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Les rédacteurs
et contributeurs de cette revue, dirigée par Bernard-Henri
Lévy, semblent vivre dans un monde étrange et un rien
effrayant que je ne leur envie pas. Un monde irrationnel et plein
de (grosses) colères, où chaque contradicteur est
un adversaire, tout adversaire est un ennemi et tout ennemi est
méprisable.
Quon en
juge : la plus grande partie de ce numéro 30 est consacrée
à une défense de la psychanalyse, menacée,
paraît-il, par la publication récente dun Livre
noir chargé dune « haine imbécile
» à lencontre des théories freudiennes.
Face à cette menace, Bernard-Henri Lévy et Jacques-Alain
Miller ont donc battu le rappel des grands du Royaume (« intellectuels,
artistes, psychanalysants, psychanalystes »), leur demandant
de se dresser et de se faire compter. 89 personnes ont répondu
sur plus de 250 pages. Il y a là des acteurs et des actrices,
comme Isabelle Adjani ou Marie-France Pisier ; des écrivains,
comme Tahar Ben Jelloun ou Eric Orsenna ; des journalistes, comme
Pierre Nadeau ou Anne Sinclair ; beaucoup de psychanalystes, quon
ne peut que supposer éminents ; un ministre, Renaud Dutreuil
; un paysan, Claude Ferré ; un crétin, Beigbeder.
Du beau monde,
donc, et pourtant, ce qui marque plus que tout à la lecture
de cette défense, cest à quel point elle est
peu convaincante. Je m'explique : de la psychanalyse, je ne connaissais
que ce que jen avais appris lors dune brève période
dintérêt aux alentours de ma seizième
année, ce qui était bien peu, et ce que jen
avais retenu, ce qui était moins encore. Mon opinion sur
la question était plutôt neutre, je navais pas
lu ce fameux Livre noir ni ne métais tenu au
courant des débats quil avait suscités. Et voilà
quaprès avoir fini, non sans difficultés, ce
numéro de La Règle du jeu censé la défendre,
je me retrouve convaincu de la nécessité dune
critique sérieuse et en règle des thèses de
Freud et de Lacan et de la façon dont elles sont appliquées.
Comment expliquer ce résultat paradoxal ? Comment la défense
dune thèse peut-elle faire dun observateur neutre
(sans doute même un rien sympathique) un adversaire de celle-ci
? Comment une succession de noms respectés (jaime beaucoup
Orsenna, je respecte énormément Ben Jelloun, pour
ne citer que ces deux-là), que ne parvient pas entièrement
à salir celui de Beigbeder, peut-elle à ce point manquer
« demporter le morceau » ?
Une des raisons
tient sans doute à la structure du dossier, ou plutôt
à labsence de celle-ci. Les différents auteurs
senchaînent par ordre alphabétique, aucun thème
particulier ne leur a été proposé, si ce nest
«Défendez la psychanalyse » et lensemble
manque de cohérence et lasse rapidement par la répétition
constante des mêmes arguments. Nayons dailleurs
pas peur de laffirmer : la plupart de ces arguments sont presque
sans valeur. La grande majorité des contributeurs juge nécessaire
de nous conter sa rencontre avec la discipline, son « expérience
» psy. Un nombre surprenant (inquiétant, dirais-je)
semble avouer que la psychanalyse lui a sauvé la vie. Si
beaucoup de ces contributeurs parlent à lenvi de leur
psychanalyse, aucun nentre vraiment dans les détails,
coincés quils sont entre leur zèle missionnaire
et ce qui est, après tout, une expérience intensément
personnelle. Le résultat est prévisible : flou, vague,
plein de « Il fallait être présent » et
de la prose la plus imprécise qui soit. Il en faut plus pour
convaincre : lEglise de Scientologie, pour ne nommer quelle,
a aussi tendance à noyer lincroyant sous le déluge
des témoignages ébahis de ses membres. Nous savons
ce quil convient den penser. Non : la psychanalyse,
se proclamant capable de guérir, se disant une « cure
», doit être jugée sur ses résultats comme
toute autre discipline médicale. Elle doit être jugée
de façon scientifique, statistique, dirais-je. Les exemples
individuels ny feront rien : les histoires de miracles à
Lourdes ne feront pas de moi un catholique. Mais cela nest
pas possible : la psychanalyse a toujours compté sur son
caractère polymorphe pour se dispenser justement dune
telle investigation, affirmant avant tout lunicité
des expériences individuelles (Si seulement ! Si seulement
le fait marquant des vies humaines nétait pas la répétition
déprimante des désastres quotidiens !) qui rend impossible
lévaluation de son efficacité. « Est-ce
que lEtat allait aussi évaluer le jazz, la poésie,
lamour ? », nous demande Renaud Dutreuil. On ne peut
néanmoins pas défendre la psychanalyse sans la déclarer
bénéfique ; encore une fois, elle nest pas quune
« discipline » (ce mot encore, ce mot si flou qui lui
va si bien), mais se présente comme une cure. Nous voici
donc de retour à la case départ, coincés entre
limpossibilité de lévaluation en masse
et lirrelevance des cas particuliers. Que nous reste-t-il,
si lon veut continuer notre "Contre-attaque", si
ce nest les contre-accusations, les invectives, la diabolisation
?
On me dira,
bien sûr, que le but de ce dossier est de défendre
la psychanalyse, pas de fournir une tribune à ceux qui veulent
lattaquer. Cela explique sans doute quun seul des 89
participants se mêle un tant soit peu de défendre Le
Livre noir. Je suppose quil doit être difficile
de refuser un droit de réponse à Laurent Joffrin,
dont le magazine avait publié des extraits du pamphlet anti-psy
; le titre de directeur de la rédaction du Nouvel Observateur
a quand même un certain poids. Pour le reste, nous devrons
trop souvent nous contenter de lattitude de M. Neyraut : «
Le Livre noir de la psychanalyse ne mérite aucune réponse
». Nest-ce pas là aller un peu vite en besogne
? Quand on veut défendre, ne faut-il pas convaincre ? Or,
comment convaincre, si lon se refuse dune part à
prouver de façon valable (je veux dire : par delà
lanecdote) les mérites de sa thèse et, dautre
part, à engager les arguments de ceux qui lattaquent
? Dun autre côté, il y a un avantage à
refuser de présenter de façon objective les thèses
de son adversaire (je nai pu relever, sur 250 pages, quune
et une seule citation extraite explicitement du Livre noir
: « nocifs par insuffisance », trois petits mots décrivant
certains psychanalystes, tirés de larticle de Dominique
Desanti) : il devient beaucoup plus facile de le diaboliser. Cela,
les contributeurs de La Règle du jeu ne sen
privent pas et Le Livre noir devient alors un cheval de Troie fourre-tout
qui abritera tout ce qui les dérange, un recueil des épouvantails
de la conscience française moderne : les thérapies
cognitivo-comportementales (TCC), les grands laboratoires pharmaceutiques,
lhégémonie US et, bien sûr, le fascisme
et lantisémitisme. Oh ! Surtout, noublions pas
le fascisme ! Car Freud étant juif, on ne peut le critiquer
sans faire preuve dantisémitisme, ce qui est bien pratique.
La transition est souvent ténue : « Le livre, nous
dit Pierre Mertens sans en rien citer, évoque les psys comme
on parlait des juifs dans les années 30 ». De là
à se demander si « cette démarche ne reflétait,
entre autre, quun avatar du nouvel antisémitisme »,
il ny a quun pas. Relevons au passage cet « entre
autre » qui nous dit clairement que si laccusation ne
colle pas, Pierre Mertens en a dautres sous la main. Il nest
certainement pas un cas isolé : les références
à lHolocauste, à la haine que les nazis avaient
pour les théories freudiennes sont plus quabondantes,
omniprésentes presque, autant que déroutantes. Il
nest pas besoin de lire entre les lignes, le message est clair
: les nazis ayant rejeté Freud, toute critique de la psychanalyse
relève du nazisme. Allons, mesdames et messieurs! Les nazis
mangeaient et buvaient et baisaient aussi ! Vous navez pas
renoncé à cela non plus !
Cest que
"Psychanalyse : contre-attaque" ne prétend pas
au débat (« Perdu pour la vérité »
fut, paraît-il, le jugement dévastateur de Raymond
Aron sur Bernard-Henri Lévy) afin de pouvoir faire entrer
en lice larme suprême de lémotivité.
Car on peut utiliser un langage « fort » quand on refuse
de parler à son contradicteur. Quand on sadresse à
la foule, on peut employer des mots comme « haine imbécile
», « hargne », « tombereaux de haine »
; on peut parler de « la bêtise des détracteurs
» de la psychanalyse, de ce « pamphlet teigneux »
; on peut sans rougir dénoncer « le triomphe cadavéreux
de la préférence négative », «
lair du temps
nauséabond » ou la «
détestation des grands hommes » (ces trois derniers
chez Philippe de Georges, qui évoque aussi, comme ça,
presque en passant, «
les ruines, les monceaux de cadavres,
ces myriades torturées et massacrées par les Allemands
dans les épouvantables abattoirs de Pologne et de Thuringe
»). Mais, ce faisant, on oublie une chose importante : le
fascisme nest pas quune idéologie (ce nest
certainement pas un synonyme dantisémitisme), ce nest
pas quune politique : le fascisme, cest aussi, cest
avant tout, pourrait-on même dire, un discours, une rhétorique
qui prétend court-circuiter la raison. Quand on refuse de
discuter avec son interlocuteur, on sème les graines de ce
fascisme que lon prétend combattre. La Règle
du jeu nest donc pas une revue didées : cest
la Pravda du parti Lévy qui vous intimera de penser comme
elle mais ne perdra jamais de temps à vous expliquer pourquoi.
Que dire alors
du reste de la revue, de ces 70 pages que La Règle du
jeu ne consacre pas à la défense de la psychanalyse
? Quatre textes se les partagent. Lun dentre eux ("De
la mort au cinéma" de Pascal Kané) est, disons-le
sans ambages, sans grand intérêt ni originalité.
Un autre, au contraire ("Cesare Battisti ou à la recherche
de la justice perdue" de Fred Vargas), est le prototype même
de ce que lon espère dune publication comme La
Règle du jeu : engagé, informé et polémique.
Les deux autres ("Lhonneur des catholiques" de Laurent
Dispot et "Et je dirai au monde toute la haine quil minspire"
de Marc Villemain) nous démontrent sans ambigüité
que cet espoir restera à jamais déçu. Laurent
Dispot prend comme prétexte une affiche de cinéma
celle du film Amen de Costa-Gavras et tente
de nous prouver que lEglise catholique na rien à
se reprocher de son comportement durant la seconde guerre mondiale
: pas de prêtres collabos, pas de politique dapaisement
envers lAllemagne nazie ou lItalie fasciste ; non monsieur,
cest tout la faute des protestants. La preuve ? Ingmar Bergman
! Si vous trouvez le raisonnement difficile à suivre, je
vais le démonter pour vous : le plus grand ennemi, selon
La Règle du jeu, cest le fascisme. Or, comme
les contributeurs de la revue se refusent à argumenter leurs
idées de façon claire et transparente, ils trouveront
plus facile de traiter de fascistes tous ceux qui seront en désaccord
avec eux (comme nous lavons vu avec Le Livre noir).
Cela veut dire quil faut à tout prix maintenir lidée
du fascisme (et de lantisémitisme) comme mal absolu,
qui souille à jamais non seulement celui qui en est ou en
a été coupable, mais aussi toute la communauté
de ceux qui ont quelque chose en commun avec lui (Ingmar Bergman
était un protestant, tous les protestants ont été
coupables !). La conséquence de cela pour Laurent Dispot
? Il est impossible que lEglise catholique se soit en rien
associée aux nazis durant la guerre, ne serait-ce quen
tournant le dos à leurs victimes, parce que je suis un catholique
! Quelle belle chose que la logique ! Quant à "Et je
dirai au monde toute la haine quil minspire", cest
là un texte qui memplit dune tristesse profonde.
Je serais encore plus triste dapprendre que son auteur, Marc
Villemain, ait plus de 17 ans. "La haine quil minspire"
est une nouvelle damour comme il y a des poèmes damour,
adressée à un BHL à peine déguisé
sous ce surnom de « guépard », un texte amoureux
comme on peut en écrire pour ses héros quand on est
jeune et un rien stupide. Le problème cest que Bernard-Henri
Lévy nest ni jeune, ni stupide : en publiant un tel
texte, dans sa propre revue, il ne fait que transformer celle-ci
en un monument à sa vanité.
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