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Si l'on devait
se servir de critères impartiaux, il conviendrait alors de
constater que la première moitié du livre de Simmons
devrait à elle seule condamner à l'obscurité
l'ensemble du roman (surtout si l'on compare celui-ci au chef d'uvre
de l'auteur que sont Les Cantos d'Hyperion). Tout d'abord,
le rythme de lecture est continuellement brisé par la nécessité
de suivre trois histoires différentes. De celles-ci, l'une
nous est déjà connue ( Achille, Agamemnon et les autres
Achéens se lancent à l'assaut des murs de Troie
), l'autre semble tout d'abord n'être que très conventionnelle
(Ada, Harman et Daeman, sur une terre future a priori idyllique, découvrent
peu à peu les mensonges et conspirations qui se cachent dans
les coulisses de l'Eden) et seule la troisième parvient à
retenir quelque peu notre attention ( une civilisation robotique établie
parmi les lunes de Jupiter lance une expédition vers la lointaine
Mars ) encore qu'elle ne soit sans doute pas aussi originale que l'auteur
semble le penser.
Pourtant tout change brusquement vers le milieu du livre quand ces
trois récits entrent brusquement en collision : Ulysse fait
ainsi irruption sur la terre de Daeman, l'expédition jovienne
arrive sur Mars pour se retrouver en plein milieu de la guerre de
Troie avant que d'être presque entièrement détruite
par Zeus. A partir de ce moment-là, le rythme d'Ilium
s'accélère brutalement et il devient presque impossible
d'abandonner sa lecture.
Simmons, pour reprendre un thème qui m'est cher, a parfaitement
compris le danger qu'il y a à " castrer " ses personnages,
à faire d'eux comme c'est le cas trop souvent dans la fiction
moderne les spectateurs impuissants de leur propre destinée
: même Daeman, le prototype parfait de l'hédoniste sans
souci, apprendra peu à peu au cours de l'histoire à
contrôler ce qui advient à lui et à son monde.
La question ne se pose même pas pour les moravecs de Jupiter
qui lancent cette mission martienne pour avertir une menace bien réelle.
Quant aux guerriers de l'Iliade
Le fait principal du récit homérique est la présence
permanente des dieux grecs. Pas une action qui ne soit justifiée
par la présence d'une divinité. Pas un jugement, pas
une décision qui ne puisse être retracée jusqu'à
la bouche de Zeus, Aphrodite ou Héra. Les héros tant
vantés ne sont que les marionnettes des immortels (à
tel point qu'un éminent Psychologue américain a pu se
servir de l'Iliade pour démontrer une théorie
à la fois iconoclaste et étrangement séduisante)
C'est là aussi sans doute une des raisons pour laquelle ce
récit si étranger à nos mentalités a gardé
pour nous un attrait certain : au-delà de la morale plus qu'ambiguë
du conflit (ultimement les Troyens innocents sont tués jusqu'au
dernier), le lecteur moderne, par un changement de perspective qui
aurait sans doute horrifié les auditeurs du barde antique,
identifie sans peine ceux qui sont à ses yeux les véritables
ennemis des héros : les dieux olympiens.
L'Ilium de Dan Simmons devient alors la manifestation du fantasme
que tout lecteur d'Homère a dut entretenir une fois au moins
: celui où Achéens et Troyens s'unissent pour faire
la guerre aux dieux eux-mêmes. C'est là le génie
de l'auteur qui sait que son lecteur ne veut rien avoir à faire
avec les héros impuissants dont d'autres veulent l'abreuver.
Simmons connaît si bien cet aspect de l'art du raconteur d'histoires
qu'il reprend une des histoires fondatrices de notre culture pour
en changer un aspect si essentiel. Aussi, quand Achille déclare
la guerre aux immortels, il incarne en fait la révolte du lecteur
contre l'histoire elle-même. |
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| AS |
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