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Si jamais un
titre a été choisi dans le but de rebuter le lecteur
potentiel, c'est bien celui-là. Le titre de la version anglaise
( "
dans l'effondrement de l'esprit bicamériste
" ) est dans cette optique pire encore. C'est là pourtant,
je pense, un choix délibéré de la part d'un auteur
qui par ailleurs se montre à la fois clair, précis,
didactique et d'une rigueur confondante.
L'Origine de la conscience malgré cela n'est pas en
effet un livre grand public ni même un livre de vulgarisation
scientifique ; c'est une chose extrêmement démodée,
un ouvrage scientifique, exposant une théorie nouvelle, qui,
grâce au talent de son auteur, peut être lu par la masse
des gens. Ce titre en apparence intimidant a au moins le mérite
de rendre cela clair. Il prépare aussi le lecteur à
la lecture des deux premiers chapitres, qui sont les plus difficiles
du livre.
Tout livre traitant du domaine de l'esprit humain devrait ressembler
à celui de Jaynes, devrait notamment faire preuve de cette
qualité que je ne puis décrire autrement que de "
poétique " : la capacité pour un auteur de vous
surprendre par le récit, l'expression d'une experience que
vous pensiez personnelle. Jaynes va en effet s'efforcer de briser
toutes nos idées reçues sur l'origine de la conscience
en s'appuyant sur un mélange d'expériences individuelles
communes à tout être humain et de recherches cliniques,
beaucoup de ses idées étant empruntées à
l'école béhavioriste. C'est à cette entreprise
de démolition que sont consacrés ces deux premiers chapitres.
Sans faire de sentiment l'auteur démontre que cette conscience
de soi que nous prisons tant ne joue qu'un rôle relativement
réduit dans le paysage de notre mentalité : elle n'est
ainsi pas nécessaire pour l'apprentissage de savoirs-faire
ou de concepts nouveaux ; le raisonnement ou la solution de problèmes
s'effectuent aussi dans la plupart des cas sans son intervention.
Ainsi apprenons-nous à jongler ou à conduire une voiture
: non seulement n'avons-nous pas besoin d'être conscient de
ce que nous faisons au moment où nous le faisons, nous découvrons
bientôt qu'en essayant de l'être nous empêchons
le bon fonctionnement des automatismes qui rendent ces actions possibles.
Ultimement, la conscience, telle que Jaynes la voit est un phénomène
qui ne s'occupe pas du processus présent. Elle analyse des
phénomènes passés ou s'occupe de prévoir
les problèmes futurs. C'est qu'elle est d'après lui
un phénomène purement verbal, issu du langage et de
l'utilisation de métaphores, et qui n'est pas vraiment différent
de la capacité spécifiquement humaine de raconter des
histoires. De la même façon que nous créons des
métaphores de situations anciennes pour comprendre les situations
nouvelles auxquelles nous sommes confrontés, nous créons
dans notre esprit une métaphore de nous même (qu'il appelle
un " analogue-Je " ) que nous confrontons à des images
de situations futures ou passées.
Ce moment où il réalise que la conscience doit avoir
une origine langagière, Jaynes le décrit ainsi : une
expérience comparable à celle que peut éprouver
un homme qui, dans une fête foraine, arrive au sommet de la
grand' roue et entame la re-descente. La structure de la roue qui
jusqu'alors le soutenait et s'étendait devant lui disparaît
tout d'un coup de son champ de vision et le voici comme projeté
en plein espace. En effet, en quelques lignes, Jaynes détruit
la plupart des idées reçues (y compris au sein de sa
propre profession) sur la nature et l'origine de la conscience. Celle-ci
était la plupart du temps considérée comme une
qualité apparue lors de l'évolution des mammifères
et présente, avec différents niveaux de complexité,
chez ceux-ci. Mais, si au contraire elle n'a pu naître qu'avec
l'acquisition du langage (et un langage évolué, pas
la forme rudimentaire et dépourvue de syntaxe que certains
chercheurs ont pu enseigner par exemple à des chimpanzés),
elle devient alors un trait spécifiquement humain. Pire encore,
il devient possible de conjoncturer l'existence à un moment
donné d'homo sapiens dépourvus de conscience d'eux-mêmes
Ce livre qui n'était jusque là que vaguement inquiétant
devient alors positivement effrayant. Jaynes se met à chercher
dans l'histoire et principalement dans la littérature de notre
espèce les preuves de sa théorie. Et il en trouve à
foison. Il n'est pas ici notre intention de résumer ce livre
en entier mais qu'il suffise de dire que sa lecture de l'Iliade
est un challenge jeté à la face de générations
d'hellénistes et ce n'est rien à coté de sa vision
des sociétés sumériennes ou de l'Egypte antique.
Quant à son interprétation de l'Ancien Testament
Parmi tous les témoignages de ces civilisations enfouies, Jaynes
trouve donc des preuves de ce qu'il appelle l'esprit bicamériste,
l'état spirituel de l'homme avant l'avènement de la
conscience et qui, nous dit-il, présente de remarquables similitudes
avec celui des schizophrènes de notre époque. Une réalité
hallucinatoire où toutes les décisions auxquelles un
homme ou une femme pouvait faire face étaient prises par les
voix fantasmées de dieux, d'ancêtres ou autres figures
investies d'autorités, naissant dans l'hémisphère
droit, non verbal, des individus dépourvus de conscience ;
ces individus " bicameristes " rationalisant les instructions
de cette part de notre cerveau plus apte à résoudre
des problèmes, à lire les situations, les visages et
les intentions, de la même façon, peut-être, que
nous avons tendance de nos jours à rationaliser ces mêmes
instructions comme étant les produits de notre conscience alors
que celle-ci ne serait qu'un moyen plus efficace de les intégrer
dans notre activité mentale.
Encore une fois il n'est pas ici mon propos de résumer l'ouvrage
entier de Jaynes qui est le produit de toute une vie de recherche
et de réflexion. Il raisonne en scientifique et s'efforce de
tester sa théorie, de la mettre à l'épreuve :
il la soumettra donc à la pierre de touche de l'histoire et
de la religion bien sur mais aussi de la fascination que nous avons
toujours pour les méthodes de divination comme l'astrologie
( ce qu'il appelle " la recherche d'autorisations " ), de
la poésie et de la musique, des phénomènes hypnotiques
et ultimement de la méthode scientifique. Cela produit un livre
complexe et extraordinairement dense en idées et aperçus
nouveaux et pourtant lumineusement clair, qu'il est difficile de reposer
mais qui peut aussi parfois vous rendre quelque peu inconfortable
par la rigueur du regard que l'auteur pose sur nos mécanismes
les plus intimes. Un livre que je n'hésiterais pas à
qualifier d'essentiel. |
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| AS |
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