Tous à Zanzibar Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de John Brunner
 

La littérature d’anticipation ( et, par-là, je veux dire la bonne littérature d’anticipation ) ne décrit pas le futur. C’est surprenant certes, et un rien malhonnête, mais pourtant la plus stricte vérité : si la SF décrit quoi que ce soit, c’est le présent, le futur n’est que le médium utilisé.
Il est donc un peu dérangeant de constater que, rare en cela parmi les livres de SF, Tous à Zanzibar de l’Anglais John Brunner est un livre qui n’a pas vieilli
C’est aussi un de ces livres qui vous font sortir de votre nid douillet et jeter un long regard critique sur le monde qui vous entoure.
C’est donc essentiellement un livre déprimant.
Donc John Brunner nous parle de l’époque à laquelle il écrit. Il nous parle de ses peurs, la guerre en Asie, la surpopulation et la violence urbaine qui l’accompagne, les drogues, la manipulation des esprits par les états et les grandes corporations. Il fait aussi preuve, parfois, d’une clairvoyance de prophète, non seulement dans ce qu’il nous décrit de ce qui pour lui est alors le futur mais aussi dans ce qu’il omet délibérément. S’il accorde une place importante au terrorisme, à la pollution, et aux conséquences des recherches génétiques (politique eugéniste des états notamment) il n’accorde même pas une mention à l’holocauste nucléaire par exemple que beaucoup commençaient à croire inévitable.

Dans le monde qu’il décrit l’Union soviétique a disparue depuis longtemps,
la Chine est la grande inconnue et les Etats Unis se cherchent un nouvel ennemi vers lequel exporter leurs tensions internes…
L’histoire elle-même s’articule autour de deux personnages principaux :
Norman House, un Noir américain, travaille pour General Technik (G.T.),
il utilise sciemment son origine ethnique pour promouvoir sa carrière mais se retrouve rapidement prisonnier de ses propres contradictions ; «Donald Hogan est un espion » nous révèle des le début l’auteur et même si lui l’a oublié, l’état qui l’a recruté il y a si longtemps s’en souvient et va le lui rappeler. Tous deux sont en effet arrachés brutalement au milieu qui leur est familier pour être envoyés en mission à l’étranger. Norman ira en Afrique superviser le rachat du Béninia, un petit état africain, par G.T., Donald sera envoyé en Asie du Sud-Est pour enquêter sur le nouveau programme eugénique du Yakatang et, si besoin est, le saboter. D’autres personnages que je n’oserais qualifier de secondaires apparaissent au cours du récit. Parmi ceux-ci, trois modèles d’humanité : Elihu Master, l’ambassadeur américain au Béninia ; Shalmanazer, l’ordinateur vedette de G.T. en route vers la conscience et surtout Chad Mulligan, le sociologue cynique et un rien désespéré qui regarde avec un effarement grandissant le monde qui l’entoure.
J’aimerais pouvoir vous dire que la star réelle de Tous à Zanzibar, c’est justement ce monde étrange, cette terre de 2010 telle que C. Mulligan la voit : surpeuplée, en proie aux peurs les plus irrationnelles, aux « muckers » (sorte de tueurs amoks, citoyens ordinaires qui un jour ne supportent plus la pression ambiante et se mettent à assassiner leurs semblables au hasard, à droite et à gauche, jusqu’à ce que la police les abattent), aux émeutes raciales, aux tensions internationales et à milles autres problèmes encore et dont les solutions ne sont que des problèmes à plus longue échéance. J’aimerais pouvoir, vraiment, car ceci est sans doute la meilleure anti-utopie qui ait jamais été décrite. Mais cela pose un problème : Tous à Zanzibar, le chef d’œuvre de ce genre entier de la SF moderne, ce que les Anglo-Saxons appellent dystopia, n‘appartient justement pas à ce genre.
Le thème véritable de Tous à Zanzibar c’est en effet l’animalité de l’espèce humaine. La civilisation telle que la conçoit John Brunner n’est pas un vernis appliqué sur notre sauvagerie innée, elle est une cage qui nous retiens de suivre jusqu’au bout les impulsions dictées par celle-ci, jusqu’à ce que, nos instincts les plus naturels et les plus fondamentaux étouffés dans l’œuf, nous ne soyons plus que les masques que nous utilisons pour nous dissimuler les uns des autres. Notre personnalité « réelle », celle que nous prétendons ainsi protéger, n’est que l’ensemble des névroses que notre environnement a induit en nous et dont la combinaison, que nous espérons unique, nous permet de bâtir un semblant d’identité. Sugaiguntung, le généticien de génie chargé du programme eugéniste yatakangais, ne dit pas autre chose quand il révèle le destin tragique des orangs-outangs qu’il a génétiquement modifiés : sur 5,
quatre se sont suicidés. Nous pouvons créer des singes supérieurs mais nous
ne pouvons pas leur apprendre à se conduire en êtres humains.
J’ai décrit un peu plus haut trois des personnages de ce roman comme étant des modèles d’humanité. Cela devient d’autant plus évident dans ce monde non-humain ; la conscience « humaine » de Schalmanazer n’est obtenue qu’au prix d’un passage par la catatonie, la qualité d’humanité d’Elihu Master que grâce à son association avec une peuplade unique sur terre, les Sinkhas du Beninia, celle de Chad Mulligan ne lui apporte que désespoir face à l’incurie de ses contemporains. Les deux personnages principaux du roman se retrouveront eux-mêmes éventuellement face à face avec leur nature animale réelle. Donald, tout comme les orangs-outangs de Sugaiguntung, ne pourra le supporter ; on peut peut-être espérer que la même expérience, encore que dans son cas beaucoup moins traumatique, amènera Norman à devenir un être vraiment humain. Une chose est certaine, il n’en deviendra pas plus heureux.
Si donc, comme il a été dit plus haut, la SF ne nous parle du futur que pour mieux nous montrer le présent, la SF de Brunner va plus loin encore, ce futur si persuasif, un des tableaux les plus convaincants qu’il m’ait été donné de lire, nous rend visible non pas le présent mais la nature essentielle et éternelle de la créature humaine.

 
AS
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