Ilium Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Dan Simmons
 
Si l'on devait se servir de critères impartiaux, il conviendrait alors de constater que la première moitié du livre de Simmons devrait à elle seule condamner à l'obscurité l'ensemble du roman (surtout si l'on compare celui-ci au chef d'œuvre de l'auteur que sont Les Cantos d'Hyperion). Tout d'abord, le rythme de lecture est continuellement brisé par la nécessité de suivre trois histoires différentes. De celles-ci, l'une nous est déjà connue ( Achille, Agamemnon et les autres Achéens se lancent à l'assaut des murs de Troie… ), l'autre semble tout d'abord n'être que très conventionnelle (Ada, Harman et Daeman, sur une terre future a priori idyllique, découvrent peu à peu les mensonges et conspirations qui se cachent dans les coulisses de l'Eden) et seule la troisième parvient à retenir quelque peu notre attention ( une civilisation robotique établie parmi les lunes de Jupiter lance une expédition vers la lointaine Mars ) encore qu'elle ne soit sans doute pas aussi originale que l'auteur semble le penser.
Pourtant tout change brusquement vers le milieu du livre quand ces trois récits entrent brusquement en collision : Ulysse fait ainsi irruption sur la terre de Daeman, l'expédition jovienne arrive sur Mars pour se retrouver en plein milieu de la guerre de Troie avant que d'être presque entièrement détruite par Zeus. A partir de ce moment-là, le rythme d'Ilium s'accélère brutalement et il devient presque impossible d'abandonner sa lecture.
Simmons, pour reprendre un thème qui m'est cher, a parfaitement compris le danger qu'il y a à " castrer " ses personnages, à faire d'eux comme c'est le cas trop souvent dans la fiction moderne les spectateurs impuissants de leur propre destinée : même Daeman, le prototype parfait de l'hédoniste sans souci, apprendra peu à peu au cours de l'histoire à contrôler ce qui advient à lui et à son monde. La question ne se pose même pas pour les moravecs de Jupiter qui lancent cette mission martienne pour avertir une menace bien réelle. Quant aux guerriers de l'Iliade…
Le fait principal du récit homérique est la présence permanente des dieux grecs. Pas une action qui ne soit justifiée par la présence d'une divinité. Pas un jugement, pas une décision qui ne puisse être retracée jusqu'à la bouche de Zeus, Aphrodite ou Héra. Les héros tant vantés ne sont que les marionnettes des immortels (à tel point qu'un éminent Psychologue américain a pu se servir de l'Iliade pour démontrer une théorie à la fois iconoclaste et étrangement séduisante)
C'est là aussi sans doute une des raisons pour laquelle ce récit si étranger à nos mentalités a gardé pour nous un attrait certain : au-delà de la morale plus qu'ambiguë du conflit (ultimement les Troyens innocents sont tués jusqu'au dernier), le lecteur moderne, par un changement de perspective qui aurait sans doute horrifié les auditeurs du barde antique, identifie sans peine ceux qui sont à ses yeux les véritables ennemis des héros : les dieux olympiens.
L'Ilium de Dan Simmons devient alors la manifestation du fantasme que tout lecteur d'Homère a dut entretenir une fois au moins : celui où Achéens et Troyens s'unissent pour faire la guerre aux dieux eux-mêmes. C'est là le génie de l'auteur qui sait que son lecteur ne veut rien avoir à faire avec les héros impuissants dont d'autres veulent l'abreuver. Simmons connaît si bien cet aspect de l'art du raconteur d'histoires qu'il reprend une des histoires fondatrices de notre culture pour en changer un aspect si essentiel. Aussi, quand Achille déclare la guerre aux immortels, il incarne en fait la révolte du lecteur contre l'histoire elle-même.
 
AS
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