Le taureau et la porte étroite Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
La vie est un peu brève, et courte est la prairie,
La place est chère - l'espace est pauvre - un seul soleil !
S'y chauffer tous les jours demande de l'énergie ;
Pour ça, Freddy le taureau n'a pas son pareil.

Encore tout taurillon il savait remuer,
Passer dessus les autres et piétiner ses soeurs
Pour prendre sa place au milieu du râtelier :
Freddy le jeune taureau affichait ses valeurs.

Et puis quand au printemps on leur ouvrit l'enclos
- Chaque matin, passant la même porte étroite,
La même allée boueuse, crottée, aux murs trop hauts -,
Freddy fut le premier à y poser les pattes.

Il y courait partout ! Il fallait tout manger !
La prairie est petite et le troupeau nombreux ;
Ce qui est dans sa panse ne sera pas pour eux.
Le printemps passe vite, plus vite encore l'été,

Les saisons sont passées. A force d'être premier,
Il a pu manger plein, baiser plein, mais peu rire.
Mâle dominant, il ne devrait plus courir
- Il faut plus qu'être devant lui pour le dépasser.

Etre premier pourtant ne se désapprend pas
Car le respect n'est pas un titre, mais un salaire.
Chaque jour le gagner n'est pas pour lui déplaire ;
Chaque jour dans l'allée, Freddy bouscule, se bat.

Qu'importe si la prairie est trop large pour tous !
Qu'importe si chaque soir il repart écoeuré,
L'estomac trop rempli et les couilles vidées !
C'est sa seule règle : sois le premier, passe avant tous.

Les saisons passent. L'allée s'étrécit. Freddy sue.
Hier, entre les murs trop hauts qui mènent au pré,
Un jeune taurillon lui est passé dessus
Et a ri. Hors de lui, Freddy l'a éventré.

Les saisons passent. Le troupeau, le pré, ont grandi.
Malgré l'herbe abondante le matin, c'est la guerre.
On a poussé Freddy. Son front a touché terre.
Quand il s'est relevé, le pré était rempli.

Un autre matin gris, tandis qu'il s'en allait
De sa démarche lourde vers son carré à paître,
Un jeune taurillon - un qu'il avait vu naître
L'été d'avant - sans vergogne déjà l'occupait.

Freddy est moins rapide, mais il est fort et lourd ;
Il s'approche sans crainte du petit morveux :
"- Dégage ! lui beugle-il. Va jouer dans la cour !
Ce coin-ci est à moi, l'honneur va au plus vieux !

- La loi du premier occupant, lui fit Morveux,
Est la loi la plus sage. Tu as lu La Fontaine ?
- Non, j'ai pissé dedans ; et puis, pour ta gouverne,
Un vrai mâle ne lit pas. Lire, c'est pour les boeufs."

Mais Morveux n'aime pas les brutes, les incultes.
Un taureau raffiné avec une langue de pute,
Voilà ce qu'est Morveux et Freddy le Costaud,
Voyant reculer l'autre, se croit vainqueur trop tôt.

Freddy parfois s'essouffle - il ne sait pas pourquoi.
Passer la porte étroite est chaque jour plus dur.
Son imposant poitrail naguère faisait la loi ;
Aujourd'hui son autorité a des fissures.

Quand un jeune taureau vient lui barrer la route,
Freddy est toujours prêt à lui faire son affaire.
Mais les femelles, toutes, l'empêchent d'en rien faire.
Elles s'interposent. Il les menace. Elles s'en foutent.

Il broute son carré. Autour de lui, le vide.
Il sont tellement nombreux ! Personne ne lui parle.
A l'autre bout du pré, Morveux fornique à bride
Abattue : les génisses, les vaches mûres, les vieilles carnes.

Il lui paraît si près, le temps où il régnait !
Sûrement il n'est pas loin - il n'est pas vieux !
D'être mal respecté, il voit rouge, il les hait !
Tous, les jeunes, les grosses, le fermier - et Morveux !

Mais ce matin enfin le destin a tourné.
Hier, Freddy s'est battu, s'est pris à meugler
Si fort que les vaches comme des insectes aveuglés
Couraient partout ! Le soir, leur lait avait tourné.

"Le respect, ça se prend, ça s'apprend, ça s'enseigne,
Se dit Freddy content en sortant du sommeil
- Il est encore gonflé de la scène de la veille -,
Même si pour l'enseigner il faut donner des beignes."

Quand il sort, devant lui l'allée est vide. Et droite.
Le troupeau dans son dos le regarde avancer.
Le soleil du matin a séché la rosée.
L'air pur. Le soleil déjà haut. La porte étroite.

Freddy s'élance. C'est son matin ! C'est son espoir !
Il galope gaiement sur l'allée de terre dure.
Au loin il voit, au lieu du pré, une ouverture.
Bizarre ? Qu'importe ! Il s'y engouffre. - C'est l'abattoir.

 
 
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