Les Sirènes de Titan Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Kurt Vonnegut
 
Ce qui frappe tout d'abord à la lecture des Sirènes de Titan c'est l'impression de profonde tristesse qui s'en dégage. Une tristesse subtile mais profonde qui naît de la futilité des efforts humains et qui imprègne même les passages les plus cocasses du second roman de Vonnegut.
Le vaisseau de Winston Niles Rumford a disparu dans l'espace entre la Terre et Mars, s'étant englouti dans une anomalie spatio-temporelle, un " chrono-synclastic infundibulum ". Désormais Rumford, ainsi que son chien Kazak, n'existent plus que sous la forme d'un train d'ondes électromagnétiques qui s'étire entre le Soleil et Betelgeuse et se matérialise sur Terre pour une heure seulement tous les 59 jours. Entre-temps il a gagné un avantage certain : il sait désormais tout du futur et du passé et il est déterminé à utiliser cette connaissance pour le bien de l'humanité tout entière. Au centre de ses plans sont sa propre épouse, Béatrice, et Malachi Constant, l'homme le plus riche du monde qu'il va dépouiller de sa fortune, de sa mémoire et jusque de son nom pour altérer la destinée de la race humaine.
Au premier abord, Les Sirènes de Titan serait donc une fable sur le thème de la manipulation, une allégorie débordienne sur le contrôle et la destinée. Béatrice et Malachi sont manipulés par Rumsford qui leur annonce dès le début du roman quel sera leur destin : Mars tout d'abord où ils seront " accouplés comme des animaux de ferme ", puis Mercure puis la Terre pour une courte période avant de finir leurs jours sur Titan, une des lunes de Saturne. Telle est leur destinée et il ne fait pas de doute dans l'esprit du lecteur que ce sera là la trame du roman. La question qui se pose est : comment y parviendra-t-il ?
Or Rumsford lui-même est manipulé et le sait parfaitement. La créature qui l'emploie ainsi est elle-aussi probablement plus en ce sens une victime qu'un coupable et la race humaine que Rumsford veut sauver n'ait jamais qu'un moyen au service d'une fin infiniment prosaïque. Si maître manipulateur il y a, ce dont on peut douter, un montreur de marionnette qui n'est lui-même l'esclave de personne, ce sera Vonnegut qui reprend magistralement le thème de son roman en tirant jusqu'aux ficelles de son lecteur. Il annonce ainsi, comme il a été dit plus haut, ce qui est à venir et vous force ce faisant à le mettre au défi de réaliser ses prédictions. Ce qu'il fait tout comme Rumsford par des moyens détournés et, tout comme Rumsford, sans cesser, à aucun moment, de tricher.
Et la tristesse là dedans ? Elle ne naît bizarrement pas de la tromperie elle-même qui, comme les meilleurs actes de prestidigitation, entraîne avec elle l'assentiment de la victime et du spectateur en un acquiescement émerveillé au génie du magicien. Elle naît plutôt du talent même de l'auteur, de cette partie qui n'est pas constituée de trucs et de trompe-l'œil. Elle naît de la sympathie qu'inspirent les personnages de Vonnegut qui ne nous autorise pas à oublier la futilité des buts et le coût affreux des moyens. Malachi et Béatrice avant leur rencontre menaient des vies vides de sens, ils traverseront le système solaire et changeront, bien qu'involontairement, le futur de l'humanité mais à la fin de l'ouvrage la vacuité de leur existence, et en fait de toute existence, restera le seul fait omniprésent.
 
AS
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