L'homme qui penche Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Robillard
 
L'homme qui penche n'est pas un mauvais livre en soi. C'est bien là le problème. En soi plutôt bien écrit, généralement intéressant, voire touchant. Nous sommes face à l'errance d'un homme en proie à l'alcoolisme. Un homme de 45 ans tentant de se raccrocher à son passé, d'y trouver une justification de ce qu'il est devenu. Un homme constatant que quelque chose s'est cassé, quelque part, dans sa vie, constatant son " inaptitude à créer des liens. "
Il part à la recherche, non des raisons de son inaptitude, mais des origines de cette rupture. S'agirait-il de cette fuite, quelques années plus tôt, pour la Réunion, et de son retour piteux au bout de quelques mois ? Mais ce départ, réalise-t-il, n'était lui-même qu'un symptôme d'un dysfonctionnement plus ancien.
Pourtant, il fut un temps où il paraissait armé pour vivre. Et de rappeler cette victoire, tout jeune encore, au cours d'un championnat d'athlétisme, et combien elle l'avait surpris. Victoire provisoire, comme devait le révéler l'avenir : il perdrait bientôt la faculté de gagner. Perdrait sa foi en la victoire, en lui-même. Quand ? Comment ?
Vient alors la découverte de l'alcool, et l'importance que prend dans sa vie ce qui au départ n'était qu'un amusement: " Il y avait eu au départ une vague idée de sang entaché de noir […] Il marquait votre débarras d'une certaine idée de pureté. Et votre entrée en souillure. "
Mais, dans le temps de la narration, cette souillure lui semble soudain absurde. Elle ne le satisfait plus. Il voudrait s'en laver mais pourquoi ? Sans doute parce qu'elle l'éloigne de la vie et le place, non pas du côté de la mort, mais dans un état d'attente : " et indifférent à toutes ces choses qui continuent, chacune à son rythme, à tourner un peu partout où il y a une parcelle de vie, vous continuez à remonter dans votre attirail […] " L'utilisation du " vous " fonctionne d'ailleurs relativement bien, objectivisant le sujet, introduisant un lyrisme froid, marquant son détachement du monde.

Mais, et pour en revenir à notre problème, L'homme qui penche n'est pas un livre en soi. Toute personne qui aura lu Un homme qui dort de Perec aura noté les références constantes qui y sont faites. Le titre, bien sûr, mais aussi le choix de la deuxième personne -Perec utilise le " tu "- et l'importance des listes.
C'est à ce moment que la lecture devient frustrante. On a beau essayer d'apprécier l'ouvrage pour lui-même, c'est peine perdue. Les références sont trop nombreuses pour conclure à une coïncidence, ou à quelques emprunts de passage. Parfois, la copie est très proche de l'original :

Robillard p. 122 : " Et la vie a recommencé -probablement pas tout à fait comme avant. Quelque chose était cassé. "
Perec p. 22 : " Quelque chose se cassait, quelque chose était cassé. "

Parfois, elle y fait allusion en un jeu de reflets qui eût pu être amusant :

Robillard p. 91 : " Il vous avait fallu cette plongée dans une grande métropole pour vous rendre compte de votre inaptitude à vous créer des liens. "
Perec p. 22 : " C'est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tu découvres sans surprise que quelque chose ne va pas, que, pour parler sans précautions, tu ne sais pas vivre, que tu ne sauras jamais. "

Et encore, Robillard, p. 95, nous parle de la période parisienne de son personnage : " Vous aviez l'impression de ne jamais vous être assis durant toute cette époque. Que pesait sur vos jambes le poids de kilomètres de marche et le temps passé debout […] L'impression aussi d'avoir dans la tête toutes les images récurrentes d'une interminable errance où vous cherchiez en vain une issue. "
Dans le même temps, Perec p. 93 : " Marche incessante, inlassable. Tu marches comme un homme qui porterait d'invisibles valises […] Marcheur infatigable, tu traverses Paris de part en part, chaque soir, émergeant du trou noir de ta chambre […] "

Les exemples de ce genre sont nombreux. Alors comment faut-il situer L'homme qui penche par rapport à Un homme qui dort ? S'agit-il d'une réécriture ? Si tel est le cas, il faut admettre qu'elle est plus pauvre. Perec fouille la fracture de son personnage. Il pousse jusqu'au bout sa tentative pour tout vider d'intentionnalité. Jusqu'à atteindre une victoire provisoire, une éphémère domination sur le monde (p.95 : " Maintenant, tu es le maître anonyme du monde, celui sur qui l'histoire n'a plus de prise, celui qui ne sent plus la pluie tomber, qui ne voit plus la nuit venir [ …] tu passes ton chemin : tu es inaccessible "). Le vocabulaire de l'affect disparaît peu à peu. Les listes sont sobres, fermées, exhaustives :

p. 90 : " Tu entends sans jamais écouter, tu vois sans jamais regarder : les fissures des plafonds, les lames des parquets, le dessin des carrelages, les rides autour de tes yeux, les arbres, l'eau, les pierres, les voitures qui passent, les nuages qui dessinent dans le ciel des formes de nuages.

Maintenant, tu vis dans l'inépuisable. "

Tandis que celles de Robillard sont ouvertes, vagues. On y trouve la présence du passé, des généralisations au milieu de l'inventaire et, pour finir, l'abandon pur et simple de l'énumération :

p. 65 : " Ainsi, en marchant de la route Royale au Havana Bar, on passe, dans l'ordre, devant une banque, une pharmacie, un boui-boui oriental, une minuscule quincaillerie, le Café de Colombo, un cinéma qui fut longtemps désaffecté, deux magasins d'objets en tout genre et de toutes utilités, un kiosque à journaux qui, si votre mémoire est bonne, n'a jamais reçu la moindre couche de peinture, un magasin de sacoches, cartables et autres sacs à dos, etc. Voilà. "

Le dormeur de Perec se détache de son passé, du temps même, et le temps de la narration n'est que le présent. Le pencheur de Robillard est sans cesse bousculé par ses souvenirs, parle souvent au passé, disparaît même parfois derrière les éléments de la fiction. Perec parle d'un malaise, d'une douleur à vivre, de la recherche d'une attitude face au monde. Robillard décrit un alcoolisme. On pense alors à une mise en situation du héros pérécien. Mais ça ne fonctionne pas davantage. Cette mise en situation est déjà dénoncée dans Un homme qui dort, p. 139 : " Atteindre le fond, cela ne veut rien dire. Ni le fond du désespoir, ni le fond de la haine, de la déchéance éthylique, de la solitude orgueilleuse […] Les pécheurs, comme les plongeurs, sont faits pour être absous. "

Tout se passe donc comme si Robillard avait réutilisé une recette efficace, mais sans en comprendre la finalité. Face au livre de Perec, le sien semble vidé de contenu. On n'y trouve pas non plus les jeux d'intertextualité auxquels Perec s'amuse, glissant dans son texte des passages d'Apollinaire ou autres. Si vous n'avez pas lu Un homme qui dort, L'homme qui penche vous touchera sans doute. Dans le cas contraire, vous éprouverez un agacement vague à sa lecture, une insatisfaction. Son unique utilité, pour ne pas dire son seul mérite, est de m'avoir fait relire le magnifique texte de Perec.

 
FXS
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