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Les yeux
fermés, naviguer dans la nuit
Ne se rire de rien, ne même plus s’enivrer
Se départir de tout, revenir au silence
Ne plus être blessé par l’éclat du soleil
Frémir, comme une brise.
Voguer !
Etre la vague !
N’avoir plus de chemin que celui qui nous porte
Se jeter dans le gouffre, laisser le sol s’ouvrir
Traverser toute chose, goûter à l’épaisseur
Décider de ne plus s’arrêter ;
Franchir
au ralenti les murs et les sourires
Tourbillonner. Etre la danse !
N’être qu’un mouvement, muet, aveugle, sourd
N’avoir que le toucher, souvenir de ta peau
N’avoir que les parfums de ton corps entrouvert
Errer béance entre le Paradis et nous
Laisser toute chaleur, laisser là le sommeil
Dériver pour toujours.
Sur
la route
Train de poussière
Un rythme monte et c’est celui de la route
Trois jours trois nuits on a traversé toutes
Toutes les terres
Rythme de peau
Matin du troisième jour dans un ciel de poussière
Le train enfin s’arrête, grinçant, fer contre
fer
Tout vibre plus haut
Maracaïbo
On n’a
rien gardé de toi
Un jour, croisant
la ligne des deux tours
J’ai pourtant franchi ton port
Ma proue ouvrait un chenal mort
Tu dormais. Je glissais dans ton silence lourd
Ta légende
gonflait mes voiles
De si loin je suis parti
Amant et chercheur d’or, quelques mètres de toile
Toute ma vie
Passées
tes haciendas de pierre de taille
Où s’entassaient les fils des conquistadors
Dans tes ruelles de terre, où l’on s’échange
un or
Rouge de sang, dans tes entrailles
Sentant la jungle
et les marais
J’ai découvert Maria Consuela
Et ses treize fils. Le plus jeune pleurait
Le plus vieux s’était pendu. Que reste-t-il de Maria
J’ai vu
tes palais s’effondrer. J’ai vu se perdre
Un à un les galions, les caravelles
Qui te faisaient comme une forêt de potences en cèdre
Où l’on pendait les putes et les criminels.
Maria Consuela,
qui m’avait ouvert son lit
Et sa chair sillonnée par tant d’étraves
Je lui ai fait un fils pour remplacer celui
Qui se balançait au mât de mon épave.
Maria Consuela
n’est plus ; mon sang s’en est allé
Teinter de rouge un or plus noir que ton drapeau
Aujourd’hui tes ruelles sont couvertes d’un macadam
défoncé
Il n’y a plus de voiles ni de mât sur tes bateaux
On lutterait
pour retrouver
L’odeur des mangues pourrissantes
La silhouette tordue des mancenilliers
Tes marins perdus, tes femmes indécentes.
On n’a
rien gardé. Tes eaux sont couvertes de souillures
Les fils des conquistadors sont toujours des ordures
Ils ont vendu ton nom, embétonné ton port
Les treize fils de Maria Consuela sont morts.
J’ai repris
ma vie. J’ai ramassé mes voiles
Une autre légende m’attend. Je me guide aux étoiles
Maracaïbo. Il ne reste rien. J’étais le dernier
Et j’ai jeté au feu ce que tu m’as donné.
Mombassa
Ville de soleil
ville de poussière ville invisible presque derrière
son voile de chaleur. J’ai voyagé des semaines, me
semble-t-il, pour te trouver. Des semaines durant faisant le même
parcours, tournant et retournant encore, comme un chien flairant
une piste trop brouillée. Je les sentais bien pourtant, tes
effluves de musc et de chair grillée, elles tournaient et
tournaient et retournaient encore autour de ma tête. J’ai
cru devenir fou.
Chaque nuit
j’entends ton cœur s’emballer. L’haleine
de ton souffle soulève la poussière, efface des chemins
les traces de mon passage. Ton martèlement m’obsède,
c’est comme une fièvre et je tourne, je retourne mon
corps entre les draps poisseux. Le rythme de ma course, bruit de
ferraille du train, me tient éveillé, effrayé,
ardent, ne sachant qui de nous est en marche vers l’autre.
Mais moi, lancé dans la nuit comme un tonnerre roulant, tournant,
de toute la puissance de mes tonnes d’acier, grognant, grondant,
plein d’un feu qui me dévore, rendu fou par ton odeur,
je me bouscule dans la nuit, je m’entoure d’un manteau
de bruit, j’enveloppe ma tête d’un voile épais
de fureur et je hurle, je hurle et j’attends de la nuit quelque
chose comme un mur.
Au matin, quand je m’éveille, ton odeur est partout.
Le bruit de nos courses a cessé, ton haleine a laissé
retomber la poussière. Je suis au milieu de ton odeur de
fauve. Toi tu es là, tapie tout près de moi, posant
sur moi ton regard noir. Je te sens curieuse.
Je suis allongé
dans ton ombre.
Sur la route
Ici il n’y
a rien
On va dire
Ici existe à peine
Comme le temps
La route n’a qu’un sens
Et devant et derrière, le Nord ou bien le Sud
Ne sont que des rêves ou bien des souvenirs
Ceux que je laisse derrière moi
Que sont-ils, sinon ma nostalgie
Ceux qui croiseront ma route,
Un rêve de félicité
Et l’un à l’autre s’échangeant
Comme l’on rêve de devenir enfant
Comme l’on se souvient, parfois, de son dernier soupir
Je tue un peu d’espace, je tue un peu de temps
Sur la route il n’y a rien
Auquel je puisse croire
Rien qui retienne rien qui crie
Par la fenêtre, comme le temps est à la pluie
L’ennui m’endort et me soulève
Tout l’espace
est tissé de gris
Rome
Rome. C’est
la nuit. Rien ne dort.
Au bout des ruelles, une voix se perd
Dans l’argent des lumières. Le bruit se tord
Contre les façades en poussière.
C’est
la nuit. Un milliard de visages grimaçants
M’attendent à chaque croisement
Une gargouille, son œil porte des gouffres
Un singe, ses mains vers mon épaule
Un oiseau s’envole dans la pierre
Ailes au large, cou tendu, depuis cinq cents ans
Ces deux monstres empoignés, là, dans le noir
Je vois leurs muscles bandés, leurs yeux de rage, leurs doigts
noirs
Autour de moi
les maisons s’écroulent
Je tourne pour les éviter
Me voilà slalomant
A droite
Tout droit
A gauche maintenant
Je suis perdu
Rome. C’est
la nuit et rien ne dort
Pas un chien qui n’aboie
Pas une femme qui ne me jette un sort
Je vois leurs rideaux bouger sans honte
Suis-je leur fils ? Elles se racontent
Les histoires de demain. Faire du bruit dans le bruit
N’est-ce pas, c’est un peu vivre
C’est un peu être dehors, au milieu
Des monstres qui s’empoignent, sur le bord des fontaines
Sous la menace penchée des maisons de poussière
C’est
la nuit. A la porte des cafés entrouverts
Les hommes se taisent sur mon passage. Sûrement je porte un
peu
Quelque chose du regard des monstres
Sûrement j’ai gardé sur moi
Quelque trace de leurs empoignades
Lumières d’argent, quelques traces d’ombre
Quelque chose comme un essoufflement
Rome la nuit
en un moment
Les cris des chiens des ivrognes les aboiements
Hystériques les sirènes déchirent les tympans
A leur passage
On détourne le regard agacé à la fois
Comme gêné comme au passage d’un fou
Bestioles aveugles hurlant seules
Dans la nuit où rien ne dort
New-York
New-York je
te hais
Je ne t’ai jamais vue, mais…
Qu’est-ce que c’est, tout ce faste
Ces tours de verre, ces rues droites
Ce bruit, ces voitures
Et ces hommes qu’on voit à peine, dispersés,
comme des chiures ?
New-York, ville
mécanique. Y suis-je humain ?
Mon corps est-il à moi ? Et ce cœur, est-ce le mien
?
New-York…
J’ai rencontré une fois une femme
Qui poussait des cris hauts. Elle avait le goût du drame
Sa peau était cachée sous un fard de pacotille
Elle se parfumait trop, ses yeux roulaient comme des billes
Et je n’ai
pas aimé ce que tu as fait d’elle
Elle gueulait mon nom d’une voix de crécelle
Elle m’a planté ses ongles rouges en bas du dos
-Regarde, là, elle a écrit Je t’aime trop-
Et elle ne m’aimait pas. Un jour au casino
Elle est partie avec un banquier de vingt ans
Je les ai rattrapés. Je lui ai cassé deux dents
Et pour ça –pour avoir brisé un peu d’émail-
J’ai passé dix-huit mois dans une pièce sans
soupirail
New-York je ne t’aime pas. Tu es comme la mer morte
On y saute à pieds joints, rien à faire, l’eau
nous porte
Tu n’as pas plus de fond que mon porte-monnaie
Et tu te proclames reine. New-York je te hais.
Tombouctou
J’ai peur
pour toi. Depuis que tout s’est accéléré,
Depuis que le monde s’est ouvert, depuis qu’on a couvert
ses veines de métal,
J’ai peur.
N’importe
quelle autre ville, ça n’était rien. Créatures
de feu,
De terre, montagnes, neiges, fleuves et boues,
Ca n’est rien. Un simple filet, une bague,
Une ridule, un ornement. Un simple rail
Tracé par une balle et où l’on court,
Quelle importance.
Leur envergure, leur profondeur, leur bouillonnement
Leur grouillement de ver où tout ce qui tombe recommence,
Les autres sont mobiles. Elles bougent encore. Leur indifférence…
On voit que
ce n’est rien. Les voilà… plus ornées
Mais au fond elles poussent. Elles n’étaient rien.
Elles ne sont pas plus, tu sais.
On ne sait toujours pas où elles vont.
Mais toi. Au
cœur de ce corps jaune
Tendue comme une toile que rien d’autre qu’un souffle
Peut déchirer. Fendre en deux. Pour toi, ce rail
C’est un scalpel.
On t’ouvre et tu répands un océan de sel.
Tu battais,
défendue, entourée, cernée par tes légendes.
On n’entrait pas. Ceux qui te connaissaient gardaient le silence.
Tu battais. On est venu. Depuis, je n’entends plus ton pouls.
(Où l’on
parcourt, indécent, tes membres desséchés.
Tes fleuves poussiéreux. Où l’on vend tes légendes
comme des colifichets. Je n’entends plus ton pouls, t’a-t-on
tuée ? Qui donc est né de toi, où sont tes
enfants ? Qui s’occupe d’honorer ta tombe ? As-tu seulement
une tombe ? Même oubliée ? perdue ? ensablée
? fondue dans l’acier ? Une tombe que l’on piétine
sans s’occuper des morts ? Quelque part, loin… Au fond
d’un terrain vague, où des enfant s’amusent…
A jouer au soldat
Ou s’embrassent en riant
Se disputent un morceau de ta croix pour en faire une épée…
Une tombe anonyme désertée des fantômes
Une tombe au
bout de tout ?)
Sur la route
On n’est
jamais seul
Sur la route
Tant que l’on est en mouvement
On n’est pas seul puisqu’on n’existe pas.
Voir sans regarder
On ne dérange pas
Désincarné
C’est
au départ des trains
Calé contre la vitre
De l’intérieur, on se laisse porter
Combien de temps
cela prend-il
Avant d’être touché par la lassitude ?
Jusqu’à l’ennui les trains défilent
Il m’est
arrivé de penser
Qu’un homme avait tracé les villes
Suivant un rythme déterminé
S’arrêtant au fil
De son besoin de liberté
Partant du centre
vers les bords
Il s’habitue à sa prison
Plus il remonte vers le nord.
Rome
Qui ne croit
pas au Temps voyagera à Rome
Dans les couches
inférieures
Où l’on attend le règne de l’os, du blanc
et de la poussière
Dans les couches oubliées qui soutiennent le monde
Vous trouverez le rouge.
Le rouge. Celui de Mars. Le rouge.
Au cœur
de l’édifice
Où bat l’à peine vivant, le brun de l’humus,
le noir des âges
Au cœur tiède et putride, qu’on traverse, plein
de fièvre
Vous trouverez le rouge.
Le rouge. Pourpre cardinalice. Le rouge.
Aux flèches
de ses temples
Où râlent les dieux de métal, noir du bronze,
vert du cuivre
Où l’âme de nos pères s’est enchaînée
au Temps
Vous trouverez le rouge.
Le rouge. Soleil crevé. Le rouge.
Ankosinkivostok
J’ai rêvé
d’une ville d’exil
Qui aurait le nom du froid
Un nom du bout de la route
Un nom de ciels immenses et de chemins étroits
On n’y
viendrait pas. On y échouerait
Au goutte à goutte
Au bout d’un siècle de marche on s’y perdrait
Sans doute
On s’élancerait
dans le bruit, les crissements
Sous les feux, les cris d’adieu ! les cris de rage !
La colère, les visages rouges
Les rires, les fous, la vitesse, l’épuisement
Les vagues d’acier
se calment
L’océan furieux s’abaisse
Le ciel peu à peu s’étend. Plus rien ne se dresse
On oublie les guerres, les avenirs –on oublie les femmes
Au fil d’une
route sans gloire
Ecoute, comme tout retombe
Comme tu abandonnes, révoltes, désirs, espoirs
Et tes haines, écoute, comme elles fondent.
Marchant toujours,
bien des années plus tard
On s’imaginera qu’il n’existe rien d’autre
Que le roulis des heures, un ciel uni sans fard
Qu’il s’écoule dix ans d’un crépuscule
à l’autre.
Ankosinkivostok,
ou bien quelqu’autre nom
Boiteux et rapiécé faisant un bruit d’horloge
Paraît géant bleui tombé sur l’horizon
On y entre, on s’y fond, on s’y loge.
Au bout de ce
chemin
Etroit comme à la source
D’un fleuve le matin
S’arrête enfin la course.
Vancouver
J’ai traversé
un continent de solitude. Pays rêvé, tant de fois,
pour ses forêts sombres, pour ses lacs silencieux où
flottent dans les glaces les corps de mes amantes. Sentiers de neige,
terres sans trace, peuples sans mémoire, n’est-ce pas
dans les jardins de la mort que celui qui survit est le plus homme
de tous ? Ca n’est plus un voyage, mais un ensevelissement,
quand tout est uniforme, on se sent immobile, mais on vieillit encore.
Seul dans un
rêve blanc, le bonheur a-t-il encore un sens ? Echappe-t-on
au malheur, à force de ne pas vivre, de ne plus avancer,
croit-on en être libre quand on ne sourit plus, quand on ne
vieillit plus, quand la marche est réelle et l’extase
oubliée ?
Longtemps j’ai
traversé la terre des solitudes. C’était un
bonheur froid, tout un coton de vie, une marche oubliée que
ce parcours sans âme. Défilé de forêts,
le bruissement des lacs, la mort, odeur d’acier, brûlure
du froid, le sourire des amants, prisonnier dans les glaces. Et
cette interminable nuit toute peuplée de spectres, ce lent
grandissement au milieu des fantômes, ce long ploiement du
corps
Commençant
par la nuque
Entraînant les épaules
Puis vient le dos entier
Et puis les reins se brisent
Et les genoux fléchissent
Dans l’immobilité
Le temps d’un
seul soupir déjà on est à terre.
J’ai franchi
tout un continent de solitude. De l’est jusqu’à
l’ouest, j’ai parcouru ma vie. Je m’y suis trouvé
seul. A mes côtés marchaient mes rêves. Je n’en
poursuivais qu’un. Va ! Au bout de ton chemin ta vie t’appartiendra
; ton rêve sera tien.
L’océan
s’est ouvert. Tu étais là, bien sûr, jeune
et fraîche, comme l’est le printemps, ses premières
prémisses, au mois de février. Tu riais, ton corps
était debout, dressé face à la bise, tu riais
et tout m’attendait là.
Sortant de mes
cent ans d’errances, j’étais blanc, comme mon
rêve. A terre, je suis venu vers toi. J’ai trempé
mes lèvres dans les tiennes, elles ont la couleur et le goût
et la chaleur du vin. J’ai vu tous les navires qui touchaient
à ton port. Les voila, ceux que j’aurais aimés,
dansant dans tes alcools. Le temps n’était qu’ivresse.
Je t’ai trouvée. Tu étais jeune. J’avais
cent ans. Je me suis redressé, j’ai raconté
mon rêve, ça n’a pris qu’un instant, mes
lèvres collées aux tiennes. Déjà tu
as vieilli.
Moi, comme Moïse,
je suis mort face à l’océan.
Sur la route
J’ai fait
ce rêve depuis toujours
Mes pas font tout le paysage
Il n’est qu’un chemin ; je parcours
Couvert de poussière son visage
Marchant au
creux du sentier jaune
Léger, sans poids, plus d’un enfant
Aura perdu ma trace. L’aumône
Est mon pain. Je n’ai pas d’argent
Ma maison sur
le dos, un jour
Traçant sur les cartes un visage
Que je connais depuis toujours
Je suis parti vers un mirage
Que c’était
beau ! Quittant la vie
J’ai disparu un soir d’orage
Je n’étais plus et j’avais fui
Mes ancres et mes amarrages…
Voilà
cinq ans que je voyage
Sans carte, sans but et sans envie
Plus rien, ni homme, ni paysage
Rien ne me sauve de l’ennui. |