Paris Hong Kong Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Excusez-moi encore, comme d'habitude avec vous je me parle toute seule, et j'écris, je me mets à écrire comme si j'avais un tic ou que ça à faire. Je ne veux pas le faire et malgré tout je vous écris, c'est compulsif, instinctif, quasi animal chez moi. Il se trouve que souvent, comme aujourd'hui, vous êtes à Hong Kong… ou bien je vous imagine bel et bien là-bas, très loin, et je me sens éloignée, comme écartée et je sens que je vous perds et votre visage s'y perd aussi, dans cette planète entière aux yeux bridés. Et c'est bien pour ça que je le fais encore, ce geste, vous écrire, les yeux ouverts et tout ronds. Et me voici repartie, et me voilà malgré moi, me regardant faire, vous écrivant, les yeux bridés, perdus si loin depuis Hong Kong jusqu'ici, à Paris. J'essaie pourtant de vous épargner ma routine, mes songes, mes envies enfantines de ronger ce vieil os qui nage dans mon vieux bol de soupe sempiternel, nocturne et taciturne, entouré de vermicelles. Il est tard, et je suis tarie, flapie et camouflée sous l'ombre d'une lumière qui nage dans les plis de ma couverture aux graphismes tibétains. Et au lieu de dormir… je vous écris, flapie, tarie, épuisée... quand en vérité je devrais dormir et rêver d'une autre couverture. Car à présent je sais que ce sera la dernière fois que je ferai un Paris-Hong Kong en aller simple sans retour. Alors comme il s'agit de la dernière fois, comme dans ces drames ultimes dignes d'une Turandot, sachez qu'à côté de vous je me suis souvent sentie comme une vraie sage ou comme une vieille idiote qui pense déjà comme un vieux Chinois qui a tout vécu, le visage impassible et ridé loin du jeune Vendredi vêtu d’une chemise blanche en haillons sautillant dans son île lointaine tel que je vous ai rêvé, isolés, chacun dans notre île dans des abîmes de solitude infinie, périmée comme les vermicelles de ce vieux bol où nagent mes vieux os flapis. Sachez aussi, enfin, que lorsque je pense à vous, vous me semblez si parfait, repassé, pensif et ordonné qu'un gratte-ciel planté au milieu de nos îles si petites et éloignées… Saint-Louis… Hong Kong, la Chine et Paris. Ensuite, je me dis à nouveau que j'ai peur aussi, une peur immense, qui me transperce de haut en bas, de très haut. Vieille peur ancestrale qui nage dans mon bol de soupe, qui ressort des entrailles parmi un tissu de vermicelles gonflées et torsadées. Et vous me faites peur à votre tour, de votre tour, car vous êtes trop indécis et vos hésitations font trembler mes fondations et me terrassent dans ma tour malgré tout le béton qu'entoure cette fragile et timide bâtisse qu'au fond je suis persuadée d'être et que certainement je suis. Et vous réussissez sans le savoir —ou bien en le sachant tout de même— à ce que ce vide si humide et compact se place et se situe autour de moi et de vous parmi tous ces énormes gratte-ciels démunis de sentiments ou pourvus au contraire de trop d'atermoiements acides, satanés, sordides et gris. Je pense alors que nos conversations n'étaient que bêtise, bâtisse autour du travail, des rendez-vous, des médiocrités que l'on vit à Hong Kong ou à Paris, où l'on ne parle que de ça, de ces sottises qui comblent le mensonge confortable des non-dits. Et à ce moment précis la poussière de ces villes s'entasse sur mes illusions et nappe mon quotidien de mélancolie. Nos mails échangés depuis un an deviennent du chinois ou du pur français noyé d'incompris. Votre mutisme et mon insistance d’enfant gâtée me font penser à du dédain, parce que… c'est comme ça chez moi, vu d'ici. Je le sens si près de moi, ce mépris, que je le ressens érigé et figé, comme vous devant moi, sans quoi dire, comme ces milliers de tours que j'imagine à Hong Kong, ici à Paris. Il y a à peine neuf mois, j'étais une mère de famille tout confort et je me mentais, et je supportais avec toute dignité ce je ne sais quoi si français que je n'ai jamais si bien compris, et comme ces gratte-ciels chinois qui furent une fois anglais, possédés et soumis, voici la femme que je fus et que j’étais et que j'ai laissée s'installer et s'accommoder comme la maîtresse chinoise que fut cette ville. Aujourd'hui je comprends à quel point nous nous sommes toutes deux poliment faites avoir. Ce sont des mensonges confortables, je sais, des mensonges que l'on peut regarder de très haut, les yeux bridés aussi, depuis le trentième étage de ce gratte-ciel chinois tout bridé et vieux comme l'os qui nage dans ce vieux bol de soupe, sans vermicelles maintenant, vidé, puisque je les ai avalées toutes d'un coup, ces vermicelles, jusqu'à m'en étouffer. Eh oui, pourtant je touille et je touille cette soupe et je l'avale chaque soir en attendant de surmonter toutes ces peurs qui m'accompagnent et dont je viens de vous parler. C'est peut-être cela, ce qu'on appelle de l'incertitude ? Je n'en sais trop rien, des certitudes je n'en ai plus, mais je n'en voulais plus non plus, de cette dame au sourire et aux yeux bridés qui me regardait chaque matin, les lèvres stupidement muettes, si chinoises ou sournoises et autrefois aussi anglaises et aussi polies que vous. Il est bien vrai aussi qu'aujourd'hui je suis devenue moins sereine, plus douce et insoumise… et que je parle, et je parle, à n'importe qui et à n'importe quelle heure… car cette parole m'a reconstruite. Mais je sais que c'est comme du chinois pour vous et pourtant je vous écris, et vous écris dans cet éternel aller sans retour Hong Kong-Paris machinalement depuis l'île Saint-Louis.

Moi qui n'ai jamais rien dit…

Avais-je trop de silence à rattraper, comme ces vieux Chinois anglais tous neufs depuis tant d'années de colonisation silencieuse ? Je suppose que mon mutisme ressemblait aussi au dédain que je vous ai tellement reproché d'ici. Et c'est vrai que c'est blessant, et je suis parfois même capable de le comprendre, comme je suis capable de comprendre tous les reproches qu'on a pu me faire à moi aussi, dans le passé. Je suis sûre aussi que je pourrais les comprendre, tous ces reproches, mais que, comme vous, je n'aurais plus jamais envie de m'en défendre… et c'est comme ça que je vois toutes ces choses de loin aujourd'hui, vues d'en haut, de ce gratte-ciel de Hong Kong que je viens de vous emprunter il y a tout juste une minute encore et toujours sans bouger d'ici. Et c'est bien là aussi mon dilemme, qui vient d'ailleurs et tellement d'ici, vu de n'importe quelle hauteur, de cette soupe que je touille, ou de n'importe quelle ville où les silhouettes ne sont que les vermicelles que je continue de digérer. Si inouï que cela puisse vous sembler, si j'écris c'est parce que cela ressemble plutôt à de la mélancolie nourrie de béton… Eh oui, je crois qu'au fond, malgré cette année d'allers sans retours, malgré vos élucubrations et nos allers, avec ou sans retours, vous et moi on ne s'est pas vraiment connu. Alors je pense, à mon tour, sans retour, ni détour cette fois-ci, depuis nos tours respectives, que je n'ai plus envie de savoir qui vous êtes vraiment non plus puisque vous avez décidé d'y loger, si loin et si brimé que vous m'êtes devenu indifférent comme ces étranges et lointaines tours. Moi aussi, grâce à vous, j'ai perdu l'envie de croire à l'inconnu et de voyager dans nos îles que je n'aime plus, qui m'indifférent, ou bien simplement j'ai oublié, en touillant mes silences et le besoin de comprendre, que le désir et la vie tournaient comme des vermicelles dans l'absurde de nos Hong Kong-Paris quotidiens. Donc, du coup, tout m'est devenu bridé et frisé et fripé, à moi, brune aux yeux ronds, enfermée dans cette tour en béton de mon 13ème à Paris où je vis et où je continue de touiller chaque soir mes vermicelles dans mon vieux bol tout pourri. Je sais que je suis une autre aujourd’hui très loin de celle que je fus, comme le béton de ces édifices aussi bien rangés et repassés que vous. Je suppose que depuis ce temps je mâche les vermicelles, même si je ne les digère toujours pas. Eh oui, c'est comme ça et c'est pour ça que j'écris et que je touille les mots et les repasse et les érige, et c'est peut-être aussi pour ça que je me protège tout en hauteur. Hautaine qui nage dans le silence des vermicelles. Ne plus perdre l’envie d’aimer qui que ce soit surtout s’il vient d’une île ou d’aucune ville, d’un autre lit, même s'il se trouvait à Hong Kong et moi, toujours ici, si loin d'une île qui fait rêver n'importe quelle tour en béton… et pourtant isolés, dégrisés comme moi de vous et vus de loin, d'un treizième… à Paris. Les yeux toujours peut-être bridés et fripés mais enfin dans un autre lit, sous une nouvelle couverture, sans plis. Un aller… Plus de retour. Un aller simple, comme un destin, pas en hauteur, tout simplement un pas à pas, une marche infinie, un se voir faire, terre à terre, plus de gratte-ciels… que du goudron qui colle aux semelles, à la réalité du présent qu'il faut construire, comme du béton, peu à peu, vermicelles qu'on touille, os qui nage, bol pourri, mais constamment présents, réels, présents. Comme moi, sempiternellement ici. Vue d’en haut. Erigée, éreintée mais sans tomber, sans tanguer, continuant d’écrire toujours et encore malgré les tremblements enfouie dans ma tanière à Paris.

 
EMC
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