La Course au mouton sauvage Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Haruki Murakami
 
George Orwell en faisait la remarque: il ne faudrait parler que des livres que l'on aime ou que l'on hait. La malédiction du critique, disait-il à peu près, ce sont tous ces livres dont il a à rendre compte et qui lui sont indifférents. La critique de livres, nous dit-il, " non seulement oblige à dire du bien de ce qui n'a aucune valeur, encore que cela soit aussi le cas, mais surtout à constamment inventer des réactions envers des livres à propos desquels le critique n'éprouve absolument rien. "
En la matière nous à KaFkaïens sommes souvent coupables du même péché : nous versons notre " esprit immortel dans l'évier, demi-pinte après demi-pinte".
Dans sa revue de La Course au mouton sauvage de Haruki Murakami, PmM commence par nous parler de l'étrangeté, de l'incompréhension qui est la nôtre quand nous sommes confrontés à une culture non-occidentale comme la culture japonaise. Les livres de Murakami nous sont dans cette optique présentés comme des ponts imparfaits, ne nous donnant qu'un aperçu tentant mais finalement frustrant d'un endroit auquel nous ne comprenons rien.
Soyons logiques: ne rien comprendre au Japon fait partie de la définition même de l'homo occidentalis. Ici, néanmoins, il vaut peut-être la peine d'aller au-delà du cliché et se rendre compte que, chez Murakami, l'étranger n'est pas toujours là où on s'attendrait à le trouver.
Un des problèmes que rencontre PmM trouve sans doute son origine dans le style particulier de Murakami (et là, je suis tout prêt à admettre que c'est quelque chose de typiquement japonais ; la vérité c'est que je n'en sais rien, je ne lis pas tant d'écrivains japonais.) Son écriture est d'une grande sobriété, qu'il serait trop facile - si vous voulez bien excuser le jeu de mot - de réduire à un simple minimalisme : c'est une écriture de l'action et du dialogue, une écriture où la description, des émotions surtout mais aussi des paysages, n'a que peu de place. Cette sobriété est pour moi celle de l'épopée, de ces textes originaux qui ne cherchent pas à nous donner des leçons sur notre vie intérieure : c'est celle des sagas islandaises par exemple, mais aussi de tous les contes traditionnels de par le monde ou même des récits homériques où les " événements émotifs " sont principalement décrits comme extérieurs aux personnages concernés. Peut-être faudrait-il aussi rappeler que l'accent mis sur la vie intérieure des personnages d'un récit est en fait une innovation principalement occidentale et, il faut bien le dire, relativement récente : en ce sens c'est nous qui sommes aliénés, coupés d'une base culturelle commune à toute l'humanité mais que nous ne comprenons plus entièrement.
Aussi est-il faux de dire que les personnages de Murakami nous sont étrangers : c'est plutôt que, rendus paresseux par notre propre tradition littéraire, nous nous étonnons qu'ils ne nous soient pas immédiatement compréhensibles, disséqués, étiquetés par l'auteur. En fin de compte, cette incompréhension temporaire tient plus au fossé habituel - et souvent infranchissable - qui sépare tout être humain de son semblable, et que l'épopée reproduit fidèlement, qu'à ce gouffre en grande partie imaginaire, mais d'une grande utilité pour le critique, entre les cultures.
Une autre raison de la confusion du jeune PmM vient sans doute du fait que l'étrangeté, mais cette fois-ci en tant que thème, est réellement présente dans les romans de Murakami. Dans les rapports interpersonnels tout d'abord : il serait intéressant de savoir combien de fois la phrase " Je ne suis pas sur d'expliquer cela très bien " ou son équivalent revient dans son œuvre. Ses personnages sont comme nous tous et ne se comprennent jamais totalement, ils doivent sans cesse s'expliquer la moindre chose et le fossé qui les sépare, dans la plupart des cas, demeure. Dans la vie de tous les jours, cette incompréhension ne nous empêche en rien de bâtir des relations réelles avec nos semblables, amitié, haine ou amour ; de la même façon les héros de Murakami, que ce soit Toku Okada, Kafka Tamura, le narrateur sans nom de Mouton sauvage, nous renvoient une image de nous-même et de notre expérience quotidienne qui constitue le charme premier du récit.
Car j'utilise ce mot de héros au sens premier du terme : bien que n'étant en rien interchangeables, ils montrent tous des qualités communes de décence et d'humanité. Ils essayeront pour la plupart, si ce n'est de faire le bien, du moins de ne pas se comporter de façon immorale. Appelez cela à votre gré honneur ou Bushido, cela n'en fait pas une valeur incompréhensible.
Il vaut également la peine de noter que l'étrangeté est aussi celle de ce fantastique propre à l'auteur; car Murakami est un écrivain fantastique de la même façon que Maupassant ou Buzzati et dans la lignée d'un Lovecraft : le fantastique qui naît de l'intrusion dans notre monde de forces extérieures, inhumaines et, pour leur part, incompréhensibles. Typiquement cette intrusion a eu lieu quelque temps avant le début du récit et ce sera la tâche du ou des héros que de lutter contre celle-ci. Car il faut bien remarquer que l'écoulement du temps a chez Murakami une qualité particulière : celle d'un lac ou plutôt d'une grande et lente rivière de plaine. De cette rivière nous ne percevons qu'un aspect infinitésimal et tout évènement relativement important prend alors pour nous l'aspect d'un caillou jeté dans l'eau et qui pour un instant crève la surface et nous laisse entrevoir les abysses. A la fin, pourtant, les quelques vaguelettes ainsi créées s'épuisent en cercles concentriques et il n'en reste plus rien. Seuls, si le lecteur me permet de pousser cette métaphore un peu loin, ne laisseront une trace permanente que les plus gros rochers : des évènements si cataclysmiques qu'ils laissent un " sillage " durable en l'amont du fleuve. Un tel évènement par exemple, qui revient fréquemment dans l'œuvre de l'auteur est la Seconde guerre mondiale.
Face à ces forces des profondeurs, à ces intrusions de l'étrangeté, les héros de Murakami ne nous sont en rien étrangers, contrairement à ce que nous dit PmM. Ils ne sont au contraire, dans leur incompréhension et leur contingence, que trop humains : ils ne cherchent même pas à lutter contre ces forces, leur plus grand achèvement est de rétablir le statu quo. Ils aspirent à l'ordinaire et rétablissent la balance du monde. Balayer tout, héros et vilains, comme le fait PmM, sous le tapis de l'incompréhensible est peut-être utile dans sa facilité mais ce n'est pas rendre justice à un des écrivains les plus remarquables de notre temps .
 
CL
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