| Rien ne vaut
la lecture des sources. Ainsi, en lisant les dialogues platoniciens
nous découvrons par nous-mêmes à quel point non
seulement le christianisme mais l'ensemble de la culture occidentale
se sont nourris du philosophe athénien.
En effet, l'ambition
de Platon n'était pas seulement d'être le meilleur
rédacteur de discours du monde grec ; il prétendait
dire la vérité, car il avait accès aux idées
pures. À un moment donné, dans Phèdre, Platon
démontre, en une trentaine de lignes, l'immortalité
de l'âme.
À travers
la voix de Socrate, Platon accuse les rhétoriciens de ne
pas savoir de quoi ils parlent, de ne pas distinguer, de ne pas
définir. Dès lors il ne peuvent pas connaître
la vérité. Pourtant, si elle met en lumière
les présupposés de l'auteur, en aucune façon
une définition ne garantit la vérité d'un discours
; tout au plus garantit-elle une certaine cohérence. Platon
semble admettre cette concession, une fois : " Notre définition
a pu être bonne ou mauvaise ; en tout cas elle nous a permis
de rendre notre discours clair et cohérent " (Phèdre,
p. 174). On a cependant du mal à le croire. Platon est tout
sauf un sceptique, il pense que sa définition est vraie.
" Voilà,
Phèdre, de quoi je suis amoureux, moi : des divisions et
des synthèses. J'y vois un moyen d'apprendre à parler
et à penser " (Phèdre, p. 175). Seulement ? Si
nous le prenons au mot, la philosophie ne serait plus l'activité
qui cherche à savoir la vérité, mais une forme
de discours qui répondrait à une esthétique
particulière, et dont la seule vérité résiderait
dans sa cohérence interne. La philosophie se résumerait
à l'art de la dialectique.
Voilà
qui confirme l'idée qu'un bon philosophe est avant tout un
artiste inspiré qui maîtrise une certaine technique.
D'où peut-être le puissant sentiment d'inutilité
que l'on ressent à l'écoute de conférences
de philosophes célèbres. Quel érudition ! Quelle
cohérence ! Quel enthousiasme ! Mais qu'ai-je appris sur
le monde, sur moi ? Rien.
Nous éprouvons
un sentiment ambigu à la lecture des discours platoniciens.
Notre sympathie ne se porte pas spontanément sur Socrate,
le bon philosophe et véritable héros des dialogues.
À la fin de la lecture, nous ressentons comme une gêne
face à l'ironie du philosophe, face à son mépris
à peine dissimulé pour les grands esprits de son temps
; en un mot, pour son orgueil, si démesuré qu'il semble
bien confondre son talent d'orateur avec la vérité.
Comment lutter contre un illuminé ? Et nous nous sentons
si proches de la confusion de Calliclès, de Gorgias, qui
se taisent à la fin, laissant le dernier mot au tyran de
la parole qui voudrait, pour reconnaissance de son talent, nous
faire admettre qu'il détient la vérité, que
par sa bouche sortent des paroles divines.
Le plaisir que
Platon prend à convaincre est presque effrayant. Il faut
qu'il ait l'assentiment de son interlocuteur, de gré ou de
force. On sent dans les dialogues tout le plaisir qu'il y a à
dominer intellectuellement son interlocuteur, à le voir plier,
à l'humilier en lui faisant reconnaître une contradiction
qu'on a soi-même fait naître dans son discours.
Cet étrange
plaisir de domination est particulièrement visible dans Gorgias,
où Calliclès dit de Socrate qu'il ressemble à
un chien fou courant derrière son os. Platon n'admet pas
qu'il ne pratique la philosophie que pour assouvir ce désir
de domination. Son combat est celui de la vérité et
de la vertu, bien sûr. On n'inflige la souffrance que pour
réformer les âmes (Phèdre). Belle justification
de la violence que les zélateurs futurs de la vérité
n'oublieront pas.
Les autres orateurs
admettent qu'ils veulent convaincre, non par plaisir, mais pour
gagner un procès, de l'argent, bref, par intérêt
professionnel et matériel. Ils ont en définitive un
rapport plus franc, et donc plus sain à l'art oratoire. Platon,
qui se croit seul pur, inspiré par la vision des idées
pures dans le ciel pur des idées, est dans une recherche
tautologique du plaisir de convaincre, sans jamais l'admettre, et
aux dépends des autres.
Platon est lui-même
le plus bel exemple de l'artiste " délirant " dont
parle Socrate à Phèdre. Plus puissant que l'artiste
" raisonnable ", il trouve de nouveaux modèles,
établit de nouvelles normes, grâce à une sorte
de " synthèse géniale " qui est le mécanisme
moteur du délire artistique. Et il en arrive à confondre
délire et vérité.
Platon est passé
à la postérité parce qu'il était un
orateur si brillant qu'il a permis une confusion entre délire
et vérité, ce qui est la démarche même
du mysticisme. Il a donné une base théorique et une
rhétorique à un discours de la vérité.
Il est bien en ce sens le premier prophète du monothéisme
occidental.
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