Neuromancien Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de William Gibson - J'ai Lu
 

Le thème paraît presque éculé aujourd'hui : la matrice, les pirates informatiques et les intelligences artificielles, tout ce bric-à-brac du cyberespace… Aussi faut-il rappeler que c'est justement avec ce livre, prix Nebula 1984, que Gibson lançait définitivement sur orbite ce nouveau thème de la littérature de science-fiction, cette nouvelle " ambiance sombre " que l'on retrouve au cinéma dans le magistral Blade Runner de Ridley Scott.

Car c'est bien ça qui est à l'œuvre : un style, une ambiance, et non un scénario. Celui de W. Gibson est somme toute assez bidon, comme l'était celui de la nouvelle de K. Dick à l'origine du chef-d'œuvre de R. Scott. Mais l'auteur de Neuromancien ne s'en cache pas. Ça le fait même rire, tout ce décor de carton pâte pour adolescents boutonneux consommateurs de science-fiction. Ainsi, à la fin du roman, à travers le persiflage d'un personnage secondaire : " Franchement, monsieur l'artiste, tu me surprends. Les extrémités auxquelles tu peux aboutir pour parvenir à ta propre destruction ! La superfluité de tout ceci ! […] et quel grotesque décorum… Des aires de jeux suspendues dans l'espace, des châteaux hermétiquement scellés, les ringardises les plus rares sorties de la vieille Europe, des cadavres scellés dans des petites boîtes, de la magie chinoise… ".

La vie est ailleurs. Dans une plume, une écriture, une personnalité à l'œuvre traçant son sillon, prenant son sujet à bras le corps. Voilà le vieux paradoxe que revisite Gibson : Muetdhiver, pur conglomérat d'informations en traitement rationnel, n'est rien sans sa fusion - de force, ici - avec Neuromancien, le deuxième lobe, l'intuition et la commande neuronale, la vibration de la personnalité.

Innocent lecteur, joué en définitive dans son attirance pour la technologie, l'intelligence artificielle, enfin bref, tout ce qui l'éloigne de la contingence, des petites nécessités de la vie quotidienne, de ses banales souffrances et des illusions décevantes de son indigente vie sentimentale... Voilà que dans le refuge de la lecture, dans l'univers câblé et virtuel de la trame technologique, il rencontre son double ancestral : l'homme physiologique. C'est un peu comme si l'icône offerte de son site pornographique préféré se mettait soudain à lui parler et lui montrait la vie sordide de la prostitution et les trous dans ces veines… Ma parole, on nous prend en traître ! La littérature du virtuel, chez Gibson, paradoxalement transpire la sueur de la peur la plus animale, elle vibre en suivant la main tremblante de l'homme qui joue sa vie dans son œuvre. Alors que le réel s'évapore, que la logique euclidienne subit son agonie, l'humain s'étale dans toute sa " viande ", comme dirait Case, le héros du roman. Il est là et il nous convie à une lecture qui certes ébranle nos neurones, mais qui vise principalement les tripes. On est loin des mondes aseptisés et cérébraux des Robots d'Asimov, où même l'amour semble une donnée intégrable. " Ici c'est Babylone, mac ! " dirait un ami de Case à longues tresses, ici c'est la ruche grouillante de l'humanité qui se cherche dans la déferlante technologique. " Neuro, de nerfs, ces chemins d'argent. Et mancien. Comme nécromancien ". Suivez le guide et bonne lecture.

 
DH
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