A bord du Sir Robert Bond, un ferry assurant la liaison Lewisporte–Goose Bay, nous avons trouvé à la dernière minute une cabine jusqu'à Cartwright. Le bateau n’est qu’un grand bus, rangées de sièges poussées contre les vitres épaisses, plus une petite cafétéria servant de l’alcool entre huit et dix heures du soir. Partout les écriteaux menacent : il est interdit de boire en dehors de cet endroit et de ces heures. D’autres ajoutent qu’on ne peut fumer nulle part, pas même sur les ponts ou les coursives.

Je pense à Blaise Cendrars, amoureux de son Formose qu’il parcourait jour et nuit, cigarette en main, visage cuit par son soleil intérieur. Combien il aurait détesté voyager à bord du Sir Robert Bond.

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Nous sommes cinquante passagers à peine, mais le navire est plein. Plus de cabine de libre, plus d’emplacement pour les voitures. Beaucoup de passagers descendront à Cartwright et prendront la route du Sud, celle qui serpente le long de la côte jusqu'à Blanc-Sablon. C’est l’unique route.

Un village à une seule route.

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Certains, j’imagine, resteront à Cartwright. D’autres prendront le bateau pour Nain, puis Hebron, au nord. Agglomérats de bâtiments branlants accrochés aux rochers lisses, c’est ainsi que John Gimlette les décrit dans son Theatre of Fish. Un couple d’Américains d’une soixantaine d’années se joint à un voyage d'aventures qui doit les emmener dans l’intérieur des terres pour deux nuits sous la tente. Elle est toute excitée. Il fait la gueule et se traîne en bougonnant dans ses pantalons de treck. Ses jambes sont raides. Sa hanche gauche refuse de plier.

A Terre Neuve comme au Labrador, dans de nombreuses maisons, on trouve des photos du Resettlement des années cinquante : une maison, placée sur rondins, flotte sur l’océan, tirée par des petits bateaux de pêche en bois peint. Sur la rive, une famille entière la regarde s’éloigner. Parfois on agite son mouchoir en signe d’adieu.

Il est cinq heures du soir et nous doublons la pointe nord de Terre-Neuve. Sous le soleil bas le ciel est irréel, tout en dégradés de bleu, beau bleu sombre des terres glacées, bleu très pâle des nuages de poupée, flottant vers le pôle en troupe régulière, comme la tapisserie d’une chambre d’enfant. On pourrait passer au travers.



Il est neuf heures du matin et nous longeons les côtes du Labrador. C’est un spectacle extraordinaire de désolation. Rien, rien n’indique une activité quelconque, ni maison ni route ni relai ni ligne électrique, rien. Au-dessus des falaises noires battues par l’Atlantique s’étend une lande nue, et seule sa couleur, vert-brun, trahit la présence de la vie. L’océan, la falaise noire, les plateaux nus. Pas un arbre, pas un oiseau. Pas un bateau à l’horizon, pas même le tiret blanc d’un phare. Monde précambrien.

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La nuit découvre la terre. Elle nous livre à l’absence du ciel, le noir et le froid sidéraux nous envahissent, nous sommes nus, dévoilés, crâne ouvert. Quand le jour vient, il referme sur nous un gentil toit clair, allume des feux familiers, à nouveau nous sommes aveugles à l’au-dehors, nous cessons d’appartenir à un tout. A nouveau nous sommes entre nous, habitants de la Terre. A l’avant du bâtiment, comme nous avons mis le cap au nord-ouest, l’horizon garde quelque chose de cette transparence nocturne, l’azur est fragile, flotte sur le ciel comme un tulle mince que le vent entrouvre.

Posé sur l’eau, c’est un enchevêtrement de lignes basses et irrégulières, dessinant une mauvaise frise sur l’horizon - comme le monde est petit ! Comme la Terre est dérisoire, et vulnérable… A l’arrière les couleurs s’étalent du jaune blanc à un mauve subtil confiné dans les plis des nuages. Sur l’océan une flaque aveuglante se répand rapidement, comme le soleil grimpe et se dégage de la brume. Une bonne brise souffle par l’avant et sur le pont supérieur il fait une température de février. Parfois un peu d’écume court sur toute la longueur d’une vague, et l’on croit surprendre le vol bas de petits oiseaux blancs.

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Cette nuit dans notre minuscule cabine plongée dans une atmosphère utérine, sans un filet de lumière filtrant sous la porte étanche, j’ai dormi de manière étrange, entre des phases de sommeil très profondes, bercé par le roulis, et des réveils nombreux où le mouvement incessant du sol, des murs nus, rendaient l’obscurité effrayante. Dans ces moments je résistais à l’envie de me précipiter sur le pont pour voir, voir ! quelque point fixe quelque part, qui expliquerait à mon corps angoissé que non, l’univers ne basculait pas dans son au-delà, qu’il cherchait simplement à me bercer.

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