|
J’étais
heureux d’avoir trouvé ce chat. Enfin, je devrais plutôt
dire : heureux qu’il m’eût trouvé, tant
notre vie commune fut le fait de l’animal, plus que de ma
volonté.
J’habitais, il y a de cela bien des années, une chambre
de bonne sous les toits d’un immeuble du 15ème arrondissement,
rue Vaugirard, tout près de la mairie. La pièce était
exiguë. Mon frère, quand il venait me voir, disait en
souriant que chez moi, au moins, tout était à portée
de main. C’était presque vrai. De mon lit, je pouvais
aussi bien attraper la cafetière posée sur le petit
frigo dans un coin, qu’ouvrir la fenêtre, ou encore
saisir ma basse électrique rangée derrière
la porte d’entrée. Faisaient office de décoration
des piles de livres de toutes tailles et des plantes vertes, en
une quantité extravagante pour la taille de la pièce.
Je possédais en particulier trois énormes ficus, qui
obstruaient à peu près toute la fenêtre et dont
l’un trempait certaines de ses racines aériennes dans
le lavabo ébréché où je faisais aussi
bien ma toilette que la vaisselle. Ce capharnaüm était
complété par une collection, modeste à l’époque,
d’anciens instruments de mesure. C’étaient les
seuls objets de la chambre que je nettoyais régulièrement,
car j’en étais un peu amoureux, d’un amour jaloux
de collectionneur. Il y avait un sextant de marine en cuivre, deux
microscopes, l’un noir, l’autre en laiton, et un dernier
instrument plus étrange, dont je n’ai jamais su le
nom mais dont les subtiles mécaniques, les deux cadrans aux
mesures à demi effacées, l’allure générale,
me fascinaient. Je passais des heures à les manipuler en
ignorant presque tout de leur principe de fonctionnement (sauf pour
les microscopes, avec lesquels j’observais les nervures des
feuilles de mes plantes, et les divers insectes que je récoltais
dans les pots), pour le plaisir de faire jouer les vis de réglage
et de voir glisser les verres optiques. Je me faisais l’effet
d’un homme de Neandertal ayant découvert une boussole
ou un briquet, sans jamais avoir tout à fait compris l’utilité
et le fonctionnement de ces instruments rudimentaires.
Je ne sortais pas beaucoup, par manque d’argent en partie,
mais aussi à cause de mon caractère indépendant
et sédentaire qui m’a toujours tenu éloigné
de la foule et des grands espaces. Je passais mes soirées
à lire – de tout, en abondance – ou à
parler pendant des heures, en buvant du rhum, avec des amis –
toujours les mêmes. Ils venaient le plus souvent à
l’improviste, s’asseyaient où ils pouvaient,
par terre, sur le lit à moitié défait, et restaient
jusqu’à une ou deux heures du matin. A cette heure,
à la fois ankylosés et ivres, nous sortions prendre
l’air, descendions la rue Blomet jusqu’au square Saint-Lambert,
dont nous escaladions les grilles. Certains soirs, nous poussions
jusqu’à la Seine par la rue des Entrepreneurs, ou jusqu’à
la Petite Ceinture, par la rue de la Croix-Nivert. De retour de
ces pèlerinages nocturnes, je rentrais chez moi exténué
et me jetais sur mon lit où je dormais tout habillé
jusqu’au lendemain matin.
La vie professionnelle et familiale me semblait appartenir à
un avenir très lointain, presque inatteignable, et devant
concerner, pour tout dire, d’autres gens que moi, dont la
situation d’étudiant constituait la seule réalité
acceptable d’un présent permanent.
Je n’ai pas parlé des femmes. C’est qu’à
l’époque, elles étaient des éléments
extérieurs de mon monde, et si certains amis venaient parfois
accompagnés, il était entendu une bonne fois pour
toutes qu’elles n’étaient que des figurantes.
Je voyais dans une fille remarquable un objet de discussions, d’interrogations
infinies, un être sans doute étrange et séduisant
mais, en définitive, infréquentable.
Mais voilà qu’emporté par le flux des souvenirs,
j’oublie l’essentiel, ce chat qui a traversé
mon existence à ce moment-là et qui a donné
à mes souvenirs de cette époque l’aura mystérieuse
d’une légende.
Peu avant deux heures, il quitta ma chambre pour ne jamais revenir.
Ce chat, qui ne se laissa jamais caresser, s’offrait aristocratiquement
à la seule contemplation de mes yeux. Par jeu, j’avais
tenté plusieurs fois de l’approcher mais il disparaissait
aussitôt. Ses rebuffades, que j’attribuais par dérision
à une pudeur comique chez un animal, finit par m’énerver.
J’utilisais toutes les ruses, mais il s’échappait
à chaque fois, si bien que, d’abord interloqué,
je changeai d’humeur au fil des nuits passées en compagnie
de l’animal. Je devins irritable, attendant toute la journée
avec impatience, avec même une certaine fébrilité,
à la longue, mon tête à tête nocturne
avec le fuyant animal. Au bout de deux mois, mes amis, après
m’avoir fait part de leur inquiétude, jugèrent
qu’il était préférable de me laisser
tranquille, car ce n’était pas la première fois
que je traversais une crise de misanthropie. Elles passaient à
la longue et, compréhensifs, ils ne m’en faisaient
aucun grief. La vérité, c’est que je m’enfonçais
dans une sorte de dépression, que j’attribuais à
mon impuissance à toucher le pelage de l’animal. J’avais
des moments de désespoir total, entrecoupés parfois
de fulgurants instants d’exaltation. J’avais acquis
la certitude qu’il m’eût suffi de caresser sa
fourrure pour recevoir, à travers les milliers de poils gris
perle de son magnifique pelage, la somme des connaissances que demandait
mon âme, le total du savoir sur le monde sensible dans ses
millions d’aspects divers, comme autant de grains de poussière
ramassés au long des aventureux trajets du félin –
que j’imaginais fantastiquement vieux – des mornes plateaux
d'Asie aux déserts arides d’Afrique, retenus et cachés
dans le réseau gris des poils, déposés là
par le hasard d’un improbable don, à la portée
d’une main chanceuse.
Je me retournai un matin dans mon lit et je sus qu’il était
parti, parce qu’il n’était pas à sa place,
me fixant de ses yeux émeraude, et qu’il n’aurait
jamais consenti à être ailleurs qu’en ce lieu
qu’il s’était lui-même assigné,
dans ce bout de lit magnifié par sa présence nocturne.
La matinée s’écoula dans une sorte de brouillard
mental traversé de pensées mornes battant contre les
carreaux ruisselants de pluie de la fenêtre. Il ne restait,
dans le naufrage définitif de mes pensées, comme le
rescapé sur le radeau écrasé de soleil sur
une mer d’huile, que la seule certitude du départ de
l’animal.
Deux jours plus tard, quand je me décidai enfin à
oublier mon ennui en m’adonnant à mon passe-temps favori,
je ne pus retrouver mon troisième instrument de mesure, celui-là
même qui avait été à l’origine
de l’apparition du chat. Je ne le cherchai pas longtemps,
car il m’apparut naturel qu’il en fût ainsi et,
pour tout dire, je n’étais pas loin de penser que le
chat avait dû l’emporter avec lui.
Le chat était extraordinairement mince, ce qui lui donnait
une allure énigmatique, entre maigreur famélique et
élancement aristocratique. Il s'agissait d'une sorte de siamois,
au poil assez long, avec de très grandes oreilles, un animal
assez étrange donc, en tout cas pour l’idée
que je me fais d’un chat de gouttière (car il ne semblait
aucunement perdu). Ses yeux, comme je l’ai dit, étaient
couleur émeraude, et il semblait à la fois impassible
et nerveux.
La première fois que je l’aperçus, je crus mourir
d’effroi. Je me rendais en pleine nuit, à peine réveillé,
aux toilettes communes de l’étage, quand mon regard
croisa deux lueurs vertes émanant d’une masse qui me
parut très grande au milieu du couloir. Dans ma lancée
je fis encore un pas, bien involontaire, vers cette chose, qui poussa
alors un tel cri que je crus que mon cœur allait sortir de
ma poitrine. C’est dans ces circonstances grotesques que je
fis sa connaissance.
J’avais passé une partie de la soirée à
astiquer les cuivres et à faire jouer les vis et les optiques
de cet instrument dont je n’ai jamais su le nom. A un moment
donné, je me suis amusé à regarder la Lune
à travers la vitre de la fenêtre. Elle laissait apparaître
sa silhouette semi-sphérique au-dessus de l’immeuble
d’en face. Je la voyais toute déformée à
travers l’optique, dont je modifiais le rapport, et c’est
alors que je perçus une sorte de déclic. Il me sembla
que l’image de la Lune devenait énorme et prenait une
netteté effrayante ; mais cette vision fut éphémère,
car j’avais déjà modifié le réglage
et je fus incapable de le retrouver.
Pendant le mois qui suivit, cherchant une explication à l’apparition
du chat, je me convainquis que je l’avais appelé avec
l’appareil. Cette explication, pour absurde qu’elle
soit, est encore celle que je retiens aujourd’hui, je l’avoue
de bonne grâce, parce que je la trouve plus rassurante que
d’autres, comme par exemple l’idée que je suis
devenu fou, ou que le monde tel que je le concevais a définitivement
craqué sous mes pieds comme de la glace et que je sombre
dans un autre monde où rien n’est à sa place.
|