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Milan Kundera
souffre aujourd’hui de la même considération un
peu forcée et réticente qu’un Rabelais en son
temps. Son intelligence et son humanisme, parce qu’ils sont
teintés d’hédonisme, semblent plus proches pour
certains du libertinage de l’esprit que d’une philosophie
morale. Il en va de même pour son statut de témoin historique.
Qui d’autre que lui nous dira ce que fut l’Europe centrale
du temps des démocraties populaires ? Cependant, on lui a repproché
des romans trop individualistes, des récits trop centrés
sur l’homme, et sur des hommes trop particuliers pour servir
d’exemples. Enfin, sa valeur littéraire peut elle aussi
paraître ambiguë (par exemple, à un Pierre Assouline).
Un Tchèque traduit, qui maintenant écrit, en français,
que la nationalité d’un auteur est sa langue d’écriture,
paraît nécessairement un peu suspect (à un vrai
Français...). Sans parler du ton désobligeant de ce
dernier essai. C'est évident, dira-t-on, l’auteur s’est
aigri encore avec l’âge et, dans sa solitude, il fulmine
contre d’autres qui ont eu moins de talent, ou de chance.
Voilà donc un curieux écrivain, censeur et élitiste
alors qu’il s’affirme déviant et humaniste, victime
peut-être, comme le héros de 1984, des manipulations
mentales contre lesquelles il s’est battu sans parvenir à
les vaincre ? Il me semble pourtant qu’il y a une sorte de logique
à tout cela, je veux dire, à cette ambiguïté
et ce côté désagréable de tout grand artiste
que l'on retrouve chez Milan Kundera. Rappelez-vous le dessinateur,
dans le film de Peter Greenaway, dont l’arrogance et l’innocence
se disputent le caractère, sans que l’on comprenne très
bien à quel degré un tel mélange mène
au génie…
Alors pourquoi lire Milan Kundera ? A cause de tout cela : parce qu’il
écrit pour nous, pour nous faire comprendre le monde ; parce
que, bien sûr, au-delà des outrances qui sont autant
de garanties contre le ridicule d’être supérieur
aux autres, il a le don de réconcilier les hommes avec leur
insignifiance sans se fâcher avec l’intelligence ; parce
que le malentendu est en définitive un art nécessaire,
un voile ou, selon l’expression de Milan Kundera, un plus prosaïque
et théâtral rideau qui couvre une nudité toute
spirituelle. |
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| DH |
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