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C'est une étrange
épreuve que de lire le journal de Dantec. Ce qui frappe d'entrée,
qu'on analyse d'abord timidement avant d'en avoir confirmation tout
au long des 600 et quelques pages, c'est le ton qu'emploie l'auteur.
J'aimerais qu'on m'explique comment un auteur qui a écrit
un très bon polar (Les racines du mal) et deux autres
moins bons (La Sirène rouge, son premier bouquin,
et Babylon Babies, son dernier) peut poser à ce point,
se complaire à ce point dans le rôle du génie
incompris et visionnaire. Il est incroyable de voir cet homme qui
fait au demeurant plutôt bien son boulot congédier
des pans entiers de réflexion, de culture d'un " vous
avez rien compris " de cour de récréation, tout
en ne cessant de ramener tout à son ego : lui a compris,
et il va nous expliquer
Tout y passe : et que je commence des phrases par " ce que
Marx n'a pas compris
", et que je te cite Nietzsche toutes
les dix lignes tout en maudissant la philosophie et les universités
(dis donc, toto, c'est qui qui les traduit et les édite,
tes bouquins de Nietzsche ? Colli et Montinari, ils bossent dans
leur garage ?), et que je psalmodie que tout ça c'est la
faute aux " intellos, les pacifistes, les gauchistes, les communistes,
etc
" dans une sorte de litanie qui tient plus de l'abréaction
psychanalytique que du raisonnement, je vous passe les développements
les plus pénibles sur la situation politique mondiale et
les fines analyses sur la société française
Dantec n'aime pas : la France (on échappe de peu au couplet
sur les fonctionnaires et sur les impôts), l'Europe (trop
vieux comparé à l'Amérique du Nord), ce qu'il
appelle " Le Parti Communiste " ou " les communistes
" et qui en gros va de Bourdieu au Monde Diplo en passant par
Staline et Pif le chien, l'ONU, les pacifistes (intéressante
fascination pour ce qu'il appelle "les métiers des armes
")
Vous allez me dire : ok, c'est son problème
et vous avez raison. Moi par exemple je déteste Les Triplés
(pour ceux qui ont la chance de n'avoir jamais lu le Figaro-Magazine,
c'est une bande-dessinée avec trois enfants qui sont très
bien coiffés), eh bien je ne passe pas mon temps à
dire " Toujours pas la paix au Proche-Orient et c'est pas avec
les Triplés que ça va s'arranger
". Dantec,
il est comme ça : tout s'explique de toute façon de
toutes les manières du moment que ça colle bien avec
le dernier article qui lui a plu ou le dernier bouquin qu'il a trouvé
en librairie.
Le plus pénible, c'est quand il se fait redresseur de tort
ou donneur de leçon, quand il donne à lire ses brouillons
de réponses à des articles de journaux, on a l'impression
d'un très vieux monsieur qui écrit pour signaler que
des jeunes se réunissent dans sa cage d'escalier avant d'enchaîner
sur les communistes qui lui ont fait perdre son boulot
la
parano peut être drôle dans bien des situations, chez
Dantec, ça sert de style et on se croirait dans le courrier
des lecteurs du Figaro, pas au niveau des idées (quoique
des fois
), mais dans le ton : cette façon épaisse
d'avoir raison et d'être dans son bon droit, les " je
vous l'avais bien dit " et les " mais quand donc comprendrez-vous
? ", bref, rien que l'on ne sache déjà
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