Les dimensions de l’objet
matériel sont très importantes, environ 550 millions
de machines servant des pages sous des noms distincts (c’est-à-dire
sans compter les machines qui les consultent, la vôtre ou
la mienne), ce qui donne une idée des milliers de kilomètres
de câbles qui constituent l’infrastructure matérielle
globale du réseau. Mais ces dimensions-là n’ont
que peu d’intérêt, sauf peut-être pour
quelques ingénieurs réseaux férus de meccano
géant. De même, les dimensions de l’objet immatériel
sont immenses, le nombre de pages visibles sur le web (qui n’est
qu’une des parties d’Internet) se chiffre en milliards.
Les différentes parties d’Internet recèlent
chacune des quantités d’informations effroyables, dont
la mesure fait l’objet de batailles d’experts et de
mathématiciens. La seule chose qui reste certaine, c’est
qu’Internet a depuis longtemps dépassé les limites
de nos capacités de conceptualisation : Internet est devenu
un monde tout simplement trop vaste pour que quiconque puisse prétendre
en connaître toutes les facettes.
Parler des dimensions
physiques ou immatérielles d’Internet n’a donc
pas réellement de sens car les méthodes de comptage
exact font défaut et sont remplacées par des approximations
; surtout, ces dimensions estimées n’offrent tout simplement
pas d’intérêt. Quel est l’intérêt
d’Internet ? Il faut peut-être simplement rappeler qu’Internet
n’est qu’un lieu de passage (immatériel) permettant
à des personnes d’exercer une activité commune
pour percevoir que son intérêt est celui d’affranchir
ces personnes des distances. Les activités communautaires
qui se déroulaient localement hier (le club de macramé
du village de mes grands-parents) sont maintenant accessibles à
des adeptes plus éloignés (le même club sur
Internet sera rejoint par d’audacieux macramistes japonais).
Ce qui ne veut pas dire que ces activités communautaires
seront forcément plus ouvertes : le club de macramé
du village voisin, depuis toujours farouchement protectionniste,
refusera les membres non cooptés par peur de laisser diffuser
le secret millénaire de la double torsade à ressaut,
son orgueil. Ouverte ou pas, c’est la nature de l’activité
qui la définit, et qui fonde l’intérêt
de ceux qui voudraient participer à cette activité.
Activité est ici
à prendre dans son sens le plus large, qu’il s’agisse
de macramé ou de transactions boursières internationalisées.
C’est-à-dire qu’il faut la distinguer de l’usage,
une même activité se déclinant suivant plusieurs
usages. Car il existe bien sûr des clubs de macramé
où les adeptes se retrouvent pour comparer leurs techniques,
mais aussi des magazines de macramé que dévorent les
aficionados. L’activité est la même, les usages
sont différents. Internet ne modifie pas cette matrice :
quand elles sont présentes, les activités existent
à l’identique, mais ce sont la plupart des usages qui
sont facilités. Ce sont ces activités et ces usages
qui structurent réellement Internet, et l’on peut donc
les considérer comme des axes ou comme des dimensions.
Il existe bien sûr
des activités mal adaptées au monde numérique,
mais la nature de l'activité qui est le partage humain est
toujours possible au sein du réseau : si l'on ne peut pratiquer
l'activité en question, on peut toujours en parler ou se
servir du réseau pour partager et entretenir l'intérêt
pour cette activité. De même, il existe des usages
impossibles à reproduire (ceux qui ressortent de l'usage
physique des objets, par exemple) mais toujours le moyen de parler
de ces usages en ligne, ce qui constitue un usage complémentaire.
Ces dimensions par l’activité
et par l’usage sont cependant mieux à même de
nous donner une idée plus claire de l’extension gigantesque
d’Internet. Qui n’a jamais été surpris,
au détour de la lecture d’un site web sur un sujet
qui lui tient à cœur et dont il connaît les pourvoyeurs
principaux sur le Net, de trouver un lien vers un sujet très
différent, étranger à ses préoccupations
principales, et dont il découvre d’un coup la richesse
des contributions existantes (quelle que soit l’importance
du sujet) ? On ne soupçonne généralement pas
cette richesse dans les activités qui ne nous intéressent
pas, notre égocentrisme ayant tendance à nous faire
croire que seuls nos sujets de prédilection ont une importance
intrinsèque. Très récemment, j’ai ainsi
découvert de manière tout à fait fortuite la
richesse des sites consacrés au scrapbooking, une activité
parmi d’autres qui génère sur Internet un flot
d’information très important suivant différent
usages (sites de créations personnelles, sites commerciaux,
forums de discussion, clubs de création, blogs, concours
en lignes…).
De nouvelles dimensions
– au sens que nous venons de définir - s'ajoutent sans
cesse à Internet. Les blogs sont, par exemple, d'apparition
assez récente, quoique déjà anciens à
l'échelle de temps du réseau des réseaux, qui
est très compressée. Les blogs sont à la fois
un usage et une activité puisqu'ils sont, pour certains,
la réactivation de l'ancien journal d'écriture intime
(encore que cette intimité ait pris un sens nouveau avec
Internet, où se disputent anonymat de l'immensité
et extrême publicité des débats) et, pour d'autres,
un simple support permettant de tenir les chroniques régulières
d'une activité préexistante. Les blogs ont été
le moyen pour toute une nouvelle catégorie de personnes d'appréhender
Internet et de rentrer dans ce nouveau monde irréel et concret.
Même pour celles et ceux qui ont abandonné en cours
de route parce qu'ils n'avaient pas mesuré à quel
point produire un contenu intéressant est compliqué
ou bien seulement mettre en forme un contenu est astreignant, il
y a fort à parier que ce contact avec le monde des blogs
a été source de plaisir et découverte de nouveautés.
Et l'on peut parier également qu'ils ont eu l'impression
que le monde des blogs était en soi un des piliers d'Internet,
une sorte de part majoritaire - en importance, en intérêt
sinon en volume - de l'Internet qu'ils fréquentaient.
Dans cette constellation des blogs qui leur servait de porte d'entrée
dans le monde numérique du réseau, des étoiles
brillent comme des balises d'orientation, les blogs reconnus et
réputés, ceux dont on entend le plus parler quand
on saute de liste de liens en liste de liens. Les fameux blogs influenceurs
auprès desquels les blogueurs débutants cherchent
appui, publicité et références : des blogs
plus connus que les autres dans le petit monde du sujet traité.
Le blog étant avant tout question de personne, voire d'ego
(à la différence d'un magazine collectif comme le
nôtre), cette constellation nombriliste revendique une importance
qui, si on y réfléchit bien, apparaît aussi
vaine que de vouloir prétendre connaître la taille
d'Internet. Le blog d'influence et d'importance dans son domaine
a dix, mille, dix mille blogs pairs dans d'autres sujets qui passionnent
d'autres gens, et tous ces blogs ne sont qu'un phénomène
récent dans Internet qui compte mille autres usages de toutes
ces activités.
Car ce qui caractérise
ce monde nouveau-né qu'est Internet, c'est l’ajout
permanent de nouvelles dimensions. Comme notre monde physique à
sa naissance déployant ses dimensions recourbées dans
un big-bang fondateur, le monde numérique n'en finit pas
de muter depuis sa naissance, les usages se superposant aux usages
sans que jamais ne meurent tout à fait les usages les plus
anciens (en témoigne la remise au goût du jour de Usenet,
par exemple). Et, bien sûr, sans que ne cessent de s'ajouter
chaque jour de nouvelles activités par pans entiers, le réseau
captant et devenant le support à tout ce qui a trait à
une quelconque activité humaine : cherchez, cherchez, vous
trouverez forcément sur Internet une page, un blog, un forum
consacré à ce qui vous passionne. Même s'il
s'agit d'un macramé new-age utilisant des poils d'animaux.
Et ce n'est pas tout : Internet sait aussi sécréter
des activités (et des usages) qui lui sont propres, inventés
à partir de cette histoire propre qui s'est construite (très
rapidement, il faut le rappeler) sur la petite révolution
que cette interconnexion de réseaux a apporté à
nos vies. Les moteurs de recherche ont ainsi donné vie à
toute une panoplie de jeux mettant en lumière leurs défauts
ou bien à des activités visant à les leurrer
pour fausser résultats soi-disant infaillibles.
Voilà donc ce
qui fait la dimension d'Internet : non plus une dimension physique,
mais une dimension calquée sur l'esprit humain et l'incroyable
diversité des activités et des usages qu'il a su forger,
entretenir et développer en quelques millénaires d'évolution.
Internet est un support qui accélère cette évolution
en facilitant la propagation de l'information, unité de mesure
de ces activités et de ces usages. Internet n'est pas la
bibliothèque universelle, Internet n'est pas infini : Internet
a la même dimension que l'esprit humain, les mêmes potentialités,
les mêmes richesses et, hélas, les mêmes étroitesses.