L'anarchie pour des libertés Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
1 - HK

Ils appellent ces mois-là les mois brumeux. Parfois cela peut durer plusieurs heures, plusieurs semaines, jusqu'à trente jours d'affilée. L'air devient si opaque que même en plein jour, de la rive de Kowloon, située juste en face de la magnifique cité, les Hongkongais ne distinguent que de vagues ombres fondues dans un brouillard grisâtre. Alors les épais nuages de pollution se teintent du reflet métallique des tours prétentieuses de la ville, transformant ainsi le soleil en une éternelle pleine lune baveuse. Le gris prend peu à peu possession de toute chose - ciel, terre, mer et hommes - pour les effacer dans ce jour devenu crépuscule.

 
 

Sur le ponton, face à l'une des vues les plus célèbres du monde, un pêcheur observe cette opacité métallique avec amusement, comme s'il voulait en comprendre son mécanisme physique, en dissocier les formes, mais sans trop se soucier des retombées environnementales d'un tel phénomène. Ce qui normalement lui importe le plus se trouve dans son panier en osier, plutôt bien garni, où s'entassent désormais quelques poissons maigrichons, fraîchement pêchés. Au-dessus, une enveloppe déchirée masque une carte postale de Paris.
Non ! Aujourd'hui, ce qui le soucie le plus, ce n'est ni la quantité de poissons qu'il ramènera dans les bidonvilles de Kowloon Walled City ce soir, ni combien de dioxyde de souffre il inhalera au cours de la journée, mais bel et bien à quoi pense son frère à plus de six mille kilomètres de là.
"Je m'en vais, lui avait-il dit, sur ce même quai, deux semaines auparavant. Je te laisse tout et je pars. La famille, les soeurs, les neveux et nièces. Ne leur explique rien, ils ne pourraient pas comprendre". Les yeux vers le sol, il n'avait même pas cherché à leur dire au revoir. Seul son frère méritait cet égard. Rien qu'une minute, non pas pour un au revoir, mais pour un adieu fraternel. Il n'en pouvait plus de cette vie, de cette ville, de cette crasse - besoin de changer d'air, s'était-il contenté de dire en toussant, puis il avait ajouté, de toute façon, ils me forcent à partir.
Pourtant reçue seulement depuis la veille, la carte postale parisienne était déjà extrêmement usée, car elle avait fait le tour de toutes les mains de la famille. Tous voulaient la lire, comprendre et pleurer à nouveau. Car le pêcheur n'avait rien dit, n'avait rien transmis et beaucoup le croyaient mort, dans les ruelles sombres des bidonvilles ou noyé entre la rive des pauvres de Kowloon et celle des lumières et des richesses d'où il revenait chaque soir, en costard cravate. Alors quand ils comprirent qu'il les avait abandonnés, c'est comme si tout d'un coup le corps venait d'être déterré et que toute la famille s'était renouée autour de lui pour le rouer de coups, pour salir sa mémoire. Le paria, le lâche, celui qui était parti sans explication, avec son argent et sa suffisance. Celui-là pourtant qui venait des mêmes faubourgs qu'eux, de la même rue, du même immeuble.

 
 

Dehors, sans un regard pour la cité éclairée, le pêcheur se met en marche vers la famille, carte postale en main, yeux rivés sur les quelques mots griffonnés par son frère. A cet instant, il ne sait s'il doit l'envier ou le maudire. "Mon frère, je suis bien arrivé à Paris. Embrasse-les tous pour moi. Je reviendrai ... peut-être. Et dès que je peux, je vous enverrai de l'argent". De l'argent ! Comme si c'était l'unique préoccupation. Le pêcheur n'avait que faire de son argent, ni du temps qu'il lui faudrait pour l'envoyer. De toute façon, jamais cet argent n'arriverait jusqu'ici, à Kowloon Walled City. Alors pourquoi le faire miroiter ainsi ? Voulait-il qu'on lui pardonne ? Maudit soit ce frère, lâche devant sa famille. Maudit soit cet enfant injustement aidé par la nature, sorti premier de son rang et propulsé dans les salles de marchés, en face, de l'autre de côté de la rive. Maudit soit ce jeune nouveau riche, qui ne se retourne même pas pour tendre la main aux siens, et qui s'enfuit à la première occasion vers des marchés lointains.

2 - Paris

Ici, personne ne me connaît, à la douane, j'ai décliné mon identité sans aucune réaction particulière. Les papiers étaient en règle, un permis de séjour, un contrat de travail, et même une lettre de l'ambassade de Chine pour faciliter les démarches. On ne fait pas entrer un Chinois aussi facilement à Paris sans billet de retour au pays ! A moins que si.
Etrange idée que je me faisais de la France, avec son caractère plus latin, plus convivial, plus humaniste. Il s'agit tout de même du pays des droits de l'homme, me répétais-je avant de partir lorsque j'élaborais ma fuite, en détruisant tous les documents compromettants du bureau. Dans les couloirs curvilignes et vitrés de l'aéroport Charles-de-Gaulle, j'observe de surprenantes ressemblances avec ma ville natale. Les gens, autour, ont changé mais ils ont le même vide dans leurs yeux, la même détermination à ne pas communiquer, la même froideur qui pousse l'individu à se séparer du groupe. Finalement, les Parisiens ont les traits de caractère des Hongkongais : pressés, tendus, extrêmement seuls et pourtant bien présents dans les bousculades des transports en commun. Serait-ce l'internationalisation qui les pousse à s'uniformiser à ce point ou l'absence universelle du goût des autres ? Quelle époque ! ... Et ce foutu ciel gris parisien qui n'est que le prolongement de la brumeuse nappe de nuages que je viens de quitter.
Dans cet univers en apparence semblable, je déambule et finis par trouver mon chemin, à l'aide de gestes, de sourires et du petit papier où est griffonnée l'adresse de mon contact : monsieur Siu, au 17 rue Philibert Lucot. Le mot "intermédiaire" serait le plus adéquat pour qualifier le rôle de monsieur Siu dans notre organisation. Discret, il appartient à la direction des ressources humaines, spécialisé dans les échanges internationaux et dans l'optimisation globale des missions spéciales au sein de l'entreprise. En fin de compte, personne ne comprend exactement son rôle, c'est un insatiable globe-trotter, et on lui prête plus d'une dizaine de fonctions aux titres tous plus alambiqués les uns que les autres. Mais souvent, quoi qu'on en dise, les mots les plus pompeux cachent des vérités bien plus simples à comprendre : monsieur Siu doit me recaser dans une des succursales du groupe, le temps que l'Affaire se tasse. J'ai bien conscience de la gêne occasionnée, et je dois m'y plier. Le rendez-vous est fixé à dix-huit heures, ce soir, chez lui.
Au Bomby's, sur la place d'Italie, je profite des derniers rayons de soleil printaniers avant l'averse en griffonnant sur une carte postale, achetée à la sauvette dans le RER, quelques mots pour mon frère. Pas le temps de la poster que je dois déjà regagner le 17 de la rue de monsieur Siu, où un immeuble à la façade blanche, sans style, avec une simple porte en bois sécurisée par un digicode, m'accueille sobrement. Monsieur Siu a su rester humble et discret malgré son rang dans notre entreprise. L'étroitesse de l'escalier me montre qu'il a gardé cet esprit de confinement des appartements hongkongais, sans doute pour ne pas être dépaysé. De l'interphone placé juste après la porte d'entrée, la voix froide de monsieur Siu m'indique l'étage puis, avant d'ouvrir la porte, il ponctue par cette accueillante remarque : "Vous êtes en retard, numéro 7".

3 - HK

L’aube offre la première vision nette de la cité depuis plus d’un mois, comme pour annoncer un renouveau. Voilà trente jours qu’ils sont sans nouvelle de lui et que la famille a repris peu à peu son rythme en attendant la prochaine carte postale.
Chaque soir, le pêcheur retourne à l’embarcadère où il avait l’habitude d’attendre son frère rentrant de Hong Kong. Souvent l’aîné s’efforçait de ramener des poissons pour toute la communauté ; le cadet, lui, certains soirs, des valises pleines d’argent. Dans la cité de Kowloon, personne ne posait de questions sur la provenance de ces dollars, ils les prenaient et le respectaient d’autant plus. Selon les soirs, et l’humeur de son frère, lorsque le dernier bateau l’avait laissé seul sur l’embarcadère, soit il rentrait sans dire un mot, soit il se permettait une parenthèse temporelle, un instant où il s’asseyait à côté de lui et le regardait pêcher. Rares étaient ces moments où le lien fraternel renaissait au travers d’échanges insignifiants sur la lune ou le temps, et le pêcheur savait les savourer. Rares étaient dans ces moments-là les minutes de vérités où la langue de son frère enfin se déliait : « Aujourd’hui j’ai tué ! », avait-il un jour lâché alors qu’ils quittaient le ponton. En réponse, son frère n’avait rien su dire, ses bras l’avaient entouré durement, une étreinte rude et un rire bruyant comme pommade à sa douleur. Ainsi, sporadiquement, il lâchait quelques mots que son frère prenait en apparence à la rigolade, mais qui, au fond de lui, l’inquiétaient de plus en plus : « Ils m’en demandent toujours plus ! », « Aujourd’hui, j’ai failli y passer ! », « Et voilà, j’en suis à dix ! », « Demain, je ne serai peut-être plus là ».
Et ce soir, il n’est plus là ! Voilà plus d’une heure que le dernier bateau a ramené les derniers passagers de Hong Kong, et les quais sont désormais déserts. Quand on a vu rentrer un frère tous les soirs au foyer avec une ponctualité sans faille, il est difficile de ne plus s’attendre à le revoir, et c’est ainsi que chaque soir le pêcheur arpente le ponton jusqu’à l’aube, jusqu'à s’endormir sur son panier en osier.
Au matin, ce matin, à son réveil, alors que la nuit l’a abandonné une nouvelle fois sur l’embarcadère, il s’aperçoit qu’une carte postale a été épinglée délicatement sur sa chemise. Il y est écrit : « Votre frère ne reviendra jamais. Ne l’attendez plus. »
Et à côté de lui, une dernière valise pour acheter son silence. Aujourd'hui, il ne pêchera pas.

4 - Paris

J’appartiens à la race des héros, celle que les peuples de tout temps ont acclamée, celle qui pousse l’humanité à dépasser toujours ses limites : les limites d’un corps, de sa performance intrinsèque. Je garde de ma carrière le souvenir d’années de bonheur, de combats et de souffrance, entre la salle de gym de la rue Carnot et le stade Charlety de l’autre côté du périphérique, où je ramenais après chaque entraînement mon lot d’hématomes et de crampes. Mes études bâclées pour devenir athlète, un corps justement centré sur la compétition, des disponibilités naturelles pour la course, et la rencontre d’un entraîneur en vue aux méthodes efficaces et admises par la communauté, m’ont permis de briller rapidement sur tous les podiums du monde. Mais maintenant, le Seigneur de la piste vit dans l’ombre d’une gloire passée, couverte de médailles et d’expositions médiatiques ; la quarantaine a grisonné mes cheveux et arrondi mes muscles, mais personne en France n'ose prétendre que j’ai perdu de ma superbe silhouette. Et aujourd'hui, je vais montrer au monde entier que rien n'a changé, en dressant bien haut au-dessus de ma tête cette flamme de l’espérance. Ils ne me l’enlèveront pas, ce rêve de tout sportif, jeune ou vieux, ni l’establishment occidental pour lequel un zèle tapageur soudain rejaillit pour gâcher la fête, ni le pouvoir chinois qui s’empêtre éternellement dans des explications vaseuses. Je me fous de leurs réponses, ni même de leur politique. On leur a donné les Jeux, ils sont à eux, laissez-nous tous en profiter ! Et moi le premier ! Quand j’aurai cette torche allumée au bout de mon bras, personne ne pourra venir m’interrompre – sinon je cogne, je cogne si fort que j’écraserai la face de n’importe quel moine tibétain, aussi puissant soit-il. Venez ! Essayez seulement ! Les muscles, l’athlétisme et l’Olympie sont avec moi et vous autres, journalistes va-t-en-guerre et autres prêtres de pacotille, vous ne ferez pas le poids. Je vous attends.

Moi aussi je t’attends. Tu es ma cible, ma victime parisienne, le moyen de me racheter des erreurs de Hong Kong. J’essaierai d’être efficace pour que tu sentes le moins possible la mort t’emporter. Je dois te tuer, oui, devant les caméras, évidemment, avec les flammes et le drapeau tibétain, tel est le contrat de monsieur Siu. Ca va être joli, n’est-ce pas - un attentat d’un moine tibétain sur l’un des plus grands sportifs français de tous les temps portant la flamme olympique au pied de la Tour Eiffel. Devant tous les médias du monde, voilà un bon moyen pour cesser toute cette mascarade médiatique et laisser le champ libre à la Chine d’organiser ses Jeux dans le calme.
Je t’attends dans un des bosquets qui longent l’avenue principale, le long des quais, avec un long couteau dans la main droite, car ils ne veulent pas d’un attentat propre et discret, mais au contraire, ils me demandent de réaliser une vraie boucherie, « le plus sanguinolent possible, à la carotide, coupez lui la carotide devant les caméras de France 2 et de TF1, numéro 7 », a-t-il rajouté avant de me raccompagner à la porte de chez lui. Evidemment, dans la cohorte de gardes du corps autour de la flamme, les officiels chinois sont au courant de l’opération et je ne devrais avoir aucun mal à t’atteindre, petit prétentieux. Voilà, je te vois, tu es dans ma ligne de mire. Les télévisions du monde entier t’accompagnent. Que tu as l’air fier ! Fierté de Français qui croit encore à la domination du monde. Mais vous n’êtes qu’une nation en perte de vitesse, à se tripoter le nombril en critiquant ceux qui prennent le relais ; nation juste bonne à discuter au bistrot sur l’avenir du monde, tandis que nous, les Chinois, nous construisons le futur, en travaillant et en prenant notre destin en main.
Quand ma lame transpercera ton corps, je prendrai en main le destin des Jeux. Plus qu’une centaine de mètres, quatre-vingt dix, quatre-vingt, soixante-dix, …

 
 

Qu’ils sont ridicules, tous, autour de moi, à me protéger ainsi, je suis assez costaud pour défendre la flamme jusqu’au Stade Charléty. Les officiels asiatiques en transe m’empêchent d’avancer, tout comme ces journalistes autour. Certains me filment, me sourient, me saluent, voire même me congratulent de mon courage – car peu de sportifs se sont associés à cet événement finalement - d’autres hurlent, clament le boycott, certains ont même affiché des menottes sur les édifices parisiens. C’est ridicule, nous piétinons tous à attendre d’être cueillis par ces troublions de tibétains.
Les voilà, ils attaquent par la gauche et par la droite, des moines, des badauds, même des journalistes. Les officiels sont débordés, je me laisse secouer pour esquiver un premier assaillant, un second, puis finalement je cogne le troisième. Le moine est à terre. A peine ai-je le temps de me redresser qu’une fumée épaisse m’entoure. Putain ! Un de ces eunuques a réussi à éteindre la flamme olympique. De toute part, on se jette sur moi, les gardes du corps, les officiels, me cachent des caméras, avant que l’un d’entre eux me remette une nouvelle flamme allumée, tandis que nous changeons d’itinéraire et traversons la Seine par la passerelle Debilly.

Soixante, cinquante, quarante, ... merde, qu'est-ce qui se passe ?
"Mission annulée, repliez-vous, numéro 7, tout de suite."

5 - HK

Sur le ponton, ils s'embrassent.
- Pourquoi es-tu revenu ?
- Là-bas, j'ai échoué.
- Alors, ils t'ont fait revenir chez nous.
- Non, je suis de passage. Demain je pars pour Pékin.
- Pékin ? Tu ne vas pas être tout seul. Le monde entier s'est donné rendez-vous à Pékin.
- Je sais, c'est pour cela que j'y vais.
- Pourquoi ?
- Eviter à nouveau l'échec là-bas.
- Il te laisse une dernière chance, c'est ça ?
- Oui.
- Et pourquoi ne disparais-tu pas ? Dans Kowloon, tu pourrais te cacher un temps ou rejoindre notre oncle à Canton. Notre famille est assez grande pour t'héberger et te protéger d'eux.
- Non... et la famille...
- C'est bon ! Nous préférons t'avoir vivant sans dollars, que mort avec.
- Je ne sais rien faire d'autre que tuer.
- Destin des jeunes cadets de l'école militaire de Whampoa, n'est-ce pas ?
- Je crois, oui.
- Foutaises, tu es brillant !
- Je dois partir, ils m'attendent. Tiens !
- Qu'est-ce que c'est ?
- Un billet d'avion et un ticket pour la cérémonie d'ouverture des Jeux. J'y serai moi aussi. Je t'attendrai.
- Avec un fusil ?
- Au revoir, frère.

6 - Beijing

Danse du point rouge,
La future cible avance,
Le bruit de la foule.

Chaleur accablante,
le français est dans la ligne
de mire, je l'attends.

J'arme mon fusil,
dans la tribune officielle,
les autorités.

Une place pour lui,
le Président des français,
d'honneur et d'argent.

Une balle pour lui,
pas d'échec numéro 7,
quand le bruit des foules.

Que me sert un frère,
qui se tue pour un symbole,
qui n'est pas le sien.

 
OB
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés