Globalia Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Jean-Christophe Rufin
 

Globalia est le nom de la démocratie universelle gouvernant la Terre, dans un futur proche -un ou deux siècles, la chose est volontairement laissée dans le vague-. Cette démocratie, idéale en apparence, présente en réalité de graves défauts: la standardisation, la pression consummériste, la propagande publicitaire, ont enfermé le citoyen dans des modèles comportementaux dont il ne peut s'écarter sous peine d'être mis en marge. La liberté n'y est qu'apparente: la presse est aux mains de puissants anonymes qui s'en servent pour manipuler l'opinion, de larges étendues (les "non-zones") sont laissées à l'écart de la prospérité et la population y est retournée à un état pré-technologique, l'environnement physique a été stérilisé, sécurisé, les citoyens vivent sous d'énormes bulles de verre dont il est interdit de s'échapper, etc...
De ce "meilleur des mondes" Baïkal Smith, jeune homme de vingt ans, cherche à s'échapper. Il entraîne à sa suite Kate, sa dernière conquête. Leur tentative se solde bientôt par un échec. Au dernier moment Kate recule devant l'aventure, laisse Baïkal en plan et s'en retourne vers Globalia. Baïkal est très vite repris puis présenté à Altman, vieillard mystérieux dont on comprend rapidement qu'il est de ceux tirant les ficelles dans l'ombre de la démocratie. En quête d'un nouvel Ennemi Public à jeter en pâture à la presse et aux globaliens, Altman décide d'utiliser Baïkal, en retournant son désir de liberté en révolte contre le système. L'Ennemi public est, explique-t-il, la garantie de stabilité au sein de Globalia. Baïkal n'a pas le choix. Il se retrouve livré à lui-même, abandonné au coeur des "non-zones".
Mais dans Globalia, Kate s'inquiète de son sort. Elle fait la connaissance de Puig, journaliste écarté de la société pour avoir fourré son nez où il ne fallait pas. Ensemble ils se lancent sur les traces de Baïkal, et pénètrent toujours plus loin dans les milieux interlopes qui, à l'intérieur de la démocratie, commercent avec les non-zones. Mais à peine sont-ils parvenus à leurs fins qu'on les découvre victimes d'une machination, ourdie par le même Altman, afin de démasquer parmi la poignée de puissants se partageant le pouvoir un traître qui se dissimulait derrière Walden, une association de bibliophiles, quasi clandestine quoique légale. Le traître est finalement démasqué, Baïkal, Kate et Puig restent dans les non-zones où ils vivent heureux en ayant beaucoup d'enfants.

Si ce résumé vous paraît confus, n'en blâmez personne d'autre que Rufin. Globalia, vous l'aurez peut-être compris, est un roman à thèse. Or, le roman à thèse, proche de la fable, est un exercice périlleux dont seuls de très grands noms (Diderot, Voltaire) se sont tirés sans trop de dommage. Las, Rufin n'est pas Diderot. Les défauts de son livre sont trop nombreux pour être présentés ici en détail: style maladroit, détails contradictoires, thèse peu claire, problématique mal dégagée (je garderai un silence pudique sur les éléments les plus embarrassants, comme la tribu des Fraiseur dans les non-zones, ou le costume de mousquetaire arboré par Puig le journaliste)... On pourrait excuser l'auteur en avançant qu'il n'est pas un familier de la science-fiction. Cet argument a été souvent utilisé par la critique trop indulgente. Toutefois, même s'il tenait debout, là n'est pas le plus grave. Ce qui fait de Globalia un mauvais roman vient de l'incohérence des personnages. Dans les premières pages, l'histoire entre Baïkal et Kate nous est présentée comme un échec. Vingt pages plus loin, on les retrouve amoureux pour la vie, sans qu'aucun changement dans leurs situations vienne justifier ce brusque revirement. Puig, totalement étranger à leur histoire, prend néanmoins fait et cause pour eux et risque sa vie pour les sauver. L'alliance abracadabrante entre les trois jeunes devient soudain le moteur de l'intrigue. Dotée d'un pareil moteur, celle-ci se met à boîter furieusement. Qu'à cela ne tienne, Rufin n'en a nul besoin pour avancer: il a déjà une thèse. Il se met donc à tirer son histoire vers une fin préprogrammée. Au bout de 450 pages laborieuses, celle-ci vient s'écraser sur un dénouement hâtif avec la grâce et la précision d'un charter à court de carburant. Le dernier chapitre et l'épilogue lui-même sont consacrés à un déballage précipité d'informations pourtant essentielles. Il faut dire que jusqu'à présent, trop occupé à tenir à bout de bras une structure branlante, bringuebalante, mal soudée, menacée à chaque ligne de complète dislocation, Rufin n'a jamais trouvé le temps de les livrer.

Nous avons tous, dans notre entourage, une personne dont la particularité est de ne pas savoir raconter les histoires. En trois phrases à la syntaxe hésitante, ponctuées de "euh...", de "Comment ça marche, déjà..." et de "non, attends, en fait c'est pas ça, c'est le premier gars qui dit...", il nous livre une chute sans queue ni tête avant de lever les bras au ciel et de s'écrier, dans le silence consterné qui suit son intervention: "Ah mais non! En fait c'est pas un crocodile qu'il trimbale en laisse, c'est une brosse à dents !..." Dans Globalia, Rufin semble frappé de la même inaptitude. Le roman lui-même n'aurait rencontré aucun succès si l'auteur n'avait été auparavant récompensé par trois prix littéraires majeurs. Ironie suprême : Rufin se révèle comme la parfaite illustration de ce qu'il cherchait à dénoncer : une imposture médiatique.

Ouvrage bien médiocre, Globalia est loin, très loin, du Ubik de Philip K Dick ou des Dépossédés d'Ursula Le Guin. La science-fiction est peut-être de la littérature de genre, elle n'en réclame pas moins une certaine maîtrise. Dans ses portraits hâtifs et incohérents, dans le développement de son intrigue, dans la présentation de son univers ou dans la qualité de sa langue, Jean-Christophe Rufin n'en a montré aucune.

 
FXS
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