Huit millions de façons de mourir Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Lawrence Block - Série Noire
 
Huit millions de façons de mourir est un superbe polar dont l'intérêt réside moins dans le suspense - assez mince - et dans l'intrigue que dans l'implacable étude des personnages et de leurs interactions. Mettant en scène les stéréotypes du polar - le détective privé viré de la police parce qu'il a tué un enfant par accident, un souteneur noir, ses call-girls - dans un cadre urbain également stéréotypé -New-York, le Bronx, la cinquième avenue -, Block utilise les passions contradictoires de ses personnages pour les rendre crédibles. Le détective est un alcoolique, plus ou moins assidu aux séances des A.A., le souteneur est amateur d'art africain et professe une certaine esthétique de vie liée à l'art. Les deux personnages sont ainsi présentés sous un aspect dual, avec un coté positif (détective et art) et un coté négatif (alcoolique et maquereau). Les autres personnages sont souvent présentés à contre-pied de l'attitude que l'on attend d'eux, et les portraits des différentes call-girls sont par exemple particulièrement attachants. L'ensemble de cette trame de vies est constamment évoqué dans le leitmotiv donnant son titre au livre : huit millions d'habitants dans New-York, donc huit millions de manières de vivre différentes, et sûrement huit millions de façons de mourir. Ces huit millions de façons de mourir, le détective les découvre (pas toutes heureusement) au fur et à mesure de sa dérive entre le souteneur, les filles, son ex-femme, les alcooliques, les flics et cette putain de bouteille de bourbon qui l'obsède. La dépendance alcoolique est décrite avec une force qui n'est pas sans rappeler celle de la drogue dans Le festin nu.
Ce qui fait la force de ce livre , c'est l'exploitation de personnages et de lieux qui semblent stéréotypés, mais qui sont exploités avec une habilité d'auteur telle qu'ils sortent largement du cadre de ce stéréotype. Huit millions de façons de mourir est le polar parfait, parce qu'il exploite le polar dans une veine plus proche de la sensation que de l'action, et qu'il dépasse ainsi le cadre conventionnel que l'on croyait pouvoir lui attribuer au début de la lecture.
A ce sujet, il semble que le genre 'polar' lui-même puisse être stéréotypé : pour un lecteur français, une composante immédiate de ce stéréotype est par exemple la localisation de l'action (on pourrait prendre comme exemple la teneur des personnages, la présence d'un certain milieu...). Lorsque l'action se déroule dans une grande ville américaine et que tous les éléments attendus sont réunis, on est très proche d'une certaine idée réductrice du polar. Le genre polar serait monolithique et fondamentalement composé de quelques conditions initiales dont on ne peut s'écarter. Les polars transposés en France sembleraient alors moins crédibles (voir notre Nouvelle à suivre). Même si il est vrai que le déroulement du polar dans une ville américaine apporte indéniablement un certain 'genre' aux polars (probablement du à nos propres fantasmes sur l'Amérique : par exemple ceux qui considèrent l'Amérique comme le Grand Repoussoir réagissent d'autant mieux à une description de la violence urbaine qu'ils pensent que les grandes villes américaines sont toutes entières à l'image des ghettos les plus chauds, impression largement relayée par les médias en France), la production française actuelle situant l'action ailleurs que dans les villes américaines brise ce stéréotype (par exemple dans Les Racines du mal), pour nous permettre d'arriver à une idée des polars bien différente, plus fine, plus proche du roman, plus intelligente en un mot. Cette transformation (qui n'est en fait pas récente) est semblable à celle subie par la science-fiction. Peut-être est-ce seulement l'émergence normale de la maturité dans un genre littéraire.
 
PmM
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