Le néant quotidien Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Zoé Valdès - Actes Sud
 

Il faut vous avouer qu'au moment où j'ai ouvert ce livre, je me préparais à écrire des carnets de route sur Cuba.
Et voilà qu'un démon espiègle me l'a fourré entre les mains. Mais peut-être était-ce encore un coup de ma bonne étoile. S'il m'avait fallu le lire a posteriori, j'aurais sans doute conçu une certaine honte pour avoir pondu un tel charabia et être passé complètement à côté de la réalité du pays. Il est certain qu'à errer dans les rues de La Havane, on y sent comme une étrangeté, une indicible tristesse. La ville est sans conteste la plus splendide cité des tropiques, et elle pourrait aisément rivaliser avec Paris ou Prague. Elle rappelle -rien de surprenant à cela- les petites perles de l'Andalousie, en particulier Séville. Pourtant, il suffit de quitter le front de mer et de s'enfoncer dans les ruelles perpendiculaires à la Calle Obispo pour que les couleurs disparaissent. Ne reste que celle de la poussière, et le gris sale des Solars, ces anciens palais coloniaux transformés en appartements bon marché pour une population dénuée de tout. La ville respire alors la nostalgie. Tout cela, le promeneur occidental le sent, le voit. Mais on n'imagine pas pour autant le quart du commencement du quotidien des Cubains.

Le livre de Zoé Valdès ne parle que de ça. Le quotidien d'un pays rampant dans la ruine depuis si longtemps que la mémoire de l'opulence s'est perdue, si elle a jamais existé. La perte de l'innocence, la perte des illusions de jeunesse. Les ambitions dérisoires, les vocations gâchées car tout, y compris les carrières professionnelles, est assujetti au plan. Entre le blocus américain et le régime castriste, il semble qu'à Cuba, la politique n'existe que pour empêcher les gens de vivre. Le combat pour maintenir une vie décente, le troc du riz contre du savon, du savon contre du pain, du pain contre du dentifrice, du dentifrice contre une paire de chaussures. Le luxe inouï, deux ou trois fois dans une vie, de pouvoir s'offrir une part de pizza.

Au milieu de cette lutte, Yocandra mène un second combat. Au delà de la survie matérielle, elle se débat pour exister en tant que femme, pour avoir le droit de porter un nom qui soit le sien, et pas celui dont son père, fervent syndicaliste, l'a affublé à la naissance : Patrie. Pour le seul orgueil de pouvoir s'en dire le père. Les noms, d'ailleurs, sont une histoire à eux seuls dans ce petit livre où les héros ne portent que des surnoms : le Traître, le Nihiliste, la Vermine. Souci de préserver un anonymat vital ? Jeu littéraire ? Réalité culturelle ? Un peu des trois. Le Néant Quotidien, par delà sa tristesse, son sordide, sa noirceur parfois, reste un livre des Tropiques. On y retrouve cet art de la phrase longue où se côtoient lieux communs, détails triviaux, éléments magiques, animisme. Rationalisme politique et invocation des Orishas. On y retrouve toute la richesse d'une écrivaine dont les références vont de Umberto Eco a Jorge Amado, de Sartre à Garcia Marquès. On y retrouve, malgré tout, presque malgré elle, toutes les couleurs des Caraïbes, tout l'amour pour un pays baigné de soleil où la Nature se montre infiniment plus généreuse que l'homme. Si jamais, après avoir lu ma bafouille, vous vous décidez à l'ouvrir, assurez-vous simplement de n'avoir rien de prévu dans les quatre ou cinq prochaines heures. Assurez-vous également que, près de l'endroit où vous habitez, il y a un aéroport desservant régulièrement La Havane. Parce qu'on ne peut pas en rester là. Parce qu'en le refermant, je me suis senti pris d'une seule envie : retourner là-bas. Voir, comprendre. Retrouver la trace de Yocandra, m'asseoir en face d'elle, et l'écouter me raconter son quotidien.

 
FXS
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés