Un chat Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Aux amoureux des chats d’Uthar et d’ailleurs.
 


J’étais heureux d’avoir trouvé ce chat. Enfin, je devrais plutôt dire : heureux qu’il m’eût trouvé, tant notre vie commune fut le fait de l’animal, plus que de ma volonté.
J’habitais, il y a de cela bien des années, une chambre de bonne sous les toits d’un immeuble du 15ème arrondissement, rue Vaugirard, tout près de la mairie. La pièce était exiguë. Mon frère, quand il venait me voir, disait en souriant que chez moi, au moins, tout était à portée de main. C’était presque vrai. De mon lit, je pouvais aussi bien attraper la cafetière posée sur le petit frigo dans un coin, qu’ouvrir la fenêtre, ou encore saisir ma basse électrique rangée derrière la porte d’entrée. Faisaient office de décoration des piles de livres de toutes tailles et des plantes vertes, en une quantité extravagante pour la taille de la pièce. Je possédais en particulier trois énormes ficus, qui obstruaient à peu près toute la fenêtre et dont l’un trempait certaines de ses racines aériennes dans le lavabo ébréché où je faisais aussi bien ma toilette que la vaisselle. Ce capharnaüm était complété par une collection, modeste à l’époque, d’anciens instruments de mesure. C’étaient les seuls objets de la chambre que je nettoyais régulièrement, car j’en étais un peu amoureux, d’un amour jaloux de collectionneur. Il y avait un sextant de marine en cuivre, deux microscopes, l’un noir, l’autre en laiton, et un dernier instrument plus étrange, dont je n’ai jamais su le nom mais dont les subtiles mécaniques, les deux cadrans aux mesures à demi effacées, l’allure générale, me fascinaient. Je passais des heures à les manipuler en ignorant presque tout de leur principe de fonctionnement (sauf pour les microscopes, avec lesquels j’observais les nervures des feuilles de mes plantes, et les divers insectes que je récoltais dans les pots), pour le plaisir de faire jouer les vis de réglage et de voir glisser les verres optiques. Je me faisais l’effet d’un homme de Neandertal ayant découvert une boussole ou un briquet, sans jamais avoir tout à fait compris l’utilité et le fonctionnement de ces instruments rudimentaires.
Je ne sortais pas beaucoup, par manque d’argent en partie, mais aussi à cause de mon caractère indépendant et sédentaire qui m’a toujours tenu éloigné de la foule et des grands espaces. Je passais mes soirées à lire – de tout, en abondance – ou à parler pendant des heures, en buvant du rhum, avec des amis – toujours les mêmes. Ils venaient le plus souvent à l’improviste, s’asseyaient où ils pouvaient, par terre, sur le lit à moitié défait, et restaient jusqu’à une ou deux heures du matin. A cette heure, à la fois ankylosés et ivres, nous sortions prendre l’air, descendions la rue Blomet jusqu’au square Saint-Lambert, dont nous escaladions les grilles. Certains soirs, nous poussions jusqu’à la Seine par la rue des Entrepreneurs, ou jusqu’à la Petite Ceinture, par la rue de la Croix-Nivert. De retour de ces pèlerinages nocturnes, je rentrais chez moi exténué et me jetais sur mon lit où je dormais tout habillé jusqu’au lendemain matin.
La vie professionnelle et familiale me semblait appartenir à un avenir très lointain, presque inatteignable, et devant concerner, pour tout dire, d’autres gens que moi, dont la situation d’étudiant constituait la seule réalité acceptable d’un présent permanent.
Je n’ai pas parlé des femmes. C’est qu’à l’époque, elles étaient des éléments extérieurs de mon monde, et si certains amis venaient parfois accompagnés, il était entendu une bonne fois pour toutes qu’elles n’étaient que des figurantes. Je voyais dans une fille remarquable un objet de discussions, d’interrogations infinies, un être sans doute étrange et séduisant mais, en définitive, infréquentable.
Mais voilà qu’emporté par le flux des souvenirs, j’oublie l’essentiel, ce chat qui a traversé mon existence à ce moment-là et qui a donné à mes souvenirs de cette époque l’aura mystérieuse d’une légende.


Peu avant deux heures, il quitta ma chambre pour ne jamais revenir. Ce chat, qui ne se laissa jamais caresser, s’offrait aristocratiquement à la seule contemplation de mes yeux. Par jeu, j’avais tenté plusieurs fois de l’approcher mais il disparaissait aussitôt. Ses rebuffades, que j’attribuais par dérision à une pudeur comique chez un animal, finit par m’énerver. J’utilisais toutes les ruses, mais il s’échappait à chaque fois, si bien que, d’abord interloqué, je changeai d’humeur au fil des nuits passées en compagnie de l’animal. Je devins irritable, attendant toute la journée avec impatience, avec même une certaine fébrilité, à la longue, mon tête à tête nocturne avec le fuyant animal. Au bout de deux mois, mes amis, après m’avoir fait part de leur inquiétude, jugèrent qu’il était préférable de me laisser tranquille, car ce n’était pas la première fois que je traversais une crise de misanthropie. Elles passaient à la longue et, compréhensifs, ils ne m’en faisaient aucun grief. La vérité, c’est que je m’enfonçais dans une sorte de dépression, que j’attribuais à mon impuissance à toucher le pelage de l’animal. J’avais des moments de désespoir total, entrecoupés parfois de fulgurants instants d’exaltation. J’avais acquis la certitude qu’il m’eût suffi de caresser sa fourrure pour recevoir, à travers les milliers de poils gris perle de son magnifique pelage, la somme des connaissances que demandait mon âme, le total du savoir sur le monde sensible dans ses millions d’aspects divers, comme autant de grains de poussière ramassés au long des aventureux trajets du félin – que j’imaginais fantastiquement vieux – des mornes plateaux d'Asie aux déserts arides d’Afrique, retenus et cachés dans le réseau gris des poils, déposés là par le hasard d’un improbable don, à la portée d’une main chanceuse.
Je me retournai un matin dans mon lit et je sus qu’il était parti, parce qu’il n’était pas à sa place, me fixant de ses yeux émeraude, et qu’il n’aurait jamais consenti à être ailleurs qu’en ce lieu qu’il s’était lui-même assigné, dans ce bout de lit magnifié par sa présence nocturne.
La matinée s’écoula dans une sorte de brouillard mental traversé de pensées mornes battant contre les carreaux ruisselants de pluie de la fenêtre. Il ne restait, dans le naufrage définitif de mes pensées, comme le rescapé sur le radeau écrasé de soleil sur une mer d’huile, que la seule certitude du départ de l’animal.
Deux jours plus tard, quand je me décidai enfin à oublier mon ennui en m’adonnant à mon passe-temps favori, je ne pus retrouver mon troisième instrument de mesure, celui-là même qui avait été à l’origine de l’apparition du chat. Je ne le cherchai pas longtemps, car il m’apparut naturel qu’il en fût ainsi et, pour tout dire, je n’étais pas loin de penser que le chat avait dû l’emporter avec lui.


Le chat était extraordinairement mince, ce qui lui donnait une allure énigmatique, entre maigreur famélique et élancement aristocratique. Il s'agissait d'une sorte de siamois, au poil assez long, avec de très grandes oreilles, un animal assez étrange donc, en tout cas pour l’idée que je me fais d’un chat de gouttière (car il ne semblait aucunement perdu). Ses yeux, comme je l’ai dit, étaient couleur émeraude, et il semblait à la fois impassible et nerveux.
La première fois que je l’aperçus, je crus mourir d’effroi. Je me rendais en pleine nuit, à peine réveillé, aux toilettes communes de l’étage, quand mon regard croisa deux lueurs vertes émanant d’une masse qui me parut très grande au milieu du couloir. Dans ma lancée je fis encore un pas, bien involontaire, vers cette chose, qui poussa alors un tel cri que je crus que mon cœur allait sortir de ma poitrine. C’est dans ces circonstances grotesques que je fis sa connaissance.
J’avais passé une partie de la soirée à astiquer les cuivres et à faire jouer les vis et les optiques de cet instrument dont je n’ai jamais su le nom. A un moment donné, je me suis amusé à regarder la Lune à travers la vitre de la fenêtre. Elle laissait apparaître sa silhouette semi-sphérique au-dessus de l’immeuble d’en face. Je la voyais toute déformée à travers l’optique, dont je modifiais le rapport, et c’est alors que je perçus une sorte de déclic. Il me sembla que l’image de la Lune devenait énorme et prenait une netteté effrayante ; mais cette vision fut éphémère, car j’avais déjà modifié le réglage et je fus incapable de le retrouver.
Pendant le mois qui suivit, cherchant une explication à l’apparition du chat, je me convainquis que je l’avais appelé avec l’appareil. Cette explication, pour absurde qu’elle soit, est encore celle que je retiens aujourd’hui, je l’avoue de bonne grâce, parce que je la trouve plus rassurante que d’autres, comme par exemple l’idée que je suis devenu fou, ou que le monde tel que je le concevais a définitivement craqué sous mes pieds comme de la glace et que je sombre dans un autre monde où rien n’est à sa place.

 
DH
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