L'apparition Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Didier Van Cauwelaert
 
Nathalie est une ophtalmologiste de haut vol qui, accessoirement utilise ses compétences médicales pour démasquer les faux miracles et autres contrefaçons religieuses dans la meilleure tradition de la laïcité militante. Imaginez donc sa surprise à se voir engagée par le Vatican pour prendre part au procès de béatification d'un amérindien du temps de la conquête espagnole. Sur la tunique de celui-ci, conservée dans la cathédrale de Mexico, s'est miraculeusement imprimée l'image de la Vierge Marie telle qu'elle lui est apparue. Dans l'œil de la Sainte Vierge, et en accord total avec toutes les lois de l'optique, se reflète une autre image : le moment où Juan Diego montre sa tunique à l'évêque du Mexique.
L'Apparition se situerait donc, je suppose, dans la longue tradition du roman fantastico-philosophique français. Ce n'est pas obligatoirement en dire du bien : c'est là après tout un genre où Bernard Werber règne en maître. Peut-être Didier Van Cauwelaert a-t-il été plus influencé par Paolo Coehlo que par le maître des Fourmis mais ce n'est pas là en dire du bien non plus. Certaines des phrases voire des chapitres entiers de ce roman auraient parfaitement pu être écrit par le spécialiste brésilien de la philo pleurnicharde : " Mais si tu es jolie, Nathalie, son regard est le meilleur des soins de beauté et tu ne veux plus t'y voir. C'est bête. " Que j'ai aimé la mièvrerie de ce " C'est bête " ! De même " l'argument psychologique " et le caractère des différents personnages sont du plus pur Coehlo dans leur dénuement (que j'utilise ici comme synonyme de pauvreté abjecte, non de simplicité artistique).
Ce roman ne va jamais au-delà de l'idée de départ, l'histoire ne démarre jamais vraiment et n'arrive à aucune conclusion discernable. Un livre de ce genre devrait se terminer par le dénouement d'un nœud gordien d'intrigues, mêlées et résolues d'un même coup comme le savait si bien faire John Irving, ou peut-être par un coup de théâtre, un retournement dramatique à la Iain Banks, qui remettrait en cause tout ce que le récit nous avait amené à croire jusque là, mais Van Cauwelaert manque et de souffle et d'imagination. Ainsi esquisse-t-il à maintes reprises le début d'intrigues secondaires et parallèles (les relations entre Nathalie, son ex-amant et son patron, le père de celui-ci, la violence endémique à Mexico, les intrigues politiques dans les coulisses du Vatican et bien d'autres encore) mais à la fin laisse pendouiller ça et là tous ces fils qui devraient faire partie d'une trame cohérente. Le retournement lui-même, ce coup de théâtre qu'il nous fait miroiter tout au long du livre reste mineur et ne résout rien.
Beaucoup voulant défendre l'Apparition vous diront alors que la vie, la vie réelle, est ainsi : chaotique à l'image de Mexico-City, que toutes les intrigues ne se résolvent pas, que nous n'avons pas toujours la possibilité de prendre une part active dans ce qui nous arrive. Ne les écoutez surtout pas : le roman n'est pas la vie ; c'est une histoire avec un début, un milieu et une fin et il faudrait beaucoup plus de talent et d'ambition à Van Cauwelaert pour changer cet état de fait.
Il tombe ici dans le piège trop souvent tendu et rarement évité de ce genre romanesque : les idées dictent le déroulement du récit. Trop d'écrivains, et surtout hélas d'écrivains français, ont ainsi oublié que leur fonction première devrait être de raconter des histoires et qu'il ne suffit pas d'éviter les clichés les plus flagrants - ce que Van Cauwelaert ne fait pas toujours - pour pouvoir prétendre avoir fait preuve d'originalité.
De plus ce " message " qui dicte si clairement, si visiblement son chemin au récit n'est lui-même jamais clair ni visible : est-il mystique, anti religieux, anticlérical ou simplement anti-catholique ? A de certains moments, dans la première partie du livre surtout, l'auteur semble se faire au travers de son héroïne le défenseur de ce que j'ai appelé plus haut une certaine laïcité militante. Mais, si c'est bien là le cas, pourquoi alors amener cette même héroïne si près de la conversion ? (Je dis " si près " car en définitive nous n'apprendrons rien du destin final de cette chère Nathalie, si creuse et si froide qu'elle ne devient presque antipathique.)
Et tout ceci sans que le récit soit jamais racheté par une qualité particulière de l'écriture qui, tout comme l'intrigue reste plate et formulaique. Dans cette optique le meilleur moment du livre reste l'arrivée de Nathalie à Mexico. Van Cauwelaert a un talent certains pour le récit de voyage et sa description du chaos et de la saleté d'une des villes les plus chaotiques et polluées du monde raffermit pour un temps l'intérêt vacillant du lecteur. Nathalie, à qui l'on permet enfin de faire quelque-chose et non plus seulement de subir ou de se remémorer, nous devient temporairement un peu plus sympathique. Peut-être se dit-on aux alentours de la page 100, ce livre va-t-il enfin se décider à aller quelque part.
Mais c'est là un espoir vite déçu.
 
AS
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