Mon Idée du plaisir Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Will Self
 

"I met a guy at a dinner party the other night. We were all talking about having fun. …and he said to me that his idea of fun - stressing that this was just one example he could summon up - was fucking the severed neck of a tramp on the Tube… …The things that people will say nowadays, simply because they think that they can get some kind of rise out of you."


Considérons donc un instant le cas de Will Self, écrivain somme toute encore assez peu connu en France; à juste titre pourrait-on dire : nous avons assez de nos propres bouffons littéraires sans avoir à en importer plus encore.
Mon idée du plaisir est un de ces romans tels qu'un jeune écrivain peut en produire pour se faire un nom. Choquer les biens-pensants, déranger quelque-peu l'ordre établi est une étape presque obligée de la carrière de tout romancier qui se voudrait conséquent. Cette négation des idées reçues est comme un défi que le jeune écrivain lance aux générations qui l'ont précédé. " Faite-moi de la place, dit-il, j'ai moi aussi des choses à raconter, qu'on ne trouvera pas dans vos anciens grimoires ! " La plupart des premiers romans sont ainsi plus une publicité un peu tape-à-l'œil pour les livres à venir qu'un réel achèvement littéraire.
Mais Will Self n'a jamais vraiment progressé au-delà de ce stage, ses livres sont en général les équivalents de ces " blockbusters " hollywoodiens qui n'arrivent jamais à la hauteur des attentes que leurs bandes-annonces ont suscitées. Il ne manque ni d'idées ni de style mais il n'est pas romancier en ce sens où il ne raconte pas d'histoire : il décrit une succession de faits.
Et c'est pour cela que Mon Idée du plaisir manque de pouvoir d'attraction réel, le livre ne vous entraîne pas par la main comme tout bon roman devrait le faire. Vous continuez votre lecture plus pour voir jusqu'où Will Self ira dans son vain désir de choquer que par intérêt pour le destin de ses personnages à peine ébauchés.
Ian Wharton, le narrateur, n'a rien en effet de spécial, à part ce don d'eidétique, de mémoire totale, qu'il traite plutôt comme une malédiction. Venant d'une famille dont les mâles sont " émasculés ", des " non-entités ", il se demande souvent si cette insignifiance morale n'est pas elle-aussi destinée à être la sienne.
Il est censé être sauvé de ce sort - et là je me rends bien compte que le lecteur peut ou peut ne pas être d'accord - par le personnage principal qui commencera son éducation dans les voies du mal. Et nous rencontrons alors un sérieux problème car ce personnage, ce Fat Controller (ou, pour reprendre plutôt sa propre terminologie, ce " The Fat Controller ") qui est supposé être le point focal de toute l'histoire, est plus une caricature qu'un personnage réel. Même sa façon de parler (" Le discours de M. Broadhurst était aussi éloigné des formes ordinaires de la conversation qu'une bombe atomique l'était d'une arme conventionnelle. C'était une explosion, un flash lexical, irradiant toute chose alentours de sa prolixité toxique. "), cette prolixité pompeuse mêlant à l'envie le raffiné au plus vulgaire n'est elle-même qu'une exagération du style ordinaire de Will Self qui a toujours eu la main un peu lourde avec les adjectifs.
Il faut toujours se méfier des écrivains qui ont ainsi recours à des " trucs " pour donner de l'épaisseur à leurs personnages. " The Fat Controller " avec ses discours interminables et outranciers, camouflant imparfaitement le fait qu'il n'ait rien à dire d'original ni même de particulièrement intéressant, son obésité obscène (qui - vraiment c'est inattendu ! - cache une force et une rapidité surprenante) et son insistance sur l'intégrité majuscule de son nom me remet à l'esprit ce passage de La Joie où Bernanos nous entretient de la profonde banalité du mal.
Pourtant, et c'est surprenant, Will Self n'est pas un mauvais écrivain, ses articles d'opinion et ses chroniques de journaux (notamment son apparition hebdomadaire dans les pages de The Independent, " PsychoGeography ") lui donnent l'espace idéal pour son sens du raccourci et, souvent, de la démolition à l'emporte-pièce; pour les mêmes raisons ses nouvelles aussi sont à mon sens superieures à n'importe lequel de ses romans et il est dommage qu'un seul des quelques cinq recueils de celles-ci ait été publié en France (La Théorie quantitative de la démence, aux éditions de l'Olivier)
Peut-être que je me trompe, peut-être même ai-je tout raté mais il me semble que Will Self n'est qu'un auteur de plus tombé dans les griffes du démon Ironie. Peut-être que Mon Idée du Plaisir est une farce élaborée se jouant des clichés plus qu'y tombant. La quatrième de couverture nous explique ainsi que " le nouveau roman de Will Self est l'équivalent de la légende de Faust pour les années 90. " Peut-être est-ce le cas, mais un Faust sans âme alors, sans passion, à l'image de notre époque où le désir d'attirer notre attention à tout prix l'emporta enfin sur le fait d'avoir ou non des choses à nous communiquer. Un Faust où les personnages et le lecteur sont damnés sans avoir été jamais tentés.

 
AS
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