L'âge de diamant Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Neal Stephenson - Livre de Poche SF
 
L'âge de diamant est le deuxième roman (publié en France) de Neal Stephenson, auteur américain imprégné de culture informatique et de cyber-réalité gibsonienne. Son premier chef-d'œuvre prophétique intitulé Le samouraï virtuel (le titre original est Snow-Crash) prévoyait avec quelques années d'avance (1992) l'apparition de communautés virtuelles, de mondes imaginaires hébergés sur les réseaux informatiques et peuplés d'avatars. Aujourd'hui, ces mondes informatiques existent bel et bien, même si l'on n'y accède pas encore aussi simplement que dans le roman (où existait l'équivalent de cabines téléphoniques reliées au réseau).

L'âge de diamant est aussi prophétique que Le samouraï virtuel. L'élément technologique central est la nanotechnologie. Par nanotechnologie, il faut comprendre la logique et la mécanique réalisées à partir d'assemblages atomiques. Cela existe déjà mais à une échelle encore un peu supérieure : les puces informatiques ont des parties élémentaires de plus en plus proche des dimensions atomiques, on a déjà réalisé voici quelques années un moteur électrique visible seulement au microscope. Dans le roman, la nanotechnologie est poussée au rang de technologie ultime, elle accompagne toutes les révolutions sociales et humaines que l'on entrevoit dans la science-fiction (ou dans la réalité) en les rendant possibles. Par exemple, l'utilisation de mécanismes nanotechnologiques injectés dans le corps pour combattre virus ou tumeurs, ou la reproduction de construction de masse (de type corail) par l'amoncellement de nanomécanismes. L'utilisation de la nanotechnologie est si importante qu'une nouvelle forme de pollution apparaît : les nanomécanismes en fin de fonctionnement dérivent dans l'atmosphère comme une fumée épaisse et entraînent une nouvelle forme de silicose (chez les pauvres uniquement, les riches ont des nanomécanismes pour les protéger). La description quasi-documentaire de l'usine de production nanotechnologique et des ingénieurs qui l'animent me fait penser au lyrisme industriel de Jules Verne dans Les cinq cent millions de la Bégum (scène de la fonte de l'acier). Toutes les applications de la nanotechnologie sont présentées dans le roman de manière crédible, et c'est un des éléments qui rendent ce roman si prenant.

Le livre narre les aventures d'une jeune fille et de son éducation. Cette jeune fille pauvre est éduquée par l'intermédiaire d'un livre conçu par un ingénieur en nanotechnologie, suite à la commande d'un noble patricien. Ce livre est un livre bien particulier (en fait un ordinateur nanotechnologique) qui s'adapte à son lecteur pour lui proposer une aventure dont il est le héros, avec des difficultés dans son aventure qui sont en fait des méthodes pour l'éduquer. Nell, la jeune fille, lit donc dans le livre les aventures de la Princesse Nell, et apprend avec elle de nombreuses choses. C'est un vrai ravissement de retrouver les valeurs ou connaissances réelles inculquées sous forme de jeu à Nell : par exemple, dans le château du Duc de Turing, la Princesse Nell essaye de deviner depuis son cachot si le prisonnier avec qui elle communique (par le biais de chaînes portant des maillons à deux états) est un être humain - le Duc de Turing emprisonné par ses machines - ou une machine qui cherche à piéger Nell. On sourit en voyant cette pauvre princesse imaginer un test de Turing efficace. Le livre est interactif et humanisé par l'emploi à travers le réseau d'une actrice humaine de ractifs (les divertissements interactifs qui remplacent la télévision) pour lire les textes générés par l'histoire en cours. Le livre accompagne Nell durant son enfance et son adolescence. Si l'idée d'un tel livre de chevet est réellement séduisante, la place que lui donne Stephenson dans le livre est certainement extrême : distribué à trois jeunes filles de conditions sociales différentes, le livre sert de nouvelle pomme d'or à des jugements sur l'éducation liés à une vision sociale nettement critiquable.

Sans rentrer dans les détails, la vision sociale déjantée qu'a Stephenson du futur de notre monde est plutôt effrayante. Elle est inspirée de Gibson bien sûr, et du chaos Madmaxien du Samouraï Virtuel. Ce qui est gênant dans cette vision, c'est que Stephenson la présente à la fois comme une dégradation condamnable de notre monde (des clans riches ou pauvres puissamment protégés, un éclatement des nations, la disparition de la notion d'Etat, l'institutionnalisation des privilèges aristocratiques) et à la fois comme la projection logique de l'ordre des choses. Les activistes du livre se battent contre la technologie, mais pas contre la forme de la Société. Une sous-philosophie confucianiste de la résignation présente cette société comme " naturellement " inévitable, de la même manière que les Etats-Unis présentent depuis des années l'économie de marché globalisée comme inévitable et " naturelle ". Beaucoup d'autres éléments sociaux présentés dans le livre font souvent bondir dans son fauteuil (de velours brun) et gâche un peu le plaisir de ce livre par ailleurs extraordinaire.

La force de Neal Stephenson est de réussir à brosser un tableau complet d'une époque, d'une société et de ses technologies à partir de quelques touches qui concrétisent de nombreuses connaissances déjà plus ou moins possédées par le lecteur (que ce soit pour la technologie ou pour les aspects sociaux : par exemple, nanotechnologie et risques actuels de fractionnement des nations suivant les ethnies). Pour cette raison, et notamment pour les aspects technologiques, il n'est peut-être pas aussi passionnant pour tout le monde. De plus, cette technique " d'aperçus " et de touches successives ont tendance à morceler le fond du roman, qui apparaît un peu décousu...mais passionnant tout de même !

 
PmM
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