L'après-midi
Je te retrouve au milieu des guetteurs. Tu t'es placée entre les totems un peu patauds d'un parc d'attraction, comme si tu cherchais la protection de quelque charme improbable et bon marché. C'est sacrément charmante que tu prends la pose. C'est pourtant moi qui tisse patiemment l'entrelacs de raisons raisonnables qui nous maintient liés. Avec ta petite robe drôle, tu joues comme un chat à faire des grimaces à ces piliers de tutelle. Ton visage est comme effacé de la photographie, c'est aussi le cas dans ma mémoire. Je ne distingue plus très bien le vrai du faux, tes cheveux rassemblés, tes mains qui s'inclinent. Au centre de ces poutres magiques d'authentique plastique, tu navigues sur mon Léthé personnel, dont les eaux huileuses semblent déjà recouvrir par flaques le sol planté de totems. Je suis déjà triste de t'oublier.

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Le soir
Je lis sur ton bras un peu de chair de poule, sur ton bras replié, ta tête posée sur ton bras replié. Le métal de la table de cette terrasse t'a donné froid, je prends la photo avant de me lever et de poser ma veste sur tes épaules. Même si je ne vois pas ton visage, je sais que tu souris et que tu es un peu triste. Ton visage un peu triste est masqué par le verre de vin, même si nous n'avons pas bu grand-chose. Tu as posé ta tête sur ton bras replié comme si la fatigue était venue d'un coup, au bout de tout ce que j'avais à dire. Ce que j'ai dit à ce moment se lit dans ta fatigue. Je me souviens des croisillons de la table imprimés sur ton avant-bras quand nous rentrâmes à l'hôtel sans rien dire. Je me souviens des tes bras mais ton visage un peu triste me manque par habitude.

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Le matin
Au temple du sommet, nous parlons à voix basse. Quand tu décides d'encenser les coursives, je te trouve impériale et il me semble que tu éclaires le monde d'un écran de fumée. Passante ainsi, dans les allées du temple, je te retrouve en servante zélée des vieux dieux qui n'ont dû, depuis des millénaires, rencontrer de zélote qui leur brandisse avec autant d'autorité de l'encens fumant sous le nez. Ils doivent en être tout émoustillés et il se pourrait bien que ta renommée grandisse parmi les habitants du ciel. Je suis ton sillage embaumé avec certitude, avec l'envie d'attraper tes cheveux pour m'y endormir tout baigné de fumées sacrées, tout empreint de l'odeur des nuages. C'est pourtant sans esquisser un geste que nous quittons le temple. Tu ne m'as pas vu sourire dans ton dos, je ne sais pas si tu pleurais.

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Le soir
Nous traversons en bateau dans la baie, tu t'abîmes dans un songe aquatique, peut-être as-tu ton front posé contre la vitre. Je reste saisi par tes épaules que tes cheveux rassemblés me dévoilent. Je suis des yeux le dessin de ton dos, je soupèse du regard la légèreté de ta nuque. Je t'embrasse en pensée. Je pose en souvenir ma joue entre tes omoplates et je suis bien. Quand tu cherches à refuser cette tristesse insigne, sans même te retourner, tu me menaces quelques instants, tu m'accuses un peu mais c'est déjà libres que nous touchons terre.

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La nuit
A chaque fusée qui s'étale dans le ciel, je t'entends rire comme une gamine, il nous fallait bien ce soir-là quelques étoiles en plus pour guider la chance. Je passe la soirée en luttant contre l'envie de te prendre dans mes bras, je te sais droite comme un i devant moi, prête à t'attendrir, mais en même temps nous sommes résolus, non ? Ces lumières dans le ciel te donnent du contraste. Sitôt le bouquet final dissipé, la baie paraît resurgir d'une luminosité forcée. Nous disons nos dernières phrases, cette nuit nous dormirons côte à côte d'un sommeil sans rêve, cela fait plusieurs heures que nous n'osons plus nous regarder dans les yeux. Je pars demain.

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Le matin
L'avion s'arrache du sol dans un mouvement lourd, le décollage de Hong Kong est toujours inquiétant.