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Ce qui frappe
tout d'abord à la lecture des Sirènes de Titan
c'est l'impression de profonde tristesse qui s'en dégage. Une
tristesse subtile mais profonde qui naît de la futilité
des efforts humains et qui imprègne même les passages
les plus cocasses du second roman de Vonnegut.
Le vaisseau de Winston Niles Rumford a disparu dans l'espace entre
la Terre et Mars, s'étant englouti dans une anomalie spatio-temporelle,
un " chrono-synclastic infundibulum ". Désormais
Rumford, ainsi que son chien Kazak, n'existent plus que sous la forme
d'un train d'ondes électromagnétiques qui s'étire
entre le Soleil et Betelgeuse et se matérialise sur Terre pour
une heure seulement tous les 59 jours. Entre-temps il a gagné
un avantage certain : il sait désormais tout du futur et du
passé et il est déterminé à utiliser cette
connaissance pour le bien de l'humanité tout entière.
Au centre de ses plans sont sa propre épouse, Béatrice,
et Malachi Constant, l'homme le plus riche du monde qu'il va dépouiller
de sa fortune, de sa mémoire et jusque de son nom pour altérer
la destinée de la race humaine.
Au premier abord, Les Sirènes de Titan serait
donc une fable sur le thème de la manipulation, une allégorie
débordienne sur le contrôle et la destinée. Béatrice
et Malachi sont manipulés par Rumsford qui leur annonce dès
le début du roman quel sera leur destin : Mars tout d'abord
où ils seront " accouplés comme des animaux de
ferme ", puis Mercure puis la Terre pour une courte période
avant de finir leurs jours sur Titan, une des lunes de Saturne. Telle
est leur destinée et il ne fait pas de doute dans l'esprit
du lecteur que ce sera là la trame du roman. La question qui
se pose est : comment y parviendra-t-il ?
Or Rumsford lui-même est manipulé et le sait parfaitement.
La créature qui l'emploie ainsi est elle-aussi probablement
plus en ce sens une victime qu'un coupable et la race humaine que
Rumsford veut sauver n'ait jamais qu'un moyen au service d'une fin
infiniment prosaïque. Si maître manipulateur il y a, ce
dont on peut douter, un montreur de marionnette qui n'est lui-même
l'esclave de personne, ce sera Vonnegut qui reprend magistralement
le thème de son roman en tirant jusqu'aux ficelles de son lecteur.
Il annonce ainsi, comme il a été dit plus haut, ce qui
est à venir et vous force ce faisant à le mettre au
défi de réaliser ses prédictions. Ce qu'il fait
tout comme Rumsford par des moyens détournés et, tout
comme Rumsford, sans cesser, à aucun moment, de tricher.
Et la tristesse là dedans ? Elle ne naît bizarrement
pas de la tromperie elle-même qui, comme les meilleurs actes
de prestidigitation, entraîne avec elle l'assentiment de la
victime et du spectateur en un acquiescement émerveillé
au génie du magicien. Elle naît plutôt du talent
même de l'auteur, de cette partie qui n'est pas constituée
de trucs et de trompe-l'il. Elle naît de la sympathie
qu'inspirent les personnages de Vonnegut qui ne nous autorise pas
à oublier la futilité des buts et le coût affreux
des moyens. Malachi et Béatrice avant leur rencontre menaient
des vies vides de sens, ils traverseront le système solaire
et changeront, bien qu'involontairement, le futur de l'humanité
mais à la fin de l'ouvrage la vacuité de leur existence,
et en fait de toute existence, restera le seul fait omniprésent.
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| AS |
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