Les versets sataniques Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Salman Rushdie
 
Je m’excuse par avance de revenir sur cette ténébreuse affaire. Il faut faire justice à un roman victime d’une publicité macabre. Kundera l’a magnifiquement fait dans Les Testaments trahis, un de ces rares livres qui rendent intelligent. Ma critique n’a donc d’autre objet que d’attirer, à mon échelle microcosmique, l’attention du lecteur sur un chef-d’oeuvre qui aura échappé à beaucoup en raison même de sa popularité.

Si Les Versets sataniques a emporté le suffrage inconditionnel du grand écrivain tchèque, c’est qu’il est à l’exacte rencontre de la littérature européenne et de ce que l’on commence à appeler le roman tropical. Il ne s’agit d’ailleurs pas à proprement parler d’une rencontre, mais d’un métissage réalisé dans la personnalité de son auteur. La Fatwa qui frappe Salman Rushdie nous semble bien injuste, à nous lecteurs occidentaux. Bien des écrits se revendiquent, et s’avèrent, plus antireligieux que celui-là. Les Versets sataniques n’est pas une déclaration de guerre contre l’Islam. Il n’attaque nul dogme, ne conteste nulle vérité coranique. Il n’est pas l’acte de foi d’un opposant déclaré du texte sacré. Le crime est plus grave.

Le roman est d’abord une merveille d’invention, de fantaisie. Dans un univers magique où le Paradis descend sur terre pour attiser sur Londres le feu infernal, il est vivant. Il livre combat, entre Gibreel et Cheytan, pour la reconnaissance de notre misérable nature humaine, étrangement écartelée dans sa station verticale entre le ciel et l’enfer. Il clame ce fait incontournable que tout ce qui naît de l’homme reste essentiellement humain, aussi invraisemblable que cela puisse être, y compris la pureté de l’âme que certains adorent comme une rédemption – ceux-là même qui condamnent à mort leurs propres écrivains. La jeune fille aux papillons entraîne à sa suite tout un village vers la Mecque. « Nous traverserons la mer à pied, car Gibreel, l’envoyé du Seigneur, m’a dit : « Tout vous sera demandé. Tout vous sera donné ». Et le village tout entier s’engage derrière elle dans les flots, s’enfonce, se noie.

Car ce n’est pas dans le ciel ni dans les rêves que ces femmes et ces hommes trouvent leur salut. C’est dans cet élément glauque, opaque et mouvant où, nous disent les scientifiques, naquit l’embryon de l’homme. Un milieu dense, imprévisible, grouillant de vie, informe, indéchiffrable, berceau de tout être. Ce grouillement incessant d’où il semble que tout peut surgir, la beauté comme la laideur, la vie et la mort, bref, l’inimaginable, est aussi notre principe vital. Sans eau point de vie. Sans la mer point d’homme et sans homme, ni ciel ni enfer. Le refus de l’un au profit de l’autre, quel qu’il soit, n’est pas réellement dangereux. Il est impossible parce qu’étranger à notre nature humaine. Nous ne sommes capables de rien, si ce n’est d’imaginer. Travailler à l’avènement d’un monde peuplé d’anges est illusoire. Autant espérer sortir vivant d’un avion explosant à 30 000 pieds d’altitude au large de Londres.

Quand je vous aurai dit tout cela, je ne vous aurai encore rien dit sur le livre. Les Versets sataniques est avant tout un grand plaisir de lire. Il est pétri de cette magie exotique que l’on trouve à profusion chez Garcia Marquez. Il avance au rythme infernal des danses tropicales. De temps à autre, l’auteur paraît marquer une pause, et faire le point sur ses personnages. Mais ce n’est qu’un arrêt sur image, une photographie éblouissante de la situation, un de ces instantanés où soudain, nous lecteurs, nous devenons dieux, où le monde nous est expliqué en quelques mots, et nous apparaît dans toute son évidence. Nous éprouvons alors cette jubilation de l’aveugle miraculé découvrant l’univers autour de lui. Des lignes comme je pensais que seul savait en réserver Kundera. Mais à peine le temps d’admirer la splendide cohésion de l’oeuvre, et tout redémarre. On voudrait demander à l’auteur de s’arrêter un peu plus longtemps. Rien à faire. La danse reprend, nous entraîne. On a le vertige. On rit, on s’extasie sur quelque découverte incroyable (connaissez-vous le groupe Boney M ?), on a tout juste le temps de pleurer les morts. Au final, on referme ce livre comme tous les grands livres, émerveillé, essoufflé, avec la certitude de ne pas en avoir saisi le quart, l’envie de le relire tout de suite, là, maintenant, et la conviction que même à la troisième relecture, il continuera à nous échapper, comme il a sûrement échappé, quelque part, à Salman Rushdie.

 
FXS
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