Les Thanatonautes Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Bernard Werber
 

Oui, bien sûr, vous n'êtes pas les premiers à me le dire. Déjà quand je vous ai parlé de Fiat, certains esprits chagrins m'ont fait remarqué que, peut-être, j'étais allé un peu loin. Des voix sont se sont élevées pour me demander si par hasard je ne serais pas profondément négatif... Eh bien c'est faux ! Il y a quand même des choses que j'aime beaucoup et dont je vous parlerai un des ces jours. Mais pas aujourd'hui. Parce qu'aujourd'hui je vous parlerai de B. Werber et de son dernier bouquin. Bien qu'en fait je ne sois pas sûr que ce soit le dernier car il est sorti depuis quelque temps déjà. En tout cas, s'il en a refait un autre depuis, personne n'en a parlé. Ce qui n'est que justice...

Werber, vous le connaissez sans doute. Un petit gars propre sur lui, une trentaine d'années ; le résultat d'un mélange de Karl Zéro et de Jacques Attali, en plus gentillet, moins intelligent. Accessoirement, c'est aussi le gars qui nous a pondu Les Fourmis et la suite, Le Jour des Fourmis, qui sont deux livres réellement très bien, le genre de bouquin qui vous tient en haleine la nuit durant. D'ailleurs ils lui ont valu un succès gigantesque : on l'a vu partout et lui et son éditeur ont dû se faire des couilles en or (ça fait des années que je cherche à placer cette expression !). Notre ami s'est donc cru obligé d'exploiter le filon en nous sortant un album B.D. et un ouvrage grand format, sorte d'encyclopédie délirante dont l'idée est tirée de son premier ouvrage ; enfin, on nous annonce un film en préparation...

Tout cela est bel et bon, si Werber a besoin de fric... Mais voilà que notre homme continue à écrire... Son troisième roman s'appelle donc Les Thanatonautes et, sans erreur, on peut dire qu'il est raté.

Les Thanatonautes, je ne sais comment vous dire... Voilà ! C'est un peu comme une branlette ratée ! On s'épuise, on se fatigue, on attend et rien n'en sort, si ce n'est une bonne dose de frustration.

L'idée est toute simple, en gros celle de L'expérience interdite, un film sorti il y a une paire d'années : un groupe d'allumés décide d'explorer la mort, "la nouvelle frontière réservée à l'esprit humain" (ce n'est là hélas que le premier élément d'une incroyable et interminable accumulation de clichés dont Werber va nous abreuver tout au long de son ouvrage). Le détonateur est une expérience de "voyage extra-corporel" que le président français effectue après un attentat. Il décide donc de lancer une série d'expériences que mèneront à bien nos héros avec l'aide de condamnés de droit commun.

Nos héros sont trois : un savant plus ou moins cinglé (plutôt plus que moins) qui s'intéresse à la mort depuis sa plus tendre enfance, le narrateur qui est par la même occasion son copain, d'enfance justement, et l'indispensable élément féminin, une pétasse bien roulée (au moins, dans ses premiers romans, Werber ne nous imposait pas la litanie obsédante de ses fantasmes féminins. Il faut dire qu'avec les fourmis...) mais à peu près frigide, puisqu'elle ne parvient à prendre son pied qu'avec les abrutis qui servent de sujets d'expérience aux deux autres tarés et cela juste avant leur grand voyage...

Vous le voyez, dès le choix des personnages, on est dans la plus grande originalité. D'ailleurs, c'est fou la façon dont Werber parvient à mêler les poncifs éculés aux produits de l'imagination la plus échevelée qui soit. Si le résultat était lisible, on crierait au génie...Le problème, c'est qu'on sent un peu trop l'influence de ses origines, à cette histoire.

Je vois très bien la scène. Bernard est avec ses potes en train de se cuiter à mort pour oublier la mort de Dudule, sa fourmi préférée. Pour passer le temps, et aussi parce qu'ils en ont marre de l'entendre pleurer, ses copains lui demandent de leur raconter une histoire. "Oh ! Vas-y Bébert, tu racontes tellement bien !" Ils sont tous saouls. Alors Werber, obnubilé par la perte de sa fourmi, leur invente un récit abracadabrant où, grâce à l'aide de la technique, il va au sein du royaume des morts rechercher Dudule. Emerveillés par tant d'invention ses copains, qui sortent tous d'asile psychiatrique, s'exclament comme un seul homme : "Quelle invention ! Quel homme ! " (Je sais que c'est nul, mais ça m'a fait bien rire.) Et bien sûr l'un d'eux lâche l'inévitable : "Tu devrais en faire un livre." Et il l'a fait!

Mais je m'égare, reprenons le fil de notre résumé : nos trois idiots commencent donc à envoyer à tire-larigot de l'autre côté des bonshommes à peine consentants, genre condamnés à perpétuité à qui on a promis une remise de peine (voilà encore un truc idiot : à votre avis, ça fait combien la perpétuité moins dix ans ?). Au début, ils ne reviennent pas ; ensuite non plus... En fait, il s'écoule un sacré bout de temps avant qu'il y en ait un qu'ils réussissent à ranimer ; ce qui fait que le narrateur commence (quand même !!) à se poser des questions. "Mais finalement, si on va au fond des choses, ce qu'on fait... est-ce bien moral ?". Le problème c'est que la presse a vent de l'affaire, qu'une enquête est menée qui aboutit à un procès où se retrouvent nos trois amis plus le président et le seul hurluberlu qu'ils ont jusque là réussi à ramener à la vie.

A ce niveau du récit, l'histoire, qui n'était encore que chiante à mour... euh... à pleurer (et encore : je vous ai fait grâce de l'enfance du narrateur et de son pote le savant fou de service, leur combat contre les méchants à l'école primaire : "Nous deux contre les imbéciles !", leur découverte de la mort, etc, etc... Quant à l'enfance de la grognasse, Werber ne nous en dit rien. De toute façon, elle n'avait aucun intérêt avant la puberté), l'histoire, donc, devient tout à coup rocambolesque. Le procès est une aberration pure et simple : plutôt que de se défendre contre l'accusation qui leur est faite (avoir envoyé des centaines de pauvres types à la mort), nos ahuris s'emploient à démontrer la réussite de leur expérience ! Un peu comme si je déclarais au tribunal : "C'est vrai, Monsieur le Président, j'ai construit ma maison sans permis ni autorisation d'aucune sorte. Mais vous avez vu : j'ai l'eau chaude à tous les étages !" Toutes proportions gardées, naturellement.

Vous vous posez bien entendu la question : comment vont-ils démontrer leur réussite? Eh bien tout simplement en recommençant ! C'est à dire en re-tuant, sous les yeux du tribunal, le pauvre connard qu'ils avaient expédié une fois déjà ad patres ! Pour reprendre ma comparaison, c'est comme si pour prouver mes dires je me mettais tout d'un coup à élever un mur en plein tribunal. Parce que tout ça a lieu au beau milieu du tribunal !!! (Ne jamais lésiner sur les points d'exclamation, c'est ma devise !!!) Enfin, quand je dis tribunal : l'ensemble est retransmis en mondovision et le palais de justice lui-même, bourré de monde, ressemble plus, à en croire la description de Werber, à une salle de boxe ou de catch un soir de championnat du monde des lourds. D'ailleurs, après la réussite de leur démonstration, les accusés sont acquittés par les acclamations de la foule en délire.

Mais ce n'est là qu'un début ! Forts des témoignages de leur cobaye, qui rapidement devient un véritable petit V.R.P. de la mort -et accessoirement l'amant de l'assistante "canon" dont je vous parlais plus haut-, nos abrutis commencent à dresser une carte du territoire nouvellement exploré. Et là, une fois de plus je vois se former la question sur vos lèvres : à quoi ça ressemble la terre des zombis. Ne riez pas surtout mais, d'après Werber, ça rappelle surtout à un entonnoir géant ! Un cône gigantesque dans lequel s'engouffrent les âmes des trépassés. Où vont-elles par la suite, c'est ce que nous allons découvrir, mais seulement petit à petit. C'est que rien n'est donné pour rien en ce bas monde ; dans l'autre non plus, d'ailleurs. Et nos explorateurs vont rapidement s'en apercevoir : le macchab's land fourmille de dangers !!

Des dangers, il y en a principalement deux : votre cordon ombilical qui vous relie à votre corps et vous permet de retourner sur vos... de revenir une fois le voyage achevé ; ce cordon est très fragile et une fois rompu, tintin ! vous êtes emportés par le courant et comparaissez directos devant votre créateur. Quant à la deuxième difficulté, celle à laquelle nos tarés vont se trouver immédiatement confrontés ce sont les fameux murs qui séparent chaque nouveau territoire de l'après-sépulture. Des murs que Werber appelle "Mur de Moloch" (ou Moch), d'après une antique divinité de la mort, ne cherchez pas trop loin, la référence m'a l'air plutôt approximative. Chacun de ces territoires révèle de nouvelles surprises, le premier à découvrir l'après-Moch 1 sera un ancien aviateur -notre ex-condamné a déjà fait le grand voyage, je parle du vrai, le définitif, depuis belle lurette à ce moment là, et l'assistante frigido-nymphomane (Je sais, ça surprend toujours. Il n'y a que Werber pour en inventer des comme ça !) s'est déjà consolée dans les bras du nouveau thanatonaute. Lequel, après le passage de Moch 1, perd immédiatement la raison et va se murer définitivement chez lui. C'est que dans le premier territoire de la mort, vous êtes confrontés à vos terreurs les plus noires et qu'il vous faut les vaincre si vous voulez pouvoir continuer votre voyage. Les autres territoires sont gratinés aussi, il y en a sept en tout calqués approximativement sur Le Livre des Morts de l'Egypte antique ; eh oui ! Werber a des lettres, même s'il ne sait pas trop qu'en faire.

Parvenu à ce stade de mon récit, je dois vous avouer que grande est pour moi la tentation de couper court. Les Thanatonautes, c'est déjà chiant à lire, mais à résumer je ne vous dis que ça ! Je passerai donc sur l'exploration successive des terres susnommées. Je passerai aussi sur l'ouverture des autres "thanatodrômes" à travers le monde et de la concurrence à laquelle cela donnera lieu, concurrence qui s'achèvera en véritables batailles rangées regroupant des milliers de thanatonautes avec d'un coté des Juifs hassidims associés à des moines tibétains et à des Jésuites, et de l'autre, des moines franciscains alliés à des derviches-tourneurs et à des membres de la secte musulmane des haschichims ! Je passerai sur la récupération commerciale du truc et l'installation de panneaux publicitaires outre-tombe, projetés par des fakirs télépathes !!! Je passerai sur des tas de choses encore, comme la récupération in extremis de la toute nouvelle femme du narrateur -leur rencontre est consternante de banalité- qui était partie en chute libre à la suite d'une embuscade franciscaine ; ces moines sont fourbes (ne cherchez pas, il n'y a pas de contrepèterie) ! J'en arriverai donc directement, heureux veinards que vous êtes, à la fin de cet ouvrage ahurissant d'imbécillité. Après avoir franchi tous les obstacles mis sur leur route, nos trois bêtas se trouvent en présence non pas de Dieu le Père, Werber manque d'envergure pour cela, mais de ses anges qui leur expliquent le fonctionnement du machin, le cycle des réincarnations et tout le reste ; encore de la mythologie au petit pied et de l'histoire des religions, mal digérée si vous voulez mon avis.

Enfin, le bouquin se termine sur une queue de poisson, une puissance immanente quelconque décidant de mettre le holà en faisant périr tous nos joyeux voyageurs dans un accident bien pratique, ma foi, et en frappant d'amnésie la population du globe tout entier. Voilà donc nos amis refaisant le chemin tant de fois parcouru pour se retrouver face au dernier portail, pour rencontrer quoi, je ne sais plus, j'ai oublié mais c'était encore un cliché. Une grande lumière ? Ouais ! Mettons une grande lumière et puis c'est tout.

Voilà. Ce sera tout pour moi aussi. Je ne vous cacherai pas que j'avais eu l'intention après cela d'écrire une grande charge, un réquisitoire exemplaire contre ce bouquin. Après réflexion, il m'est apparu que le résumer suffirait amplement.

Enfin ! Si vous désirez une bonne lecture, plongez-vous dans Wladimir Roubaïev de Serge Lentz, ou dans Texaco de Patrick Chamoiseau, mais de grâce ! évitez les déjections de l'autre taré.

 
AS
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