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Considérons donc un instant le cas de Will Self, écrivain
somme toute encore assez peu connu en France; à juste titre
pourrait-on dire : nous avons assez de nos propres bouffons littéraires
sans avoir à en importer plus encore.
Mon idée du plaisir est un de ces romans tels qu'un jeune
écrivain peut en produire pour se faire un nom. Choquer les
biens-pensants, déranger quelque-peu l'ordre établi
est une étape presque obligée de la carrière
de tout romancier qui se voudrait conséquent. Cette négation
des idées reçues est comme un défi que le jeune
écrivain lance aux générations qui l'ont précédé.
" Faite-moi de la place, dit-il, j'ai moi aussi des choses
à raconter, qu'on ne trouvera pas dans vos anciens grimoires
! " La plupart des premiers romans sont ainsi plus une publicité
un peu tape-à-l'il pour les livres à venir qu'un
réel achèvement littéraire.
Mais Will Self n'a jamais vraiment progressé au-delà
de ce stage, ses livres sont en général les équivalents
de ces " blockbusters " hollywoodiens qui n'arrivent jamais
à la hauteur des attentes que leurs bandes-annonces ont suscitées.
Il ne manque ni d'idées ni de style mais il n'est pas romancier
en ce sens où il ne raconte pas d'histoire : il décrit
une succession de faits.
Et c'est pour cela que Mon Idée du plaisir manque
de pouvoir d'attraction réel, le livre ne vous entraîne
pas par la main comme tout bon roman devrait le faire. Vous continuez
votre lecture plus pour voir jusqu'où Will Self ira dans
son vain désir de choquer que par intérêt pour
le destin de ses personnages à peine ébauchés.
Ian Wharton, le narrateur, n'a rien en effet de spécial,
à part ce don d'eidétique, de mémoire totale,
qu'il traite plutôt comme une malédiction. Venant d'une
famille dont les mâles sont " émasculés
", des " non-entités ", il se demande souvent
si cette insignifiance morale n'est pas elle-aussi destinée
à être la sienne.
Il est censé être sauvé de ce sort - et là
je me rends bien compte que le lecteur peut ou peut ne pas être
d'accord - par le personnage principal qui commencera son éducation
dans les voies du mal. Et nous rencontrons alors un sérieux
problème car ce personnage, ce Fat Controller (ou,
pour reprendre plutôt sa propre terminologie, ce " The
Fat Controller ") qui est supposé être le point
focal de toute l'histoire, est plus une caricature qu'un personnage
réel. Même sa façon de parler (" Le
discours de M. Broadhurst était aussi éloigné
des formes ordinaires de la conversation qu'une bombe atomique l'était
d'une arme conventionnelle. C'était une explosion, un flash
lexical, irradiant toute chose alentours de sa prolixité
toxique. "), cette prolixité pompeuse mêlant
à l'envie le raffiné au plus vulgaire n'est elle-même
qu'une exagération du style ordinaire de Will Self qui a
toujours eu la main un peu lourde avec les adjectifs.
Il faut toujours se méfier des écrivains qui ont ainsi
recours à des " trucs " pour donner de l'épaisseur
à leurs personnages. " The Fat Controller " avec
ses discours interminables et outranciers, camouflant imparfaitement
le fait qu'il n'ait rien à dire d'original ni même
de particulièrement intéressant, son obésité
obscène (qui - vraiment c'est inattendu ! - cache une force
et une rapidité surprenante) et son insistance sur l'intégrité
majuscule de son nom me remet à l'esprit ce passage de
La Joie où Bernanos nous entretient de la profonde banalité
du mal.
Pourtant, et c'est surprenant, Will Self n'est pas un mauvais écrivain,
ses articles d'opinion et ses chroniques de journaux (notamment
son apparition hebdomadaire dans les pages de The Independent,
" PsychoGeography ") lui donnent l'espace idéal
pour son sens du raccourci et, souvent, de la démolition
à l'emporte-pièce; pour les mêmes raisons ses
nouvelles aussi sont à mon sens superieures à n'importe
lequel de ses romans et il est dommage qu'un seul des quelques cinq
recueils de celles-ci ait été publié en France
(La Théorie quantitative de la démence, aux
éditions de l'Olivier)
Peut-être que je me trompe, peut-être même ai-je
tout raté mais il me semble que Will Self n'est qu'un auteur
de plus tombé dans les griffes du démon Ironie. Peut-être
que Mon Idée du Plaisir est une farce élaborée
se jouant des clichés plus qu'y tombant. La quatrième
de couverture nous explique ainsi que " le nouveau roman de
Will Self est l'équivalent de la légende de Faust
pour les années 90. " Peut-être est-ce le cas,
mais un Faust sans âme alors, sans passion, à l'image
de notre époque où le désir d'attirer notre
attention à tout prix l'emporta enfin sur le fait d'avoir
ou non des choses à nous communiquer. Un Faust où
les personnages et le lecteur sont damnés sans avoir été
jamais tentés.
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