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| Papa voulait
que je joue au rugby. Il n’a jamais compris pourquoi je préférais
sauter au-dessus des vaches. Il disait souvent : "¡Las
vacas son para comer, pibe!". Papa aimait les chevaux mais
la passion pour les vaches, fussent-elles de course, lui paraissait
incongrue. Il avait quitté l’Argentine au temps de la
dictature et avait choisi le sud-ouest de la France sous prétexte
d’une lointaine origine basque. Il s’y était marié
et n’avait plus quitté les Landes. Il avait gardé
de l’Argentine une nostalgie qui jamais ne disparut. "Tous
les Argentins sont tristes", aimait-il à dire quand
on le surprenait habité par la mélancolie. Il proférait
aussi des phrases définitives sur le bonheur. Il énumérait
quatre façons d’être heureux : une femme dans les
bras, sur le dos d’un cheval, un livre à la main et un
ballon de rugby sur le cœur. Pas de place pour la course landaise.
Tout cela lui restait parfaitement étranger. Il observait avec
un humour distancié le monde qui l’entourait. D’ailleurs,
papa n’a jamais maîtrisé complètement le
français. Il mêlait des mots argentins, des exclamations
porteñas à son français singulièrement
accentué. Quand il entraînait l’équipe première
de rugby de Grenade-sur-Adour, les joueurs se regardaient, perplexes,
lors de ses discours d’avant-match ou pendant l’explication
des exercices d’entraînement. Personne ne le comprenait.
Je ne lui ai jamais avoué que je refusais de jouer au rugby
par peur des coups. Plus tard, je lui cachai également la raison
véritable de mon entrée à l’école
taurine. Ce n’était évidemment pas par bravoure.
Mon oncle du côté maternel, Michel, m’amenait à
la course. Il avait été un pilier de rugby médiocre
avant d’être un cordier médiocre, mais je m’en
moquais comme d’une guigne. Lui aussi parlait bizarrement, mélangeant
gascon et français. Il était en tout cas plus loquace
que papa et savait se faire aimer de tous. On le saluait chaleureusement,
lui donnait l’accolade, le bourrait de coups amicaux. Nous ne
manquions jamais les courses dans les arènes démontables
d’Eyres-Moncube. Là-bas, l’émotion gagnait
l’enfant que j’étais lorsque la coiffeuse de village
levait le bras pour annoncer la prime de cinquante francs du salon
"Coiffure Sandrine". Elle avançait d’un geste
lent son bras blanc comme une fleur d’aubépine et faisait
signe à la présidence. Ses cheveux étaient teints
en blond platine, il m’était impossible de soupçonner
que ce n’était pas là sa couleur naturelle. Elle
me semblait américaine. Alors, l’écarteur lui
jetait un regard d’acteur, effectuait son demi-tour devant la
vache et adressait à la coiffeuse ce salut mystérieux
: levée des talons, les paumes de la main vers le ciel. Je
désirais ces jours-là devenir coursayre pour regarder
les belles face à face. J’y voyais plus de gloire que
dans l’anonyme pugilat d’un match de rugby. Les écarteurs
me paraissaient trop facilement victimes des tumades, aussi préférais-je
les bonds des sauteurs. Bien sûr, il n’y avait pas le
boléro, le costume était moins brillant mais ma souplesse
me permettait de voltiger avec facilité au-dessus des vaches
landaises. Dans ma carrière, je manquai d’élégance
mais ne pris jamais un mauvais coup. |
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Papa ne vint presque jamais me voir aux arènes
et la coiffeuse d’Eyres-Moncube avait suivi un militaire à
Mulhouse quand je quittai l’école taurine. Papa préférait
les chevaux, ai-je dit. Il me parlait d’un "criollo"
alezan qu’il avait laissé en Argentine et qu’il
aimait comme sa vie. Papa passait souvent les soirées au
fond d’une bouteille à écouter la voix basse
de Jorge Cafrune en train de chanter : "Zambita, cantá,
no la esperes más, tenés que pensar que si no volvió,
es por que ya te olvidó". Il racontait que ce chanteur
de musique folklore était mort sur son cheval, attrapé
par une voiture dans les années 1970. Papa n’a jamais
été proche des gens d’ici, même maman
se demandait parfois qui elle avait épousé. Il était
resté très solitaire bien qu’il s’occupât
beaucoup du rugby du village. Il avait une vision assez aristocratique
de ce sport, le geste, le mouvement comptaient avant tout : j’y
voyais un point commun avec la course landaise. Il me parlait des
joueurs de l’équipe d’Argentine des années
1970, les Pumas Hector Silva, Rodriguez Jurado, Sansot, Ricardo
Handley, et surtout Hugo Porta. Je lui répondais par Rachou,
Didier Goeyte et même Forsans, Ramuncho et Ramunchito, Taris
ou Laloubère pour me donner bonne figure quand lui-même
choisissait ses références loin dans le passé.
Sa main balayait le vide en signe de dédain. Il avait une
admiration sans borne pour Hugo Porta, qui avait débuté
comme footballeur aux Bocas Juniors pour atteindre le poste de ministre
des sports après sa longue et prestigieuse carrière
de demi d’ouverture de rugby. "On ne pouvait plus
mal commencer et mieux finir", philosophait papa. Il rapportait
qu’il avait vu une fois Hugo Porta sauter au-dessus d’un
défenseur lors d’un match à Buenos Aires. C’était
un athlète complet, auteur de plus de cinq cent points avec
l’équipe des Pumas.
Quand papa s’occupait de l’équipe de Grenade,
il lui arriva d’être frustré dans son ambition
d’entraîneur. En premier lieu, les joueurs et les autres
dirigeants le comprenaient mal à cause de son accent et,
surtout, papa ne parvenait pas à leur faire saisir sa vision
du sport. Il élaborait des stratégies compliquées,
faisait des "tableaux noirs " sur lesquels il griffonnait
des combinaisons audacieuses et tenait des discours abstraits sur
le sens du rugby. Ses qualités techniques étaient
reconnues mais son étrangeté impressionnait.
Il lui arriva durant une saison de manquer d’effectif. En
plein hiver, près d’une vingtaine de joueurs seniors
étaient blessés. Il invoqua l’amour filial pour
que je prenne temporairement une licence. Il n’y a pas de
courses landaises en janvier, j’étais rapide, j’avais
dix-huit ans. Je l’avais déçu en abandonnant
à la première adolescence le rugby pour la course
et je ne pouvais lui refuser cela. Papa exigeait de moi si peu de
choses. J’allai donc m’entraîner avec le groupe
de l’équipe première pendant une semaine et
j’observai mon père gesticulant, mettant en place ses
lancements de jeu géométriques, pendant que les joueurs,
les mains sur les hanches, les corps fumant dans la nuit hivernale,
crachaient régulièrement sur le sol. Le dimanche,
le jour du match, il me plaça à l’aile. Durant
la première période, je ne touchai aucun ballon d’attaque,
me contentant de faire le yoyo le long de la ligne de touche ; je
courais en avant lorsqu’on attaquait, je courais vers l’arrière
lorsqu’on défendait, en essayant de deviner ce que
papa pensait de ma prestation. Je fus incapable d’attraper
au vol les deux ou trois ballons tapés au pied dans ma direction.
A la mi-temps, les coéquipiers moquèrent mes réceptions
défaillantes : "T’en as pas marre des amortis
de la poitrine, l’Argenton ?". Ils m’appelaient
"l’Argenton", je n’ai jamais su pourquoi,
sans doute pensaient-ils que cela sonnait mieux qu’"Argentin".
Argentin, je l’étais moins que mon père mais
lui était déjà surnommé "Loco".
Au temps mort, papa ne me dit pas un mot et ne s’adressa d’ailleurs
à aucun joueur en particulier. Il parlait au groupe, à
lui-même, les yeux dans le vague, ponctuant ses phrases de
"¡Caramba!" et eut un geste énigmatique vers
le ballon. Le jeu reprit avec pour moi le même va-et-vient
solitaire. J’essayais toutefois de rester concerné
et je m’appliquais dans mes courses lorsque le ballon vint
jusqu’à moi. Dans ma tête, la consigne paternelle
: "Courir vers la ligne de touche comme pour la traverser puis,
une fois le défenseur attiré par la trajectoire, changer
soudainement d’appui pour repiquer intérieur",
se brouillait quelque peu. J’oubliai tout cela, serrai le
ballon contre ma poitrine et courus droit. Mon adversaire aussi
fonçait dans ma direction. Il avait remarqué la faiblesse
de mes réceptions. Devinant mon inexpérience, il s’apprêtait
à me faire reculer par un plaquage en plein élan.
Alors, comme par réflexe, lorsqu’il fut à un
mètre de moi, étendant son corps pour attraper mon
bassin, je pris appui sur mes deux pieds ensemble et exécutai
un saut périlleux au-dessus de mon adversaire, comme s’il
était une longue vache noire. Je retombai sur mes jambes
avec un léger déséquilibre qui m’aurait
valu une sanction des jurés aux arènes. Le public,
mes coéquipiers, mes adversaires me regardèrent médusés.
Les autres défenseurs ne cherchèrent pas même
à me rattraper si bien que je n’eus plus qu’à
marquer l’essai en trottinant. Puis, derrière la ligne
adverse, j’effectuai un petit salut de coursayre en direction
des spectateurs et des coiffeuses de mon imagination. Cet essai
ne permit pas de rattraper le résultat en notre défaveur
et nous perdîmes quatorze à sept.
A "Coupignon", le lieu de la réception d’après-match
de Grenade, papa, comme à son habitude, paya une tournée
générale. Il offrait toujours un verre à tous,
après une victoire ou une défaite, avec une solennité
semblable. Cette fois, il riait aux éclats. Il me disait
: "¡Igual que Hugo! ¡Saltaste igual que Hugo!".
Parfois, il éclairait son entourage par la même exclamation
en français : "Comme Hugo Porta ! Encore mieux !".
Et il riait, il riait, en affichant ses dents blanches de chanteur
de tango. Il riait si fort que je me demandai si je l’avais
déjà vu rire auparavant.
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| JH |
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