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L'île de
Pâques : je croyais à un voyage absolu. J'avais commencé
à écrire, à ce moment, la relation de ces moments
perdus au fond du Pacifique. Je souhaitais des textes inspirés,
des envolées lyriques. Et puis, après cette introduction,
plus rien ne m'était venu. Ce voyage n'existait pas. Un non-voyage.
La découverte de la mort, d'une terre morte, nonobstant les
habitants charmants du lieu. C'était quelques années
avant que je ne comprenne la nature du voyage, que je n'arrive à
poser des mots sur mes chemins, à comprendre l'inanité
et l'arrogance et la violence de ces voyages-là, c'était
avant que je n'ai peur de l'avion à n'en plus voyager.
Aujourd'hui, je reprends les photographies, jour par jour, de ce que
j'ai vu en cet endroit le plus désolé du monde. J'essaye
de raviver ma mémoire. A quoi pensais-je devant ces paysages,
devant ces statues ? Je m'étais promis de m'en souvenir, il
ne me reste presque plus rien.
De ce qui précède
le jour 1, rien d'autre que le vol et l'atterrissage brutal.
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| Tout d'abord l'horizon. C'est ma première
vraie île. Ce n'est pas n'importe quelle île, son isolement
est une sorte d'absolu sur terre. Mais cet isolement n'est pas une
désolation, l'avion qui nous a menés jusqu'ici en est
la preuve. Cette île est isolé mais pas solitaire. Et
la sensation d'isolement tient plutôt à cette sensation
nouvelle d'être loin, très loin, de toute autre terre
habitée. Elle prend également racine dans l'évocation
de ces hommes qui, venus ici en pirogue de mer, restèrent tant
de siècles loin de tout, dans un isolement vrai, jusqu'à
ce qu'un bateau hollandais arrive en vue de l'île un jour de
Pâques pour leur plus grand malheur. L'horizon prend un sens
différent ici : mes horizons précédents étaient
illustrations de voyage, mélancolies d'autre chose, espoirs
de changement. Celui-ci est barrière, clôture, fin. Les
précédents m'invitaient à les rejoindre, celui-ci
me menace. Tu n'auras rien de moi, même si je suis du bleu des
mers du Sud. Le fameux bleu des mers du Sud. |
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| Où sont les statues ? Ce sont elles que nous
sommes venus voir. Pourtant, elles sont mortes une fois comme les
hommes qui les ont érigées. Il a fallu que d'autres
hommes décident de leur redonner vie en les dressant à
nouveau sur leurs cairns rebâtis. La plupart restent à
dormir entre les herbes, peut-être à jamais, comme les
statues inachevées restées quelque part à l'intérieur
de l'île, dans une carrière de lave. A dormir ? Mortes,
plutôt. Mortes comme cette statue jetée à terre,
à demi enfouie dans l'herbe et le sol, entre les pierres éparpillées
de ce qui était une tombe de notable. Ce n'est pas la première
statue que nous voyons, mais c'est la première qui m'émeut.
Etre venu de si loin pour voir les grandes statues dressées
dos à la mer, et comprendre face à cette statue aux
yeux vides contemplant le ciel céruléen la tragédie
permanente de cette île. Cette statue, là, tuée. |
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| Sur cette île
triangulaire, chaque pointe compte ses volcans dont les dégorgements
de lave anciens ont formé la plateforme sur laquelle ont pris
racine les palmiers, les herbes, la vie. En grimpant vers le cratère
inondé d'un de ces volcans, je suis saisi par la petitesse
de l'île dans le vaste domaine marin qui l'entoure, qui l'encercle.
Je prends cette photo des volcans de l'autre bout de l'île,
j'y vois la mer nous entourant, j'y devine à gauche la mer
qui continue, je pressens le terrible confinement des hommes sur cette
terre étroite. Les nuages ne sont plus comme à notre
habitude les porteurs des intempéries qui arrosent la terre.
Ce sont de libres coureurs du Pacifique, et celui qui à droite
éclate en pluie grise sur la mer ne verra même pas qu'il
a survolé pendant une fraction de sa course ce misérable
morceau de terre ; il continuera imperturbable, porté par les
alizés, sa course vers d'autres parallèles. Sous mes
pieds, la terre volcanique. Autour de l'île, un immense, immense
vide agité. |
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| Arrivé au flanc du volcan qui servait de réserve
naturelle d'eau douce, je constate la nature foncièrement hostile
des abords de l'île. Volcanique, ses flancs sont de roche noire,
coupante, entassée, sans douceur. Y aborder est périlleux.
Sur ce volcan dont le cratère tombe abruptement dans la mer,
on devine pourtant des sentes qui permettaient aux hommes-oiseaux
de courir puis de nager vers le piton rocheux qui émerge là-bas
de la mer étale. Mais quel mur ! Un mur où la vie s'enracine
pourtant dès qu'elle le peut, couvrant le vieux volcan d'un
voile vert. L'hostilité n'est manifestement que dans l'esprit
des hommes à l'abordage, des nageurs venus d'ailleurs. L'île
est depuis beaucoup plus longtemps ouverte aux vies qu'elle protège
de sa terre noire et fertile. L'eau douce de cette île est dispensée
par les nuages continus du Pacifique, et la lave fracturée
laisse les infiltrations créer des sources un peu partout.
Avec ou sans les hommes, la vie de l'île a trouvé une
dynamique immémoriale. Et même après que les hommes
aient détruit la forêt pour élever leurs statues,
le vieux volcan garde encore en ses flancs le bouillon de culture
vital, et le fameux jonc Totora qui trompa l'explorateur Eyerdhal. |
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| C'est ici que
l'on apprend l'histoire des hommes-oiseaux, relatée par les
gravures de la pierre. Cette histoire, tout le monde la connaît
grâce au film hollywoodien qui l'a racontée. Les hommes
qui plongeaient du haut du volcan, dévalant ses pentes pour
se jeter à la mer et tenter d'être les premiers à
rejoindre les îles là-bas pour dérober un oeuf
de frégate. On nous la raconte à nouveau. Elle est hypothétique.
C'est maintenant du folklore, comme le cannibalisme des tribus gagnantes,
ou l'histoire des reines murées pendant des mois pour que leur
peau soit la plus blanche possible. Ce folklore a quelque chose de
rassurant, comme s'il remettait ce voyage en place dans le prisme
bien connu du tourisme. Pourtant, c'est seul que je veux aller à
la rencontre des autres lieux de l'île, à la rencontre
de la désolation et du désespoir de cette terre perdue.
Ce sera pour demain.
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| PmM |
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