Exercice
premier
Entre Paris, Hong Kong et New York : la fille à la barrette
Un soir, désabusé,
un musicien rentra pensivement chez lui, alluma une cigarette et
composa quelques notes sur sa guitare. Elles s’élevèrent
un peu tremblantes, dans le silence de la pièce, avec un
doux éclat. Le musicien se sentit réconforté.
Il poursuivit dans une gamme plus basse, comme s’il voulait
chuchoter avec son instrument. Au dehors, la lumière était
en train de tomber. Dans sa chambre, il n’y avait pas de fenêtre
(il vivait dans une cave, comme beaucoup de musiciens) mais il sentit
la nuit approcher. A cette heure, aucun bruit ne s’élevait
plus dans l’immeuble : seulement les échos, dans la
cour intérieure, de couverts qui s’entrechoquent, la
rumeur tranquille d’une journée de travail qui s’achève.
A cette heure, les enfants finissent de faire leurs devoirs. Les
parents sont en train de dîner. Le musicien n’avait
pas de famille pour le déranger. Cette chanson eut un certain
succès cet été-là.
Il la composa
en pensant à une fille qu’il avait vu pleurer un jour
dans un café. Il devait être onze heures du matin.
Il était en train de prendre son petit déjeuner. Il
était assis à l’intérieur, elle se trouvait
à la terrasse. C’était un jour de grand soleil.
Une vive lumière se reflétait sur les façades
des immeubles. Même les arbres paraissaient plus verts. Le
vent agitait légèrement les parasols. A côté
d’elle, une vieille femme mangeait en mastiquant consciencieusement
son pain. Une autre, plus jeune, lisait un magazine. Une troisième
surveillait son fils qui jouait à ses pieds. La petite n’avait
même pas quatorze ans et elle n’était pas bien
jolie. Elle ressemblait à une enfant avec ses joues rondes,
ses lunettes, et cette barrette orange qu’elle portait sur
ses cheveux. Mais elle avait déjà un vrai chagrin
de femme. Elle tenait convulsivement contre son oreille un téléphone
portable, et de ce téléphone semblaient sortir des
mots qui lui rongeaient le cœur. Alors, saisissant un mouchoir
en papier, elle soulevait ses lunettes et épongeait ses larmes
puis se remettait convulsivement à écouter. Le musicien
fut certain qu’il s’agissait d’un chagrin d’amour.
Seul un chagrin d’amour peut ainsi vous faire sangloter en
public avec autant de volupté. Il la regarda, à quelques
pas seulement de lui derrière la vitre, trembler sous l’assaut
des larmes au milieu de la lumière, des arbres verts et du
vent qui agitait légèrement le bord des parasols.
Il se souvint de sa propre vie et fut à son tour submergé
par le chagrin. Pourtant, comme cette chanson n’était
pas venue directement de sa vie à lui, elle conserva quelque
chose de cette intensité particulière du matin et
c’est ce qui fit son succès : cette sourde intimité
dans une eau pure, cette voix sombre et secrète sur un fond
clair.
Un soir, un
jeune homme entendit cette chanson à la radio. Il était
en train de discuter avec son frère d’un sujet très
sérieux –peut-être du choix de ses études,
peut-être de sa relation avec la fille qu’il aimait
à cette époque. Ils étaient vautrés
dans le canapé du salon et discutaient avec animation. La
chanson qui passait à la radio, avec sa lenteur, ses accents
lancinants, formait un net contraste avec leurs voix. Aucun des
deux frères ne s’en aperçut. Cependant, chaque
fois qu’ils repensèrent par la suite à cette
conversation, ils ne purent le faire sans un étrange serrement
de cœur. Ils finirent pourtant par aimer cette chanson. Elle
devint un visage familier se dressant de temps à autre au
bord du fleuve que creusaient leurs vies. Lorsque plus tard ils
se trouvèrent séparés, l’aîné
s’étant installé dans un autre pays, cette chanson
continua à déployer le temps d’un refrain un
espace commun où ils discutaient indéfiniment de leurs
vies. Si bien qu’une nuit, dans un bar de Hong Kong, lorsque
l’aîné vit surgir sur le fond noir et mouvant
de cette chanson la silhouette d’une inconnue, il se sentit
profondément troublé sans savoir pourquoi. Et lorsque
leur histoire se développa ensuite avec ses inévitables
fulgurances, ses moments de paix et de tension, la chanson demeura
enroulée autour d’eux comme un charme secret où
se dessinait, à l’arrière-plan, l’image
d’une fille sanglotant éperdument au téléphone,
un matin de grand soleil, au milieu d’un café à
Paris.
Arriva ensuite
ce qui devait arriver : l’inconnue avait fini par se détacher
du fond noir et mouvant de cette musique et elle était devenue
une femme en chair et en os. Et lorsqu’à son tour elle
le quitta, elle emporta enfoui dans sa mémoire le souvenir
d’un bar du fond duquel un homme la regardait fixement, tandis
que s’élevait derrière les conversations et
le tintement des verres un refrain qui ressemblait à un chuchotement.
Leur histoire n’avait pas duré mais sa beauté
demeura. Il arriva souvent à cette femme d’écouter
cette chanson dans son appartement. Un après-midi en particulier,
tandis qu’elle lui écrivait encore une lettre –
qu’elle n’envoyait jamais – elle vit passer sous
ses fenêtres un aigle venu de la colline toute proche. L’aigle
tourna autour d’elle, les ailes déployées, tandis
qu’elle se laissait lentement aller aux regrets, à
la souffrance. Avec le temps, la chanson qui avait réuni
ce couple nourrissait aussi ce qui devait les séparer. Pour
l’homme, la chanson évoquait toujours, au-delà
du souvenir du bar où ils s’étaient rencontrés,
l’image de son frère, de son adolescence et des premiers
temps de son expatriation à Hong Kong. Si un jour elle tentait
de lui parler de cette période de séparation, comment
dans ce cas lui faire ressentir la douleur qu’elle éprouvait
à regarder l’oiseau planer ainsi entre les tours, au-dessus
de la baie ? Les courants de leurs vies ne commenceraient à
se rejoindre que s’il venait à son tour dans l’appartement
écouter cette chanson et attendre la venue de l’oiseau.
Mais il n’habitait déjà plus à Hong Kong.
A New York,
un homme saisi par la nostalgie entra dans un restaurant qui servait
des spécialités de son pays. Il s’y installla
pour dîner seul, il en avait l’habitude à présent.
La nourriture était chère mais elle n’était
pas très bonne, car les ingrédients que l’on
faisait venir à grands frais étaient d’une qualité
médiocre. Il composa ce dîner selon le souvenir qu’il
avait conservé d’une femme pour laquelle il avait divorcé
et quitté ses enfants. Leur dernier repas, ils l’avaient
pris à Paris. A la fin de la soirée, en dépit
de toutes ses résolutions, il avait cédé à
sa jalousie et s’était mis en colère quand elle
avait fait allusion à un autre homme. Il avait tenté
ensuite, à plusieurs reprises, de renouer contact mais elle
avait toujours refusé avec des mots blessants. Il avait pourtant
appris, par amis interposés, le nom de la ville où
elle vivait aujourd’hui. Ce dernier dîner avait été,
jusqu’à leur dispute, un dîner heureux. Elle
lui avait raconté les diverses anecdotes de son adolescence
que lui rappelait la chanson qui passait ce soir-là dans
le restaurant. Et elle riait, elle riait, avec une inconsciente
cruauté. Il se souvenait très bien des lieux, plongés
dans cette obscurité propre à Paris lorsqu’on
se trouve non loin de la Seine. L’humidité semble suinter
de l’air, des pierres. Non loin du restaurant, de l’autre
côté de la grande avenue, se dressait la masse sombre
du Louvre. On avait allumé çà et là
dans la salle des lampes basses qui diffusaient une lumière
chaleureuse autour de lourds divans recouverts de cuir vert épais.
Il avait choisi ce restaurant à cause des rayons de livres
qui en garnissaient les murs. Il savait qu’elle en apprécierait
la compagnie. En dépit de ces précautions, la froideur
était montée peu à peu dans leurs cœurs.
Les plafonds étaient trop hauts, le sol de bois noir. Et
surtout ce n’était pas un restaurant vraiment raffiné.
Il était fréquenté en majorité par des
courtiers, des hommes d’affaires. Personne ne lisait ces livres,
disposés sans soin et sans amour sur les étagères.
Il l’avait raccompagnée en voiture et les choses s’étaient
gâtées. Oui, les choses s’étaient gâtées,
se dit-il en mangeant l’un après l’autre les
différents plats qui avaient composé leur dernier
repas, en songeant à cette chanson qui lui avait laissé
un souvenir mêlé d’amertume. Quelques années
plus tard, il devait pourtant se remarier et ce serait un mariage
heureux. C’est ainsi que dans sa vie le refrain sombra dans
l’oubli.
Sa femme, cependant,
connaissait ce refrain et ne lui en avait rien dit. Ou plutôt,
ils n’avaient jamais eu l’occasion d’en parler.
Elle avait longtemps habité à Paris, avant de venir
rejoindre son mari à New York. Or, dans son ancien immeuble,
il y avait un gardien qui vivait dans la loge depuis près
de trente ans. C’était un ancien ouvrier du nord de
la France. Il avait travaillé longtemps dans une des grandes
usines de la région comme fraiseur, avant la crise économique.
L’usine avait fermé et il avait dû monter sur
Paris pour trouver du travail. Il avait eu la chance cependant de
trouver cette place de gardien presque tout de suite, grâce
à la recommandation d’un des ses anciens patrons. Il
avait collé sur les murs de sa loge des photos de ses enfants
et de ses petits-enfants. Un de ses fils avait aménagé,
dans un coin de sa loge, une table de bois avec des bancs pour qu’il
puisse prendre son café près de la fenêtre.
On y voyait un petit carré de ciel sale au-dessus de la cour
intérieure. Il avait disposé dans la cour des plantes
vertes parce que ce n’était pas très gai. Mais
la cour était paisible, l’immeuble étant surtout
occupé par des retraités, des familles, quelques jeunes
couples. La femme se souvenait assez bien de ce gardien toujours
bien mis, poli, qui livrait le courrier à des heures ponctuelles
et balayait avec soin l’escalier. Mais elle ne lui avait jamais
vraiment parlé. Un jour, elle entendit quelqu’un jouer
à la guitare une chanson assez triste, et cette douceur inhabituelle
l’arrêta. Elle vint un instant à la loge pour
demander au gardien s’il savait d’où cela pouvait
venir. Ils tendirent un moment leurs têtes vers la cour pour
mieux écouter, demeurant l’un à côté
de l’autre sans rien ajouter. C’est alors qu’elle
avait remarqué au plafond de sa loge de petites étoiles
phosphorescentes. Elles formaient comme une voie lactée étincelante
quand on éteignait la lumière. Le gardien expliqua
: « C’est qu’on ne voit jamais les étoiles
à Paris comme on les voit chez moi». Elle vit alors
le ciel nocturne tel qu’on le voit chez lui : somptueux, éloquent,
familier. Cette image se grava dans son souvenir, superposée
aux quelques notes de guitare qui résonnaient dans la cour.
Cette chanson
eut par ailleurs sa propre histoire. Née de la rencontre
entre un musicien et de la fille au téléphone portable,
elle apporta d’abord argent et célébrité
à son compositeur. Puis elle fut supplantée par d’autres
chansons. A présent qu’elle entre dans une sorte de
troisième âge, on l’entend bien plus souvent
à l’étranger où elle passe pour une chanson
typiquement française. C’est ainsi qu’on l’entend
jusqu’aux Etats-Unis et en Chine. Dans les villes de gratte-ciels,
le café et la cour intérieure qui ont vu naître
cette chanson ne sont plus que des décors de musée.
Pourtant, quand on l’écoute, même si loin de
Paris, elle dit encore quelque chose d’assez juste sur la
vie des gens en ces lieux. Elle forme, comme toujours, une sorte
de murmure derrière le brouhaha des conversations et le choc
des tasses. Et si la lumière change, se fait plus belle,
plus intense, si les arbres se mettent à verdoyer et que
le vent se lève, alors on voit flotter une barrette orange
au-dessus d’un visage d’enfant baigné de larmes,
au milieu des autres femmes.
Exercice deuxième
Histoires de fantômes japonais
Un soir, Maman
nous raconta des histoires de fantômes japonais. Il faisait
nuit dehors. Le vent soufflait très fort entre les bambous.
Nous nous serrâmes plus fort autour du halo de la lampe. Je
me souviens de la première histoire, de la seconde, de la
troisième et de la quatrième aussi. Surtout de la
première : une histoire de chevelure. De la seconde : une
histoire de neige. La troisième était une histoire
de feuilles mortes, et la quatrième une histoire d’eau.
Je n’ai
plus jamais entendu les bambous se cogner les uns aux autres comme
je les ai entendus cette nuit-là. Même la couleur de
suie de cette nuit, je ne l’ai plus jamais vue. Notre maison
se trouvait au bord du village, à l’orée de
la forêt. Dans une nuit d’une telle suie, on se trouve
obligé de prendre les arbres au sérieux, de les voir
tels qu’ils sont pour de vrai. C’était une forêt
digne des forêts de contes de fée, très haute,
inextricable et pleine de souffles inconnus. Les bambous surtout
remuaient comme des os. Nos cheveux mêmes étaient des
forêts. Notre expression s’y perdait, notre vrai visage.
Il n’y avait cette nuit-là que des femmes dans la maison
et elles ressemblaient étrangement aux femmes de ces contes.
Elles avaient de beaux sourires avec des dents très blanches,
et leurs yeux se détachaient nettement sur la cornée
bleutée, du fond des orbites. Et s’ils se détachaient
et venaient à rouler à terre comme des billes ? Autour
de la maison, le vent soufflait, s’immisçait dans les
moindres interstices. Maman parlait bas, en souriant.
La neige encore.
Je vis surgir au fond d’un espace mystérieux deux ombres
noires, cheminant sur le flanc glacé d’une montagne.
Le vent faisait rage autour d’eux. Je vis aussi la face grimaçante
d’une vieille femme aux dents de fer, et je me souvins que
le sang frais a le goût de la rouille. Plus tard, je vis un
moine assis au fond d’un cimetière. Les feuilles d’automne
tombaient tout autour de lui tandis qu’il croyait s’ensevelir
sous des pétales de fleurs. Les dignitaires de la cour étaient
assis en demi-cercle autour de lui et des larmes silencieuses creusaient
leurs joues de pierre. L’obscurité s’était
répandue partout dans la maison, comme l’eau pénètre
la coque des vieux bateaux. Maman souriait toujours. Enfin, je vis
une tasse de porcelaine. Au fond de la tasse, un homme se noyait
et le buveur finissait par se laisser mourir de soif.
Alors j’entendis
de nouveau les bambous qui s’aiguisaient les uns aux autres
dans la nuit, je les vis qui ployaient sous le vent comme une mer
seconde, et cette houle enflait comme une réalité
d’avant le monde, d’avant le temps, d’avant les
mots. Je les vis aussi distinctement que je te vois, ô lecteur
incrédule, assis devant moi, le livre ouvert sur les genoux,
vaguement distrait par les rumeurs du dehors, le grondement sourd
de la ville, le choc des tramways.
Exercice troisième
Le Receveur des Postes de Saigon
L’homme
est Receveur des Postes. La Poste est l’un des plus riches
bâtiments de cette ville. Elle se dresse à droite d’une
église en briques rouges, à côté du fleuve.
La place est décorée à la française
: un petit tertre de gazon sous les pieds de la statue de la Vierge
à l’enfant, et des fleurs disposées en motifs
géométriques. Les marchands y vendent le soir des
sucreries et des ballons. Les amoureux s’y retrouvent la nuit,
abrités par l’ombre profonde des grands arbres. Le
Receveur des Postes porte un costume blanc et un lorgnon. Il écrit
avec des pleins et des déliés. Il est venu vivre ici,
à l’autre bout du monde, et sa femme est venue le rejoindre.
La ville s’étend sous un soleil implacable, recouverte
d’une poussière rouge qui se transforme en boue épaisse
les jours de pluie. Les gens ont des yeux qui sont comme des fentes,
les traits tirés et ils portent des vêtements sombres.
Certains cependant ont reçu de l’instruction et parlent
une langue choisie, à peine modulée par l’accent
de leur langue natale.
Elle est une
femme indépendante en un début de siècle qui
n’en concède pas tant aux femmes, même européennes.
Elle s’est déjà mariée une fois et elle
a divorcé. Que faire à présent ? La métropole
est sombre, insalubre. On s’y bouscule. On lui a dit que cette
ville jouit d’un climat tropical. Certes, on y attrape parfois
la fièvre à cause de la chaleur saturée d’humidité
et des moustiques qui y pullulent. Mais loin de la capitale, les
contraintes de la société ordinaire se relâchent.
Son nouvel époux étant fonctionnaire, elle pourrait
mener à l’ombre des grands arbres une vie libre et
tranquille. Ces fièvres lui valurent cependant son seul vrai
chagrin : la perte de son neveu préféré. Il
tomba malade sur le bateau qui l’amenait et mourut en arrivant.
Les habitants
de la ville croisent parfois la femme du Receveur des Postes sous
le grand hall, donnant le bras à son mari. Ils remarquent
son grand chapeau, sa longue robe à rayures, son ombrelle.
Mais elle a pour eux le même visage que toutes les femmes
européennes : froid et dur. Ils écoutent ce qu’elle
dit mais ses mots glissent sur eux. Ils font ce qu’elle leur
demande puis ils oublient. De même, elle saisit à peine
les mots qu’ils échangent. Si bien que sa fierté
à elle leur demeure inconnue et que leur fierté à
eux lui demeure inconnue. Une fierté face à une autre,
une indépendance face à une autre : la femme à
l’ombrelle et la foule anonyme aux sombres vêtements.
Les contours de la Poste : symbole de sa libération et de
leur oppression. Pourtant les architectes, en construisant non loin
du fleuve la poste et l’église côte à
côte, ont fait surgir le rêve d’une ville à
taille humaine, qui persisterait comme une utopie miniature à
l’ombre des premières grandes tours, même lorsque
la ville rêverait de ressembler non plus à Paris, mais
à New York ou à Hong Kong. Depuis un certain temps
en effet, la Poste a changé de Receveur. Mais on voit encore
son ombre mélancolique flanquée de son lorgnon orner
les cartes postales de la ville.
Exercice quatrième
Que voit-on ?
Que voit-on
dans le frigo ? De la salade, du poulet, un reste d’omelette,
des tomates, des poivrons, une aubergine. Il paraît qu’on
peut s’en nourrir.
Que voit-on
dans son lit ? Un homme qui dort. Il est roulé en boule dans
une couette. Ses cheveux en bataille dépassent de l’oreiller.
Il respire régulièrement, profondément. Son
visage est doux. Il a l’air d’un enfant.
Que voit-on
dans la nuit ? Une ombre qui vous regarde.
Et le jour,
que rencontre-t-on dans la rue ? Des autobus, des gens. Des devantures
de magasins. Quelques sons aussi : des bruits de moteur, des bruits
de conversation, de la musique – il doit y avoir un poste
de radio allumé quelque part –, le bruit des pas, le
bruit des marteaux-piqueurs. La lumière qui penche entre
les arbres. Des bouts de collines. Des nuages, un soleil comme un
disque un peu pâle au-dessus de la baie.
Exercice cinquième
Scènes parisiennes
Il a accroché
au plafond de sa loge de petites étoiles, des lunes, des
planètes qui deviennent phosphorescentes dans le noir. Cela
lui rappelle, dit-il, sa campagne. Il a été ouvrier
à la chaîne. Un jour, l'usine a fermé et tous
les gars ont quitté la région. Et il a atterri ici,
sur l’avenue des Gobelins. Des photos de ses fils et de ses
petits-enfants aux murs. Il fait un très bon café.
En échange, je lui écris ses lettres administratives.
Parfois, le matin, je le retrouve en train de distribuer du courrier
dans l'immeuble. Une vieille se plaint d'une ampoule cassée
dans le couloir. Elle est sûre de ce qu'elle dit, explique-t-elle,
car elle ne parvient plus à dormir la nuit. Alors elle se
promène. Moi, je l'écoute. Je vois passer en souriant,
dans ce couloir sombre, l'ombre de Louis-Ferdinand Céline.
Il se penche sur le puits obscur de ces cours intérieures
dans lesquelles il faut avoir joué une fois dans sa vie pour
comprendre cette ville. Il passe son chemin. Je passe le mien.
Elle arrive
de son village. Il y a sur cette avenue plus de magasins, de foule
et de lumière qu'elle n'en a jamais vu de toute sa vie. Elle
répond abruptement aux clients. Pourquoi n'emploie-t-elle
aucune formule de politesse ? Dans sa région, me répond-elle,
on n'est pas fier. Je reste avec ce mot de fierté. Quelque
chose d'une pureté résiduelle dans cette réponse.
J'imagine qu'un homme rencontrant un autre homme au bord d'un puits
au fond d'un désert le saluerait avec le même naturel
qu’elle accueille ses clients au téléphone.
Il est chaldéen.
C'est lui qui le dit. Nombreuse famille. Dents très blanches
lorsqu'il sourit. Jeune, viril et en même temps quelque chose
d'efféminé dans les gestes, la posture, quelque chose
de très oriental, comme cette poudre de safran qui recouvre
le riz blanc dans la cuisine indienne. Grande douceur, un fonds
certain de sensualité, qu'il assouvit sur des parkings dans
sa voiture, à ce qu'il raconte, comme lorsque nous avions
quinze ans et que nous n'osions rien dire à nos parents.
Rapport à la vie qui n'a que peu changé en plusieurs
millénaires. Il parle l'araméen, la langue de Jésus-Christ,
comme il dit. Moi, je ne l'ai encore jamais entendue, cette langue,
d'où le monde que nous connaissons aujourd'hui est sorti
tout entier, déjà armé.
Elle se fait
du thé dans une tasse ancienne. L'odeur des feuilles pliées
se mêle étrangement à celui de tous les thés
infusés par le passé dans cette tasse. Elle pense
à Tolstoï obsédé par l'idée de
se pendre à la poutre maîtresse de sa chambre. Immense
exigence envers la vie. Sentiment de défaite par rapport
à cette force, cette beauté, sentiment de ne pas être
à la hauteur. Se sentir en excès d'amour et ne savoir
qu'en faire. Dilapider ce trésor. S'étourdir, et puis
se suspendre.
Exercice sixième
La photo du musée de la guerre
Sur cette photo,
un enfant est couché sur son frère. On peut voir dans
ses yeux quelque chose qui n'a pas d'âge, pas de mémoire,
la vision du mal absolu. Il a environ trois ans, et son frère
n'est qu'un bébé. Mais c'est la guerre. La terreur
dans ses yeux est si précise que l'on a l'impression de voir
le soldat en face de lui, fou de peur et hérissé d'armes,
qui tire sur tout ce qui bouge, qui va bientôt tirer sur lui.
Cette fraction de seconde est figée à jamais dans
le cadre de cette photographie. On devine aussi l'attitude du photographe.
Il a hésité un instant peut-être entre deux
réflexes musculaires : appuyer sur le déclic de son
appareil ou bondir dans le fossé pour sauver ces enfants.
Mais des enfants comme eux, il y en a des centaines, et il lui faut
témoigner. Double mouvement de faux pour la conscience morale
: pour le spectateur de cette photographie, le moment de l'action
est passé. Quant au photographe, par une étrange dérision,
il lui a fallu laisser échapper ce moment pour déclencher
chez ce même spectateur une torsion caractérisée
de l'appareil digestif. Le spectateur comme le photographe ont quelque
chose en commun : la croyance très chrétienne que
ces soubresauts de la conscience, comme de minuscules gouttes d'acide
dans le grand océan des souffrances humaines, changent la
composition chimique des temps et ouvrent ainsi la voie d’une
ère nouvelle. Mais l'enfant sur cet espace en noir et blanc
semble crier et profondément en elle, elle entend résonner
ce cri. Mieux encore, elle le comprend. Née sur une terre
étrangère, elle n'a d'autre lien avec cet enfant que
la passerelle fragile tissée par une langue transmise par
les parents avec les premiers balbutiements. Mais maintenant, ces
mots sont entrés en elle et ils sont devenus sa chair. Devant
cette photo, elle les entend se débattre comme un appel à
l'insurrection, mouvement aveugle qui ne connaît plus la raison
ni le langage articulé. Face à la conscience chrétienne
hantée par le souvenir biblique des villes incendiées,
elle se sent glisser vers un autre pan de sa réalité
: l'image de ces familles endeuillées, habillées de
blanc, qui oscillent en silence en brûlant de l'encens sur
les pierres tombales érigées au bord des fleuves.
Dans ce balancement collectif, elles semblent bercer leur douleur
comme on berce les enfants, et elles chantent sur un ton monocorde
la souffrance qui n'a pas de sens et pas de limites et qu'une sagesse
ancestrale leur a enseigné d'accepter, d'accueillir. Cette
puissance sans nom, elle l'a sentie peser sur elle, inhumaine comme
ces lois immémoriales qui ont d'abord régi les hommes
en un temps où leurs vies pesaient chacune moins qu'un fétu
de paille sans qu'ils cessent pour autant de se sentir des hommes.
Dans cet imaginaire, la guerre est un territoire incandescent sur
lequel il faut apprendre à marcher pieds nus dès l'enfance.
Le pendant de cet apprentissage est un amour instinctif pour la
terre. Aussi la seule évocation du nom de son pays d'origine
avait-elle toujours fait se lever en elle un immense horizon de
montagnes violacées dominant les rizières, alternant
avec la mer et les lagunes. Elle ne sait comment, mais tous les
soins qu'elle avait reçus depuis l'enfance ont abouti à
ce fait fort peu rationnel qu'en découvrant pour la première
fois ces montagnes, elle avait senti littéralement ses os
se dissoudre dans cette terre. L'enfant sur cette photo et elle
sont donc frères, au sens que l'on prête à ce
mot dans ce pays et cette langue particulières. Ils sont
frères car ils ont moins de dix ans de différence
(mais avec les années, elle deviendrait progressivement sa
mère, sa vieille tante puis sa grand-mère, voire son
aïeule, si elle avait de la chance). Ils sont frères
aussi par leur éducation. De ses bras, de son corps, le petit
garçon couvre le corps du bébé et sa peur n'est
pas pour sa propre vie : elle lit dans ses yeux qu’il a peur
pour son petit frère, alors qu'il est lui-même si petit
et qu'il aurait fallu lui aussi le protéger. Dans ce pays
poissonneux et fertile, menacé par des guerres d'invasion
toujours renouvelées, a donc fini par s'ériger un
ensemble de valeurs qui constituent comme un kit de survie et que
l'on retrouve partout, dans toutes les familles, même lorsqu'une
partie de la population dut s'exiler à la suite des événements
récents. Au premier rang de ces valeurs se trouve le sens
de la fratrie. Et tandis que sous d'autres cieux les amours les
plus terribles lient les hommes et les femmes de clans opposés,
l'histoire reste à écrire dans ce pays-ci des grandes
fratries qui sont partage du sang, de l'héritage familial
et des souvenirs d'enfance, mais aussi et surtout, souvenirs de
tous ces dangers où, comme un monstre écumant, une
tigresse en furie qui protège ses petits, on a vu surgir
à point nommé le frère ou la sœur venus
pour nous sauver. L'enfant est couché sur son frère.
Il a trois ans peut-être, et son frère n'est qu'un
bébé. Mais c'est la guerre.
Exercice septième
La traversée du Mékong
Elle aimait
les fleuves. Elle aimait leurs eaux chargées de boue qui
roulent sans fin entre deux rives parfois si éloignées
l'une de l'autre que l'eau couleur d'argile semble déferler
jusqu'à l'horizon. Elle se rappelait alors qu'elle était
née ailleurs, dans un pays où les fleuves sont bleus,
avec un caractère plus impétueux et plus étroit.
Ici, les fleuves sont des divinités qui dictent le rythme
intime de chaque chose.
Sur ses bords,
les gens se déplacent comme des morceaux de bois charriés
par les flots, avec une lenteur infinie, plus prononcée au
Centre qu'au Sud fourmillant d'activité. Au Nord, les fleuves
plus gras et plus violents débordent chaque année.
Alors on voit les habitants de certains quartiers émigrer
vers les hauteurs voisines. A l'ombre des arbres, les hommes dressent
des tables de billard américain et jouent tout le jour en
tirant sur leurs cigarettes. Les femmes font cuire le riz sur le
toit de leurs maisons. Les vieux s'assoient à leurs fenêtres
et regardent leurs sandales flotter au pied de leurs lits. Des barques
vont et viennent entre les maisons cernées par les eaux.
Elle aimait aussi les vieux bacs vastes et carrés, avec leurs
échelles de fer fixées de chaque côté
qui mènent aux ponts supérieurs vers les hublots percés
dans la tôle. Invariablement, un vieil homme habillé
de blanc et coiffé d'un feutre mou s'y tient si droit au
milieu de la cohue qu'il semble défendre face aux remous
du fleuve une dignité venue d'un autre âge. Les familles
se pressent au bastingage, petits enfants aux yeux farouches, grands-parents
aux gestes pleins de douceur, à la périphérie
du visage toujours un peu plus rude des parents, des paysans venus
des villages avoisinants. Contrairement à ces hommes et à
ces femmes qui devaient leur prudente vision de la vie à
un contact rapproché avec la terre, elle se laissait griser
par la nuance violette des eaux, par le parfum lourd et entêtant
des arbres qui bordaient les rives, par les mots aigus échangés
de part et d'autre du bateau, qui constituaient un contrepoint plein
d'énergie et de gaieté à l'envoûtement
quasi léthargique dans lequel la plongeait la contemplation
du fleuve. Contrairement à eux, elle avait longtemps ignoré
l'insondable rouerie du monde, son caractère faussement enchanteur,
le secret de ces eaux souveraines qu'elle avait cru percer sous
prétexte de les aimer. Cet amour facile, non assaisonné
du sel toujours trop corrosif de la conscience, ressemblait –
comme elle le comprit plus tard – à ce trop plein de
sentiment que l'on cède à bon marché aux animaux
domestiques avant qu'ils ne soient dégradés par la
vieillesse ou la maladie. En un mot, elle avait longtemps trouvé
le fleuve romanesque. Mais un jour, une nouvelle traversée
se chargea de lui administrer une magistrale leçon de littérature.
C'est d'ailleurs
la seule traversée de fleuve qu'elle eût jamais faite
avec son père, du moins dans ses souvenirs. Ils se tenaient
tous les deux à l'arrière du bateau et ils observaient
son sillage. Des années plus tard, leurs rapports se dégraderaient
jusqu’au point où ils cesseraient de se voir mais à
cet instant, rien ne laissait présager une telle rupture.
C'était un moment plein de sérénité
et de lumière. C'est d'ailleurs ce dont elle se rappelait
avec le plus d'acuité : cet espace blanchi par l'ardeur excessive
du soleil sur lequel se détachait l'ombre protectrice de
son père. Elle ne devait pas avoir plus de huit ans. Son
père était en train de lui exposer un de ses principes
philosophiques favoris, et elle était si jeune encore qu’elle
l’écoutait avec ferveur. Elle ne se rappelle pas de
la localisation de sa mère et de sa sœur sur le bateau,
mais elles s'y trouvaient elles aussi, à coup sûr,
formant un arrière-plan rassurant à la gravité
de ces discussions qui n'étaient pas de son âge. Appuyée
aux barreaux de fer, elle écoutait la voix de son père
mêlée au brouhaha de la foule et aux bruits du moteur.
Un homme se
tient debout à côté d'eux. Sa veste bleue est
élimée aux coudes. Sous ses cheveux raides, la peau
de son visage a été tannée par le soleil. Il
berce avec tendresse son fils qui s'est endormi. Il le berce depuis
un long moment déjà, et pourtant son fils déjà
grand d'une dizaine d'années doit être lourd. Des larmes
silencieuses coulent sur son visage tandis qu'il regarde l'horizon.
Puis il se penche au-dessus du parapet et avec précaution,
il laisse glisser le corps de son enfant dans les eaux du fleuve.
Lorsque les
flots se refermèrent sur son petit garçon, le temps
ne se dilata pas. L'espace conserva sa clarté. Les eaux continuèrent
à rouler leurs boues rouges, semées de troncs et de
nénuphars, où le bateau se frayait lentement un chemin.
Les passagers du bac continuèrent à tanguer entre
les amas de caisses et de paniers, de volaille et de véhicules
en tous genres. Sous le ciel laiteux, on vit approcher petit à
petit le rivage planté de paillotes, précédées
de petites cours ombragées par des arbres touffus. Elle sentait
toujours sur l'éclat presque insoutenable du soleil l'ombre
nette de son père. Mais plus grande qu'elle, elle devina
pour la première fois une ombre jusque là inconnue
qui les entourait tous. Sans même tourner la tête, elle
sentit que cette chose prenait de seconde en seconde plus de densité,
de sorte que jamais ni elle, ni son père, ni aucun passager
présent sur ce bateau, ne pourraient la regarder en face
comme le faisait l'homme debout à côté d'eux.
Aussi sûrement que si une ligne de feu s'était brusquement
dessinée sur le sol, une frontière sembla se creuser
entre eux et c'est dans cet éloignement que le visage de
l'homme se dessina, devenu gris comme l'écorce d'un arbre,
masque immémorial où l'on grave au burin la douleur
des parents qui pleurent la mort de leurs enfants.
Elle apprit
plus tard - elle ne sait pas exactement quand - l'histoire de cet
homme. Il habitait à côté du fleuve, avec sa
famille. Son fils était tombé malade, mais sa femme
et lui ignoraient la gravité de sa maladie. Ils voulurent
consulter un médecin mais celui-ci habitait de l'autre côté
des eaux. Ils hésitèrent : l'enfant guérirait
peut-être tout seul. La nuit suivante, sa fièvre empira.
Ils attendirent encore toute une journée, en refoulant leur
inquiétude. En cette fin d'après-midi, n'y tenant
plus, ils s'étaient finalement décidés à
acheter deux billets pour prendre le bac. Mais ils avaient pris
leur décision trop tard.
Exercice huitième
Un monde dans un coquillage
Ce n'est qu'une
boîte à musique : une ballerine posée dans un
coquillage, avec strass et paillettes. Echos grêles d'une
valse à trois temps. L'enfant regarde le coquillage. Elle
regarde l'enfant. Rencontre de trois univers.
Le premier est
rural. Au bord d'un canal, ombragée par un petit verger,
une maison de paysans plus légère qu'un bateau de
papier. Les parents cultivent le riz dans les champs voisins, les
enfants pêchent des crevettes. Pour aider la famille, l'aînée
monte à la capitale pour servir une parentèle lointaine.
Le second est industriel. Apparition de la babiole concomitante
à celui de la société de consommation sur un
continent jusque là relativement austère. S'y ajoute
une esthétique particulière, d’inspiration chinoise,
selon laquelle la beauté est d’abord un signe extérieur
de richesse. D'où le choix du thème de la danseuse.
D’où cet écrin de fausse nacre, et la nuance
rose de sa robe de tulle qui se détache comme une fleur exotique
sur un fond de velours noir. La rencontre de ces deux mondes crée
le troisième : l'Occident revu et corrigé par l'Orient,
dégradé en pacotille. La ballerine en équilibre
sur ses pointes, les deux bras légèrement fléchis
au-dessus de sa tête, arbore sous son chignon délicieusement
torsadé un sourire plein d'extase.
Ce coquillage
est le dernier de ses cadeaux. Tout en continuant à sourire,
elle veut le refermer aussitôt. Mais la joie de l'enfant l'arrête.
Pourquoi, sa fête d'anniversaire terminée, ne pas lui
en faire cadeau en cachette ? Il n’en sera rien. A-t-elle
oublié que l'enfant n'est qu'une servante ? Sa grand-mère
serre soigneusement l'objet précieux dans une armoire fermée
à clef. Cependant, dans sa sollicitude, une fois par mois,
pendant une demi-heure, elle autorisera l'enfant à ouvrir
l’armoire et le coquillage pour la contempler.
Exercice neuvième
Hô Chi Minh ville : de la nuit à l'aube
Sur le lit voisin,
je ne parvins pas à m'endormir cette nuit-là. J’écoutais
le ronronnement des pales du ventilateur, je regardais la toile
de la moustiquaire se gonfler à intervalles réguliers
comme le poumon d'un plongeur qui s'apprête à descendre
dans les grandes profondeurs. Et avec lui, je descendais, je descendais,
mais je ne cédais pas au sommeil. Je m’enfonçais
lentement, toujours plus avant dans ce puits vertical que creuse
la trahison d'un homme aimé. La chaleur lourde de cette nuit
à l'autre bout du monde ressurgirait parfois dans ma mémoire
des années plus tard, par bouffées. A l'aube, j’entendis
distinctement le bruit des pas sur l'asphalte des marchands de soupe
ambulants. Je l'entendis avec une netteté vraiment troublante,
et cette netteté à elle seule me permit de mesurer
l'intensité des dernières pluies de la nuit. Les marchands
cognaient l'un contre l'autre des morceaux de bois et ce son clair
et rythmé portait très loin dans la ville. Au tremblement
de leur voix, à la fois insistante et prudente, on devinait
sans peine autour d'eux l'ombre pesante des grands immeubles en
construction, la froideur du béton et les angles plus aigus
de la ferraille que l'on y avait incorporée, les petits amas
d'ordure de plus en plus denses à l'approche du marché
puis, étrangement mêlée à ces épluchures,
la tache plus sombre des corps d'enfants endormis. Dans cette ville,
les trottoirs ne sont jamais déserts et ses habitants varient
selon l'heure du jour ou de la nuit. Au milieu de cette faune particulière,
se promener n'était pas sans danger dans la mesure où
prendre du plaisir à rentrer chez soi en marchant, plutôt
qu'en prenant un taxi, est une idée qui ne peut venir qu'aux
riches étrangers. De cette règle implacable les marchands
ambulants étaient la seule exception, sur un continent où
il est parfaitement admis que l'on puisse avoir envie de manger
à tout moment, comme si l'appétit était la
seule religion dont l'exercice, contrairement à l'amour ou
à la prière, ne pouvait souffrir aucun délai.
Dans ce pays par ailleurs tellement plus sévère sur
d'autres points, ce fait me donnait beaucoup à penser. Mais
au milieu de ces considérations, comme poussées par
le vent du ventilateur, d'autres images me revenaient de ma vie
d'ailleurs, semblables à des vagues frangées d'une
écume toujours plus amère. Alors il me venait l'envie
d'appeler quelqu'un, mais il n'y avait dans la maison personne à
qui je pouvais me confier. Je souffrais de quelque chose d'inconcevable
dans cette ville et je le savais. Je souffrais de jalousie. Je voyais
se pencher sans cesse au-dessus de moi le visage courroucé
ou ironique de femmes étrangères mais elles se détachaient
sur le fond de cette nuit d'insomnie comme une floraison impossible,
une végétation malade. J’écoutai le souffle
régulier des membres de ma famille. Chacune de ces femmes
était un petit miracle d'équilibre entre l'ancien
et le nouveau monde. Chaque fois que j’évoquais l'une
d'entre elles, j’avais l'impression de devoir tirer tout un
univers de l'ombre, tous ces univers formant autant de roues acérées
dont j’essayais de préserver ma fierté. En même
temps, je ne savais au juste ce que je devais associer à
ce mot sinon qu'il est cher à ma mère, à mes
tantes, à toutes les femmes qui m'ont élevée
et qui dormaient maintenant autour de moi comme autant de muettes
sentinelles. Elles m’avaient d'ailleurs expliqué à
maintes reprises, fortes des conclusions d'une science matrimoniale
péniblement accumulée avec les siècles, qu'on
ne tient un homme que par ses pulsions venues d'abord de l'estomac,
puis du sexe. Cette proximité de la cuisine et de l'alcôve
avait failli me dégoûter à jamais des plaisirs
charnels. Cependant, comme cet homme ne m’avait pas permis,
lors de notre première rencontre, de l’aider à
débarrasser la table, je me crus autorisée à
en tomber aussitôt amoureuse. A ce détail près
que ce geste ne reposait pas, comme je le croyais, sur des convictions
solidement établies d'égalité entre l'homme
et la femme, mais sur l'impatience toute naturelle d'en venir plus
vite au fait. Les années qui suivirent me démontrèrent
ainsi à quel point je m’étais fourvoyée.
La simple énumération de mes rivales aurait dû
me mettre la puce à l'oreille. Issues comme moi du côté
exotique de la planète, elles avaient adopté des professions
en rupture avec leur milieu d'origine mais qui ne leur permettaient
pas pour autant de gagner correctement leur vie. Libres en apparence
de mener leur vie au gré de leur fantaisie, elles restaient
en réalité prisonnières de l'adage traditionnel
selon lequel le premier talent d'une femme est de savoir s'attacher
un homme suffisamment riche pour l'entretenir.
A l'aube, j’entendis
ma grand-mère remuer sur le lit voisin. Une lueur rougeoyante
se glissa entre les barreaux de la fenêtre, éclairant
les moustiquaires. La vieille femme frotta sa bosse endolorie puis
ses seins, et se massa patiemment le visage. Debout à côté
du lit, elle exécuta ensuite différents exercices
d’assouplissement, ses bras dessinant au-dessus de sa tête
des cercles paisibles. Dans la pénombre, on pouvait apercevoir
auprès d'elle quelques livres : Les Misérables de
Victor Hugo, un recueil de poésies de Verlaine, des classiques
chinois. Des peluches, un peu de monnaie, des photos de ses petits-enfants,
une photo d'elle à vingt ans. Autour de son lit, les vêtements
et les cartons s'accumulaient dans un désordre total. Quelques
rayons éclairaient ce désastre qui ne respecte aucune
règle esthétique connue de ce monde. Cachée
par la moustiquaire, allongée sur le lit voisin, je regardais
en secret le soleil se lever au-dessus de la ville dont le grondement
s'amplifia avec le jour. Le ciel se colora d'un rouge violent au-dessus
des immeubles de béton noir. Les camions firent trembler
le pont tout proche. Profitant de la fraîcheur du matin, les
habitants du quartier se pressaient déjà dans la rue.
Certains promenaient leur chien, d'autres jouaient au badminton.
Des enfants couraient sur l'herbe rase. A l'ombre d'un gros arbre
noueux, les vieux faisaient du tai-chi. Autour d'eux, la frénésie
du monde moderne grandit. La circulation devint plus dense. Les
marchands de soupe ambulants rentrèrent chez eux. Le flot
des bicyclettes s'épaissit tandis que l'espace lentement
s'éclairait. Dans la chambre silencieuse, ma grand-mère
faisait les mêmes gestes que les vieux que l'on apercevait
six étages plus bas dans la rue, au bord du canal artificiel,
dans la lueur incertaine d'un jour qui n'avait encore que cinq heures
au compteur : elle semblait entretenir un dialogue secret avec elle-même.
Ma grand-mère
alla alors réveiller, en la houspillant un peu, la petite
servante de la famille couchée dans la pièce voisine.
Elles firent bouillir de l’eau pour le thé du matin.
Puis l’enfant commença à balayer les parties
communes tandis que ma grand-mère se lançait dans
le repassage des vêtements de toute la famille. Vaincue, je
finis par me lever moi aussi et saisissant mon appareil-photo, je
pris sous leurs yeux étonnés quelques clichés
de la rue. Mes cousines, ma tante et mon oncle dormaient encore.
Le silence régnait dans la maison. A la lueur du flash, les
feuilles vertes des plantes fixées au balcon grillagé
ressortirent nettement sur le ciel encore sombre. Je suis revenue
ici toutes les quatre années de ma vie pour ranimer la moitié
oubliée de mon âme et en abandonner l’autre moitié
de l’autre côté du monde. Je me penchai dehors
pour mieux distinguer, aligné le long du canal artificiel,
le tout nouveau quartier résidentiel construit par la municipalité.
Je regardai longuement cette étendue liquide dessinée
au cordeau, bordée sur ses deux rives de poubelles en forme
de pingouins. Ma grand-mère avait déjà écrit
aux responsables locaux pour leur faire part de son indignation
: quelle idée se ferait de nous les étrangers s’ils
nous voyaient glisser nos ordures dans le bec d’oiseaux si
beaux et si rares ? Au-delà du pont, dominant la foule industrieuse,
d’autres immeubles se pressaient, noirs et rongés d’humidité,
portant encore les stigmates de la guerre et ceux, plus profonds,
de la misère. Par comparaison, les bâtiments dans lesquels
venait d’emménager ma famille présentaient tout
le confort moderne. Mais conçus selon une conception des
rapports entre l’individu et la société dont
on ne connaissait pas ici le premier mot, ils contenaient tant bien
que mal une vie qui constamment les débordait : les familles
s’entassaient, les escaliers n’étaient pas entretenus.
Les gens jetaient leurs déchets dans la rue. Le chaos que
patiemment le pouvoir politique avait tenté de repousser
hors de la ville reprenait ici ses droits. Au-delà du pont,
c’était la ville d’hier. Je me trouvais dans
la ville de demain. Cela méritait bien quelques photographies.
A la poursuite du même rêve, des millions de personnes
se bousculaient dans les artères de cette ville dont elle
n’aimait que les arbres, surtout ceux qui se dressent comme
des femmes à la chevelure lascive sur la grande avenue qui
descend au fleuve. Arbres pleins de douceur qui tracent dans l’espace
chargé de poussière les figures d’une splendeur
oubliée. Arbres pleins de majesté, mêlant l’ombre
et la lumière. Ils ont vu défiler sous leurs bannières
tant d’atrocités.
C’est
le dernier souvenir heureux que je conserve de sa grand-mère
: à soixante-quinze ans révolus, cédant au
caprice de sa petite-fille, elle descendit lentement à pied
les six étages. Nous nous sommes rendues toutes les deux
au café à sept heures du matin, dans la chaleur montante,
pour regarder la foule qui allait et venait. Nous avons joué
aux écrivains, aux Parisiennes accoudées à
une table en terrasse au bord d’un boulevard St-Germain imaginaire.
Ma grand-mère ne verrait jamais le Paris qui avait bercé
ses rêves de jeune fille. Dans son cœur, Notre-Dame demeure
à jamais l’antre de Quasimodo et de la belle Esméralda,
et le café de Flore abrite toujours Jean-Paul Sartre et Simone
de Beauvoir. Mais un bref instant, la Seine déroula ses eaux
noires à leurs pieds. Un pont de pierre s’ébaucha
à l’horizon, éclairé en diagonale par
un unique rayon de soleil, sur l’ombre imposante du Châtelet.
La voix impérieuse, ma grand-mère commanda du café,
avec deux sucres et un nuage de lait. Intimidé pour des raisons
qu’il ne parvenait pas à élucider, le jeune
homme n’osa rien répliquer à la vieille bossue.