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| (Ile
de Pâques, Jour 1) |
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La première
nuit. Comment dire ?
C'est une nuit absolument semblable à toutes les autres nuits,
dans une chambre d'hôte au confort sommaire. Pas tout à
fait semblable, cependant, car il s'agit de ma première nuit
sur une île du pacifique ; j'essaie d'imaginer que le bruit
du ressac que j'entends par la fenêtre ouverte est celui qui
a bercé les oreilles des explorateurs de mon enfance, mais
rien à faire. Je pense plutôt au ressac de ma fidèle
Méditerranée lors de nos vacances familiales et estivales.
Je n'arrive pas à m'imaginer allongé dans le noir au
milieu de tant d'eau de part et d'autre, sur cette terre que n'importe
quel dragon de légende pourrait effacer en dérangeant
de sa queue puissante les arêtes dorsales de la Terre. Rien
ici de plus exotique que le Chili ou l'Argentine dont nous venons
pour le voyageur occasionel et constamment ébahi que je suis. |
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| Il me faut sortir
dans le matin déjà haut et prendre cette première
photo de chevaux paisibles paissant les herbes hautes qui poussent
entre la rocaille volcanique de l'île pour revenir à
la réalité du voyage, à la réalité
de l'horizon omniprésent. Ou que porteront nos regards pendant
ces quelques jours, nous le trouverons comme un rappel des distances
infinies qui nous séparent de tout. Mais nous le trouverons
aussi comme un fil circulaire nous invitant à prendre notre
place dans ce théâtre réduit où s'est joué
deux fois la tragédie de l'espèce humaine, le sursaut
meurtrier qui la pousse à se détruire. |
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Loin de tout,
l'île a pourtant été colonisée par des
hommes embarqués sur des barques fragiles, dérivant
dans cette Océanie jusqu'à trouver des îles accueillantes.
Nous partons sous le soleil pour voir justement la grande plage charmante
où les premiers arrivants ont pu croire un instant retrouver
Tahiti et sa douceur. Juste avant qu'ils ne constatent que l'île
aux palmiers était de roche aride et volcanique, et que cela
leur trouble l'esprit et les conduisent à se suicider en sculptant
des statues.
De cette plage historique pourtant je n'ai rien retenu d'autre que
les ananas sucrés que nous avons mangé comme des glaces
exotiques en les tenant par leurs feuilles crénelées,
les pieds dans l'eau transparente. |
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| Partout ailleurs
dans l'île, les grandes statues couronnaient des tombes et devaient
retransmettre aux vivants la force des chefs enterrés là
: les statues sont donc tournées vers l'intérieur de
l'île, regardant de leurs yeux de corail les villages, les roches,
les arbres en disparition. Toutes les statues, sauf celles de la plage
du débarquement des hommes venus habiter l'île. Celles-ci
sont tournées vers la mer immense. Celles-ci regardent l'horizon
imperturbable, le chapeau de roche volcanique rouge vissé sur
la tête pour protéger les yeux des vigies immobiles et
guetter quoi ? Le retour du prince maori des origines, peut-être,
venu pour refonder une colonie moins suicidaire. |
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A quelques kilomètres
de la plage de sable, le volcan d'où les statues étaient
tirées. Rien ne m'avait préparé à la vision
de cet atelier à ciel ouvert, ni les photos des moais face
à la mer, ni l'idée naïve d'une civilisation disparue
d'un coup d'un seul dans une aura de mystère. Non, l'agonie
des pascuans a été longue, et la carrière des
statues est là pour en témoigner : sur le chemin qui
mène au coeur du volcan, sur les falaises de basalte, au coeur
du cratère, un irréel chaos de statues plus ou moins
achevées, plantées ça et là en terre ou
encore attachées à la pierre de leurs origines.
Le frisson qui m'agite à ce moment-là n'a rien d'agréable
: ce n'est ni le plaisir de la découverte, ni celui de la rencontre
avec mes rêves d'enfance. Ce n'est ni l'étonnement devant
l'ampleur de cette carrière, ni l'interrogation sur la souffrance
qu'il a fallu déployer pour réaliser ces impossibles
géants. Non. Je n'ai qu'un frisson de tristesse à me
promener dans ce cimetière de pierres mortes, où se
mêlent abandon, désespoir et vide abyssal. L'homme a
disparu de l'Ile de Pâques avec l'avènement de ces statues
démentielles. |
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Pourtant cette
folie a duré des années, comme nous pouvons le constater
à la diversité des styles de statuaire. Les nez busqués
de certains moaïs, les nez épatés des autres, les
figures élancées qui contrastent avec les corps robustes,
je serai tenté de croire à une évolution du style,
les sculptures grossières des débuts laissant lentement
la place à des expressions de plus en plus abouties, voire
de plus en modernes pour ces hommes isolés du reste du monde.
Mais les plus modernes des statues ne sont pas forcément celles
qui ont été abandonnés les dernières.
La course au style s'accompagnait visiblement d'une course au gigantisme,
les plus grandes statues étant encore couchées dans
leur linceul de pierre au flanc de leur tombeau de balsate. Ces gisants
que nous visitons en silence masquent mal les os de ceux qui sont
morts en les sculptant. |
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En haut de la
carrière de roche noire, on découvre le grand cratère
du volcan, empli d'eau et de roseaux, un vaste réservoir d'eau
douce en même temps qu'un abri pour toute une faune d'oiseaux
dont les cris stridents me sont doux après le silence mortuaire
de notre montée jonchée de géants de pierre morts.
J'y reste un grand moment, seul, à écouter les vents
et les joncs bruissants, à regarder l'horizon qui même
ici apparaît à travers une échancrure du bord
du cratère.
Le ciel plus bleu du Pacifique fait changer les couleurs de l'eau
du lac intérieur. La vie animale y semble paisible, protégée
des fureurs du ressac sur les roches aigües des côtes.
L'herbe épaisse et rêche m'offre un lit où je
m'étire. Avant de rejoindre le village où nous logeons,
il me faudra quand même redescendre au milieu des statues mortes
et enterrées. |
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| Je m'endors ce
soir-là assez sombre. |
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| PmM |
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