Jusque là, donc, tout va bien. Aberystwyth, chez Malcolm
Pryce, n’est évidemment qu’un prétexte,
une de ces villes de cinéma, faite toute entière de
façades, la scène un peu artificielle que l’auteur
a choisie pour exhiber sa connaissance des conventions du polar,
sa maîtrise parfaite du genre et du style dont Chandler s’était
fait le saint patron.
Rapidement,
pourtant, les choses se dégradent, l’histoire diverge
et nous force à ignorer cette explication simple et rassurante
: c’est dans des bars mal famés que Louie Knight devrait
noyer ses soucis et ses souvenirs et rencontrer ses informateurs,
sûrement pas chez le marchand de glaces de la plage. Quand
le détective s’aventure dans le quartier louche d’Aberystwyth,
ce serait sans doute pour y assister à une rencontre illicite
de boxe ou perdre sa chemise au poker dans un casino clandestin
; que fait-il donc parmi les spectateurs d’un match illégal
de raconteuses de ragots ? Et ces deux sociétés criminelles
dont le conflit met la ville à feu et à sang ? Les
Druides (le Pays de Galles est un pays celtique, au même titre
que la Bretagne) ? Les Meals on Wheels (traditionnellement,
une organisation caritative de livraison à domicile de repas
pour les petits vieux et les handicapés) ?
Et ces étrangetés s’accumulent, et avec elles
leur effet comique : pourquoi tant de ventriloques ? Qui sont tous
ces rêveurs et ces paumés qui rejoignent le cirque
et, n’arrivant même pas à devenir clowns, sont
gardés en cage dans l’unique fête foraine d’Aberystwyth
? Qui est Rimbaud, ce vétéran tourmenté des
guerres du Pays de Galles contre la Patagonie, qui hante les collines
avoisinantes poursuivi par des flics trop violents et zélés
? Et où est ce professeur en pompes funèbres que Knight
est payé pour retrouver ?
Peu à peu, l’emprise de cette démence comique
s’étend sur le reste du livre, refusant de se contenter
des lieux et des personnages secondaires. Le ton du roman reste
typiquement « noir » - nous n’avons pas en vain
fait plus haut allusion à Chandler – et l’intrigue
est bien policière, même si le scénario emprunte
de plus en plus au fantastique ou au science-fictionnesque, mais
Pryce manipule les clichés avec aplomb et fait violence même
aux conventions du genre.
Louie Knight se retrouve ainsi bien muni d’un associé
aux occupations parfois louches, mais celle-ci est une jeune fille
d’à peine seize ans. Il a aussi, et comme il se doit,
une némésis, un ennemi de longue date qui a causé
la mort de son meilleur ami, mais il s’agit ici de son ancien
prof de gym et le meurtre en question était en fait un accident
durant une séance de cross-country qui a mal tourné.
Non pas d’ailleurs que toute la ville ne soit terrifiée
à la seule mention de Herod Jenkins : « Ils ne l’attraperont
jamais, murmurent les citoyens d’Aberystwyth discutant de
l’affaire chez le marchand de glaces, c’est un ancien
prof de gym ! »
Toutes ces bizarreries
se combinent donc chez Pryce pour créer une logique interne,
propre à son univers, une logique qui emprunte ses éléments
au monde réel sans pour autant en participer. C’est
cette logique qui rend possible la lecture de Last Tango.
Tout comme chez Terry Pratchett, tout comme chez Lewis Carroll,
tout comme, à un degré moindre peut-être, chez
P.G. Wodehouse, c’est cette logique qui nous fait rire et
nous tient en haleine.
Le récit devient alors un roman de substitutions, un exercice
en dextérité : Pryce nous montre sa capacité
à évoquer le rire ou les larmes à partir de
rien ou, pour être plus précis, de n’importe
quoi, et l’impression finale est qu’il aurait pu tout
aussi bien, et avec autant de succès, choisir ses personnages
parmi les ustensiles d’une batterie de cuisine et nous entretenir
des amours déçues du couteau et de la fourchette ou
de l’ambition de la louche à dominer le tiroir à
droite de la machine à laver.
Last Tango
in Aberystwyth devient alors, vu sous cet angle, une démonstration
du talent d’un auteur capable de distiller l’essence
de la comédie ou du drame et de la réinjecter, non
pas dans les personnages, non pas dans l’histoire racontée,
mais dans le style, dans la façon même qu’il
a de raconter cette histoire, dans la réaction, dans l’attente
qu’il provoque chez le lecteur, dans le simple fait d’annoncer
tel aspect du récit comme une comédie, tel autre comme
un drame.
Et, tout simplement parce que Pryce a le talent qui convient, la
démonstration fonctionne merveilleusement.