Studer et le caporal extralucide Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Friedrich Glauser - 10x18
 
" Un temps considéré comme le Simenon Suisse ". Ainsi l'éditeur parle-t-il de Friedrich Glauser, écrivain au destin bref et tourmenté dont la seule découverte suffirait à nous le rendre sympathique. Il est vrai que Studer rappelle Maigret par certains côtés. Pas tout jeune ; affublé d'une femme agaçante à force d'être parfaite, douce, attentionnée, discrète, intelligente. Mais les ressemblances s'arrêtent là. Malgré son expérience, Studer a gardé une naïveté, une capacité d'émerveillement devant les hommes, un coeur d'artichaud, bref, une humanité qui fait le charme de ce polar pas comme les autres. Le personnage est plein de petits paradoxes tranquillement assumés. Son enquête n'a pas la netteté d'un Agatha Christie, son univers pas le désespoir d'un grand roman noir. Il croit tenir l'affaire de sa carrière, mais hausse les épaules à la pensée de la vanité de la récompense. Attaché à sa Suisse natale, il est pourtant sans cesse en vadrouille, de Paris à Oran en passant par Besançon, puis dans les montagnes de l'Atlas qu'il traverse à dos de mulet, engoncé dans son imperméable. Policier opiniâtre, cherchant la vérité quand on ne la lui demande pas, il emprunte pourtant l'identité d'un mort. Bourgeois tranquille, il s'irrite à la pensée d'être grand-père. Il fuit son pays sur les traces d'une fille de vingt ans et, à peine la frontière franchie, sa femme lui manque. Un instant perdu devant l'inconnu, l'instant suivant faisant l'expérience du hashish au fin fond de l'Algérie, en compagnie d'un homme rencontré quelques instants auparavant. C'est au fil des rencontres que le lecteur prend la mesure du personnage. Incohérent comme un homme peut l'être. Sans préjugés. Intoxiqué à sa pipe, au vin, à sa ville de Berne, aux parties de billard qu'il y dispute chaque semaine. Malgré son apparence bourrue, il attire à lui des personnages étranges, petits fonctionnaires transportant une culture encyclopédique et inutile dans le dédale kafkaïen des couloirs de la PJ, moines à moitié fous, paysans algériens, surgissant dans l'histoire, ébauchés en deux coups de crayon et inquiétants comme des héros de Dostoïevski. Aucun n'est vraiment sympathique. Tous sont touchants.
Ecrit dans une langue classique que rompt cette surprenante science du portrait, mélange de fatalité et d'imprévus, livre d'aventures au pas tranquille d'un quinquagénaire, Studer et le caporal extralucide ne réjouira pas la jet-set de la culture, avide de sensations fortes et de violence improbable. Encore un bon point pour lui. A lire exclusivement les week-ends pluvieux d'automne, dans un fauteuil en velours brun.
 
FXS
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