Depuis les
premières années de mon enfance, j'ai toujours entretenu
une naïve confusion entre le grand singe géant King
Kong et la ville de Hong Kong, naïveté qui s'est transformée
aux dires de mon entourage en stupidité, car qui pourrait,
ses huit ans passés, entretenir le moindre doute sur l'absolu
manque de lien de ces deux objets ?
Et pourtant
les deux restent indissolublement liés à mes yeux,
bien que le premier soit imaginaire et la seconde très réelle.
Je pourrais ergoter en tentant de montrer à quel point l'imaginaire
de King Kong, un monstre bestial qui se révèle plus
humain que les hommes qui le tourmentent, est un imaginaire qui
puise ses racines dans la réalité la plus banale et
la plus quotidienne, et faire le parallèle avec la réalité
de Hong Kong qui n'est jamais si glorieuse à nos yeux d'occidentaux
qu'à travers le prisme de l'imaginaire. Ainsi, dans le miroir
tendu de l'Asie mordant les fesses de la vieillle Europe et de la
jeune Amérique, Hong Kong nous fait peur et nous fait rêver
tout à la fois ; bestialité et puissance sont les
traits communs des clichés sur cette Asie censée se
réveiller pour nous envahir après que nous l'eussions
colonisée. Comme si nous avions capturé une bête
gigantesque, et que lorsque nous la pensions endormie ou maîtrisée,
elle se réveille brusquement, arrachant ses chaînes
pour ravager nos villes.
Après
tout, que sais-je vraiment de Hong Kong -et de King Kong- qui me
permette de trancher si cette ville n'est pas imaginaire ? Les millions
de gens qui y habitent ? Oui. C'est vrai. Mais je connais aussi
des gens qui me jurent avoir vu le grand Kong (c'est vrai, ils sont
bien moins nombreux). De Hong Kong je ne connais qu'un habitant,
Paul Van Kieu, pour avoir eu l'insigne privilège de l'entendre
me conter une des Hong Kong Stories, lors d'une soirée KaFkaïens
pendant laquelle le décalage horaire le laissat finalement
sur le flan, à moins que ce ne fut les cocktails KaFkaïens.
Décalage horaire, avion, Hong Kong semble exister loin d'ici.
Mais ce pourrait être le fruit de l'imagination d'un conteur
extraordinaire, Borges a bien inventé des ruines crédibles
dont je suis certain qu'elles existent bel et bien quelque part
dans le nord de l'Argentine.
Sur Internet,
il est aisé de trouver une vue aérienne de Hong Kong,
de s'y promener, de s'y perdre, de parcourir du regard les baies,
les eaux, les monts, les immeubles de béton, les rues figées.
Il est aisé de deviner les traînées blanches
des bateaux et de s'en approcher jusqu'à toucher du nez l'évidence
de la vie. |
Mais quelle
évidence ?
Qui croit encore à ce que l'on peut trouver sur Internet
?
Peut-être est-ce un trucage, une carte inventée, une
vue d'artiste. Sur Internet, on trouve aussi des photos
de King Kong extrêmement réalistes. On jurerait
que la bête est sur son île, là-bas, miraculeusement
réchappée des avions tueurs. King Kong existe-t-il
pour autant ? A l'échelle de leur importance, King Kong et
Hong Kong ont bénéficié chacun d'autant de
littérature.
Bien que cela
ne puisse en aucun cas trancher mon dilemme, j'ai continué
à chercher sur Internet ce qui pourrait desservir mon obsession,
la preuve d'une vie réelle à Hong Kong qui ne soit
pas la vie figée et potentiellement truquée d'une
image statique. J'ai cherché à savoir si dans le vaste
maëlstrom de données qu'est devenu le réseaux
des réseaux, je pouvais trouver un chemin vers un aperçu
en temps réel de la cité, une preuve difficile à
falsifier et tangible. Les vues de la cité par caméras
interposées existent : |
Elles donnent
toutes des clichés de Hong Kong qui sont de vrais clichés
: généralement des aperçus du degré
d'encombrement des routes, vous parlez d'une rencontre avec la vie
locale. J'ai commencé à chercher plus profondément
dans les pépites cachées du réseau, notamment
dans les caméras privées des internautes qui les laissent
-inconscience ou négligence- en accès non protégé.
J'ai cherché, cherché, parmi des milliers de caméras
japonaises,
russes,
étatsuniennes,
autrichiennes,
françaises,
à Macao
et encore
et encore
: je n'ai pas trouvé de caméra privée hongkongaise.
Ne me dites
pas que c'est un hasard. Le hasard n'existe pas. |