C’est
un livre qui expose son histoire par le biais d’une superposition
d’instantanés de la vie de nombreux protagonistes :
cela peut être déroutant, au premier abord. Comme un
tapis que l’on tisse patiemment, les historiettes dessinent
l’histoire générale d’un univers centralisé
où des planètes entières fonctionnent suivant
l’économie des tapis de cheveux. Des tapis que les
tisseurs passent une vie à tisser et qu’ils vendent
à des marchands itinérants avant de partir à
la retraite et de passer le flambeau à leur unique fils autorisé.
Des tapis somptueux faits uniquement avec les cheveux de leurs femmes
et de leurs filles, et dont la finalité unique est de paver
les sols du palais de l’empereur qui règne tel un dieu
inaccessible sur le devenir de la galaxie.
Cette économie des tapis assure la stabilité sociale
des mondes qui lui sont dédiés en instaurant un modèle
social quasi théologique, les tisseurs étant les officiants
et les questeurs les prêtres d’une religion de l’empereur-dieu.
Les contacts entre planètes étant rares, on se borne
à supposer qu’il existe d’autres planètes
où l'on fabrique les vêtements de l’empereur,
les nourritures de l’empereur, les jeux de l’empereur.
Et chacun de
vivre sa vie sans prêter attention -sous peine d’hérésie-
aux rumeurs qui affirment que d’autres planètes fabriquent
des tapis (que pourrait-on bien faire de tous ces tapis ?), que
des rebelles ont déstabilisé l’empire, que la
société des tisseurs n’est pas la société
ultime, que l’empereur serait peut-être mort, tué
par un rebelle.
Entre mondes qui s’échouent et civilisation qui se
déchire, la question subsiste jusqu’à la révélation
finale : que deviennent les tapis ? Quel projet insensé a
mené à leur fabrication et à l’instauration
de la société des tisseurs? Eschbach se réserve
la surprise ; son livre utilise une idée délirante
pour démontrer qu’en matière de contrôle
social n’importe quelle pratique absconse peut devenir une
norme telle que les hommes sous son emprise s’y dévouent
par conformisme ou par conviction. Il faut un concours de circonstances
pour que le mystère soit levé ; ce que le livre ne
dit pas et que l’on peut deviner, c’est que les nouveaux
maîtres découvrant la nature de ce contrôle social
le conserveraient sans doute, comme l’ont fait tous les dictateurs
qu’a connus notre planète étroite. Et qu’importe
alors la mort de ceux qui ont osé s’opposer ou simplement
questionner : la raison toujours est vaincue par l’intérêt
personnel.
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