La tunique d'infamie Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Michel del Castillo - Gallimard
 
Tout commence à Bruges. Peu banal, pour un roman se donnant l'Espagne pour cadre. Mais à l'époque de l'Inquisiteur Manrique, le Saint-Empire s'étend jusqu'en Belgique. C'est donc là que l'écrivain retrouve une silhouette qui le hante depuis des années.
Depuis Soria jusqu'à Grenade, l'auteur marche sur les traces de don Manrique. A quatre cents ans de distance, il s'efforce de découvrir les ressorts cachés de cet homme austère et inflexible en apparence, un homme qu'il situe à l'origine même de sa vocation d'écrivain.
Derrière le travail du biographe, la minutie des recherches et les interrogations, voici que son héros lui parle. Ce sont des lettres brèves concluant chaque chapitre, dans lesquelles l'Inquisiteur critique le travail du "Poète ", par delà les siècles, souvent désabusé, parfois acerbe mais néanmoins satisfait de son choix. Car, ne nous y trompons pas, ce sont les personnages qui choisissent leur auteur, et non l'inverse.
Une double quête d'identité s'engage. Quelle honte, quelle gêne embarrasse ainsi don Manrique, l'empêchant, enfant, de se mêler aux autres enfants puis, une fois adulte, de profiter des largesses de la Fortune ? Serait-ce que l'Inquisiteur, au fond de lui, se méprise d'infliger à ses contemporains les pires tortures, les supplices les plus atroces ? Erreur de perspective, nous répond-il. Poète, tu juges mon époque depuis ton siècle qui n'a plus d'âme. Serait-ce alors cet amour violent, maladroit, interdit ? Peut-être. Mais là encore, l'hypothèse est incomplète.
La tunique d'infamie, c'est cette robe dont on revêtait l'hérétique le jour de son supplice, sur laquelle on inscrivait son nom et que l'on suspendait dans la cathédrale de la ville, de telle sorte qu'une famille, une fois souillée, le demeure jusqu'à la fin des temps. C'est cette tache qui nous plombe l'âme, du fond de notre inconscient, nous empêche d'avancer, nous condamne toute notre vie à tourner en rond autour d'une unique et secrète douleur. Dans ce roman à deux voix, qui semble l'oeuvre d'un schizophrène, Michel del Castillo cherche aussi le mystère de son écriture. Il nous offre la compassion, la compréhension de l'autre, aussi abominable, aussi inhumain qu'il puisse nous paraître. Au fil des pages, on perd l'envie de juger l'Inquisiteur ; sans aller jusqu'à l'aimer, on finit par souffrir avec lui, et l'on découvre que seul est inhumain ce qui nous sépare de ce partage.
 
FXS
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés