Le monstre Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
d'Ismaël Kadaré - Fayard
 
Ismail Kadaré est Albanais : le Monstre est un roman paru en 1965, interdit en Albanie pendant 25 ans. En 1960, l'Albanie et l'Union Soviétique rompent leurs relations : Kadaré revient de Moscou. Cette rupture engendre angoisse et interrogation dans la population albanaise (notamment la population étudiante) et cette angoisse imprègne le récit : le malaise des gens et la perception faussée du monde y sont tangibles. Cette réflexion sur l'angoisse utilisée par les régimes politiques, Kadaré la transpose de son pays au pays mythique de la cité de Troie. En fait, il fait plutôt l'inverse, tant le mythe de Troie apparaît fondateur de notre culture : l'histoire de Laocoon, tué par les Troyens parce qu'il doutait de l'intention des Grecs, est parfaitement adéquate pour illustrer le totalitarisme d'un Etat qui refuse les contradicteurs pouvant mettre en péril les politiques décidées à l'avance. Le symbole de cette politique des Grecs acceptée par les Troyens est le monstrueux Cheval abandonné aux portes de la ville.

Le roman de Kadaré est donc bâti autour du Cheval (le Monstre) à quelques pas des portes de Troie : ici, un fourgon abandonné aux portes des banlieues de la Ville (Tirana ?). L'histoire de la Ville et l'histoire de Troie se confondent : Ulysse K (référence à Kafka ?) attend dans le fourgon, tandis que Lena quitte Max pour Gent, point de départ des histoires. L'histoire des cités est la même parce que les hommes ne changent pas. Le parallèle est subtilement mené, avec une précision culturelle qui permet des allusions persuasives (ainsi la racine étymologique de certains mots éclaire l'influence du mythe troyen dans la culture albanaise) .

Dans le même temps, Kadaré donne une version différente de la chute de Troie, une vision essentiellement humaine qui montre l'écrasement par le pouvoir politique (Priam tue Laocoon) et le destin (le Cheval, et l'histoire de Troie rédigée par un aède Troyen imaginaire, pendant d'Homère, mort avant d'avoir commencé sa tâche). Par l'utilisation d'un mythe commun à notre civilisation, Kadaré augmente la portée de sa critique politique : dans tous les contextes politiques, même démocratique, l'angoisse de ce livre est toujours d'actualité.

 
PmM
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