Dialectique Négative Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de T. Adorno - Payot
 

Considéré comme un des grands penseurs de " l'après-Auschwitz ", Theodor Adorno est pratiquement illisible, comme la plupart des philosophes allemands (comme Walter Benjamin, par exemple). Adorno était conscient de cette difficulté ( il a écrit un essai sur cette question). Pour ne pas désespérer, mieux vaut donc passer vite et ne lire que le dernier chapitre : " Méditations sur la métaphysique " et surtout l'essai Après Auschwitz, qui condense en quelques pages l'essentiel de la réflexion de Dialectique négative.

Une constante chez Adorno : le manque de conclusions, érigée en système. Sorte de pensée obsessionnelle, prise dans la spirale de la dépression. Rapport très direct, même s'il n'est jamais objectivisé par l'auteur, entre la pensée et la pathologie psychologique personnelle. Voir à ce sujet les réflexions de F. Nietzsche dans sa préface du Gai Savoir.

On pourrait penser qu'Adorno traite la culture non comme un objet mais comme une personne, qu'il mènerait contre elle une sorte de procès, ou la condamnation aurait été prononcée à l'avance. Cette culpabilisation de la culture serait le signe de l'imprégnation judaïque de l'auteur, dont il se défendrait mal en obscurcissant l'expression de sa pensée. Faire le procès de la culture est de l'ordre du fantasme ou de la pensée mystique. On ne juge pas l'Histoire, et la culture est un pur objet historique.

Mais Adorno ne prétend pas détruire l'idée de culture, il ne la condamne pas en soi. Ce qu'il condamne à travers elle, c'est la bonne conscience bourgeoise qui avait érigé la culture en valeur morale et qui prétendait que le progrès de la pensée humaine, l'accumulation de ses réalisations artistiques (deux définitions possibles de la culture) allaient de pair avec un progrès moral. La culture était le signe de notre arrachement à la barbarie. Adorno affirme que l'histoire récente, c'est à dire Auschwitz, en est le plus cruel démenti. Auschwitz est le fruit, le fils légitime, la réalisation spectaculaire de la pensée allemande qui, dans le domaine philosophique, se confond presque avec la pensée occidentale (Kant, Hegel, Nietzsche, Heidegger …).

Plus précisément, l'horreur du réveil de l'après-guerre réside dans la déception catastrophique de ceux qui pensaient que la culture entretenait un rapport dynamique avec l'idée de liberté. Adorno n'affirme pas expressément l'échec de croire en la liberté mais sa reflexion pousse irrémédiablement le lecteur vers cette région refoulée de la pensée occidentale. C'est que malgré le pessimisme affiché, la noirceur obsessionnelle de la prose, il semble qu'Adorno veuille encore y croire…

A cause de cette suspension de la liberté, Adorno, dans ses réflexions, est très éloigné d'un débat sur la culture qui se résumerait en une opposition entre l'individuel et le collectif, au détriment de celui-ci. Il ne défend pas le jugement et l'intelligence, le savoir individuel contre la culture institutionnalisée, les monuments ou autre, parce qu'en l'absence ontologique de liberté l'homme n'est pas garant d'une transformation de la culture en valeur morale. Personne n'échappe à la responsabilité historique.

Pessimisme donc, et mauvaise conscience, mais la volonté d'y croire quand même, même s'il est presque impossible de croire en la vertu de la pensée, en sa vérité même. D'où certaines précautions chez Adorno : jamais de conclusions, et la manifestation visible de l'impuissance de la raison par l'obscurité de l'expression, du style. Une sorte de renversement, en définitive, de l'idéal classique.

 
DH
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