Le procès de Jean-Marie Le Pen Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Mathieu Lindon - P.O.L.
 
La plupart des magazines se sont trouvé gênés pour parler de ce livre. Scrupuleux sans doute de ne pas mêler littérature et politique. L’écueil est pourtant simple à éviter, dès lors qu’il est entendu que Jean-Marie Le Pen ne fait pas de politique. Aucun critique n’aurait été embarrassé s’il s’était agi d’une fiction se déroulant au sein des Waffen SS. Il n’y a donc aucune raison de l’être à propos du Front National.

Ceci étant dit, l’ouvrage ne manque pas de qualités. Qui autre qu’un avocat eût pu si bien rendre la manière inexplicable que nous avons de nous perdre, de nous embourber dans le langage et les discours dès que nous abordons la question du racisme. Cette évidence qui nous fait condamner sans hésitation une attitude à la fois irrationnelle et socialement nuisible, d’une subversivité qui n’est que destructrice, voit tous ses fondements s’effriter dès que nous nous trouvons confrontés aux racistes. Ainsi, Me Mine, avocat homosexuel juif et de gauche – on n’a pas plus de raisons d’être insoupçonnable de lepénisme – se voit chargé de la défense de Ronald Blistier, jeune frontiste ayant, au cours d’une expédition nocturne d’affichage sauvage, abattu un Beur n’ayant d’autre tort que d’avoir été là. Les voies de la justice sont impénétrables, mais Me Mine compte mettre à profit le procès pour demander la comparution de celui qu’il juge comme le vrai responsable, à savoir le président du Front National.

Dès lors, on sombre dans des débats kafkaïens. Le procès en soi perd son importance. On n’assiste plus qu’à un déballage d’inepties de la part de l’accusé et de sa famille. Comme l’assistance, on voudrait les faire taire. Les propos choquent, et plus encore la candeur avec laquelle ils sont tenus et soutenus. Mais, comme la partie civile, comme toute la cour, on reste impuissant. On est à bout d’argument. Il devient impossible de juger une affaire de meurtre lorsque le coupable, tout en reconnaissant les faits, semble ne pas comprendre comment cela fait de lui un meurtrier. Le dialogue entre la défense et l’accusation devient absurde. On ne voit d’autre issue que de condamner l’accuser sans l’entendre. Solution intolérable, que l’auteur lui-même n’a pas toléré …

L’approche et la construction du Procès de Jean-Marie Le Pen semblaient donc prometteuses. Las ! riche en réflexion, dérangeant, énervant, l’ouvrage pêche sur le plan littéraire. L’auteur se perd dans des arguties d’avocat et des subtilités de stratège. Témoin cette longue scène qui réunit Me Mine, ses parents –avocats eux aussi – et son compagnon Mahmoud Mammoudi autour d’une interminable partie de bridge dont la portée symbolique tactico-judiciaire nous échappe – mais peut-être nos lecteurs amateurs du noble jeu pourront-il nous éclairer. Le style révèle des insuffisances qu’on a du mal à pardonner. Enfin, le dénouement semble bâclé. Tout se passe comme si Mathieu Lindon avait fini par échouer dans cette impasse qu’il s’était employé de belle manière à dévoiler. Comme s’il avait cherché à se débarrasser d’une histoire qui, en définitive, n’en est pas une.

Malgré son manque de souffle et ses carences, le livre de Mathieu Lindon se lit agréablement. Il serait surtout dommage de passer à côté d’une tentative, unique à cette heure, d’examiner le racisme dans une perspective qui nous touche tous intimement : notre impuissance à le contrer. En le fermant, on songe à cette belle phrase de Kundera (Risibles Amours) : "Tu ne peux discuter raisonnablement avec un fou. Discuter raisonnablement avec un fou signifierait que tu es fou toi-même ".

 
FXS
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