin pour avancer: il a déjà
une thèse. Il se met donc à tirer son histoire vers
une fin préprogrammée. Au bout de 450 pages laborieuses,
celle-ci vient s'écraser sur un dénouement hâtif
avec la grâce et la précision d'un charter à
court de carburant. Le dernier chapitre et l'épilogue lui-même
sont consacrés à un déballage précipité
d'informations pourtant essentielles. Il faut dire que jusqu'à
présent, trop occupé à tenir à bout
de bras une structure branlante, bringuebalante, mal soudée,
menacée à chaque ligne de complète dislocation,
Rufin n'a jamais trouvé le temps de les livrer.
Nous avons tous,
dans notre entourage, une personne dont la particularité
est de ne pas savoir raconter les histoires. En trois phrases à
la syntaxe hésitante, ponctuées de "euh...",
de "Comment ça marche, déjà..." et
de "non, attends, en fait c'est pas ça, c'est le premier
gars qui dit...", il nous livre une chute sans queue ni tête
avant de lever les bras au ciel et de s'écrier, dans le silence
consterné qui suit son intervention: "Ah mais non! En
fait c'est pas un crocodile qu'il trimbale en laisse, c'est une
brosse à dents !..." Dans Globalia, Rufin semble
frappé de la même inaptitude. Le roman lui-même
n'aurait rencontré aucun succès si l'auteur n'avait
été auparavant récompensé par trois
prix littéraires majeurs. Ironie suprême : Rufin se
révèle comme la parfaite illustration de ce qu'il
cherchait à dénoncer : une imposture médiatique.
Ouvrage bien
médiocre, Globalia est loin, très loin, du
Ubik de Philip K Dick ou des Dépossédés
d'Ursula Le Guin. La science-fiction est peut-être de la littérature
de genre, elle n'en réclame pas moins une certaine maîtrise.
Dans ses portraits hâtifs et incohérents, dans le développement
de son intrigue, dans la présentation de son univers ou dans
la qualité de sa langue, Jean-Christophe Rufin n'en a montré
aucune.
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