Les coyotes hurlaient.
Etait-ce des coyotes,
encore une fois j'en suis réduit aux conjectures ; de la
même façon que j'ai immédiatement associé
l'endroit à un désert d'altitude genre Gobi, sans
même passer par les déductions ni la logique, de même
j'ai tout de suite attribué les longs hurlements qui ont
revêtu le silence à des coyotes. Cette planète
que j'avais d'abord baptisée Sahara se révélait
davantage Kansas ou Pampa. Les hurlements et glapissements des coyotes
m'ont fait grimper les instincts dans les jambes et je me suis retrouvé
- comment, je ne m'en souviens pas davantage - perché sur
un de ces troncs, une de ces branches qui pliait sans casser mais
en craquant comme cent diables. Mon refuge était précaire
autant que provisoire, ça ne faisait pas l'ombre d'un doute,
à peine arrivé sur cette planète, déjà,
j'avais les charognards aux fesses et mon seul refuge naturel allait
s'effondrer sous le poids de ma musculature et de mon équipement.
Sous moi le sol restait brun sombre sec et propre, plus loin la
plaine s'allumait de dizaines de petits yeux jaunes, le ciel restait
orienté à la nuit - pas vraiment la nuit, simplement
orienté vers elle, bleu sombre transparent avec des bandes
de plus en plus noires vers l'Est, ce devait être le soir
ou s'efforcer de l'être, sinon je n'aurais pas dit orienté
mais occidenté, je suis pilote de vaisseau et ce genre de
précision est crucial dans mon métier. Je parle de
précision fort à mon aise et je suis au désespoir
de ne pouvoir en donner davantage au lecteur, il se trouve que,
alors que j'étais en si mauvaise posture, les circonstances
oubliées de ma chute mirent entre mes mains un instrument
capital, la planche anti-G de secours de mon petit appareil, qui
pendouillait par sa sangle à quelques mètres de moi.
Je rampai donc vers elle, mettant à mal la pauvre branche
qui me portait - elle devait trouver la mort aussi inutilement douloureuse
que la vie avait été interminablement chiante - et
je finis par poser ma main dessus, planche de salut s'il en fût
jamais ! En bas on m'observait de dizaines de prunelles jaunes,
on ne hurlait plus, signe que la proie était à portée,
on observait avec une indéniable curiosité, j'aurais
juré presque avec amusement, la lutte entre la branche morte
et la gravité, certain de l'issue, sans impatience : nourriture
et divertissement dans la même soirée, c'est un luxe
que les coyotes de Kansas Planet ne doivent pas connaître
tous les jours. Dans cette lutte si tragique surgit l'élément
dramatique - totalement ignoré dans ces contrées si
reculées où le théâtre n'en est qu'à
ses balbutiements - sous la forme technologique et sonore d'un léger
"bzzz", le bruit de la planche anti-G s'activant sous
le poids de mon corps. Il était temps : la branche, elle,
n'en pouvait plus de nous retenir et dans un dernier craquement
s'effondrait définitivement vers le sol.
Ceux d'entre vous qui
ne sont jamais montés sur une planche anti-G devront prendre
mes mots pour argent comptant quand je parlerai de la joie ineffable,
du pur plaisir de glisse que l'on ressent à flotter ainsi
en plein ciel, les pieds glissés dans les footstraps d'un
morceau de plastique et d'électronique de la taille d'une
demi-planche à repasser et, dans mon cas, peinte en vert
et brun, couleur camouflage car je suis militaire et même
si, pour ce qui est de Planète Pampa, le camouflage aurait
pu se passer du vert. Le côté planche de surf est uniquement
là pour le style - et la protection, insiste la hiérarchie
-, les générateurs de champs anti-G sont désormais
si miniaturisés qu'ils tiennent dans l'épaisseur d'une
montre et dirigent leur poussée automatiquement entre la
masse à laquelle ils sont reliés et la source d'attraction.
En l'air et en conséquence, toutes les figures sont permises,
vous pouvez aussi bien vous déplacer la tête en bas
et la planche aux pieds, ça fonctionne malgré tout.
Bref, c'est devant un public canin médusé que j'effectuai
ma sortie, ma figure préférée étant
l'avion, planant bras étendus face tournée vers le
sol - l'avion ou l'oiseau, appelez ça comme vous voulez,
je suis militaire et mes comparaisons vont plus naturellement à
la technologie qu'à la faune terrestre.
Quelques mois plus tard
et après qu'une exploration des environs m'eut révélé
que Kansas Planet ne méritait pas son nom - on y trouve de
vraies forêts bien vivantes, arrosées de fleuves puissants
et bruissantes d'une vie synonyme de nourriture -, j'avais établi
mes quartiers dans une ancienne ville - pas ville, le mot précis
est plus certainement base, quelques grands bâtiments de béton
dont une tour très haute au septième étage
de laquelle je dormais - dominant la jungle du haut d'une colline
déboisée. La vie reprenait ses droits, notamment celui
d'occuper tout l'espace qui lui plaît, de parasiter et d'infester
les aires et les murs de béton ou de métal établis
par l'homme, de créer des fissures et de s'y installer, de
pousser et s'ouvrir et s'affaler et chier partout sans rien entretenir
jusqu'à ce que tout s'effondre, un droit dont elle abuse
systématiquement dès qu'on lui laisse quelques décennies
de paix royale. Il fallait en déduire que tel avait été
le cas, la façade de la tour que j'occupais n'était
plus qu'un souvenir, certains planchers avaient subi l'attraction
des pluies, du vent et des bestioles, d'autres étaient enfoncés
par une ligne puissante d'épineux qui, têtes baissées,
y creusaient des brêches avec insouciance. Le septième
étage était à peu près intact, en dehors
du mur ouest qui s'était effondré, du plancher jusqu'en
haut des fenêtres. C'est par cette ouverture que j'y entrais
plutôt que de me fier aux escaliers de secours, par là
aussi que j'y faisais entrer ma compagne, car j'avais fini par découvrir
que je n'étais pas seul rescapé du naufrage, ou plutôt
que mon naufrage n'était pas le premier et que des humains
erraient sur cette planète depuis Dieu sait combien de temps,
ma compagne y était née, il y avait donc au moins
vingt-cinq ou trente ans que régulièrement des vaisseaux
venaient s'écraser comme des merdes sur cette espèce
de triangle des Bermudes. Je dis vingt-cinq ou trente ans, à
estimer l'âge de ma compagne, encore fraîche et jeune
et ferme avec simplement l'apparition des premières lignes
au front, près des yeux et aux coins de la bouche, indicatrices
des futures rides, et qu'en l'absence de tout marketing elle n'avait
jamais cherché à dissimuler. D'où venait-elle,
elle n'en savait rien, qui lui avait appris à parler le français,
elle ne savait pas davantage, depuis qu'elle était gamine
elle avait vécu avec quatre autres enfants de son âge
sous la seule supervision de robots-nurses, et lorsque ceux-ci étaient
tombés définitivement en panne - quelle belle expression,
"tomber définitivement en panne", quelle chance
ont les machines de ne pas mourir - ils s'étaient retrouvés
livrés à eux-mêmes. Tout ce qu'elle avait pu
me dire c'est qu'à cette époque, elle venait d'avoir
ses premières règles. Mes amis les coyotes m'avaient
suivi, eux ou du moins le bruit selon lequel de la nourriture exotique
venait d'arriver, tombée tout droit du ciel, et la jungle
entourant la "base" ou "ville", je ne sais vraiment
pas lequel choisir, retentissait de leurs hurlements presque toutes
les nuits. Je n'aurais pas dû me sentir visé, pas spécialement,
pas avec cette forêt regorgeant de gibier et de viandes de
toutes sortes, mais pourtant je l'étais. Qu'on ne vienne
pas me dire qu'il s'agissait de paranoïa, les coyotes en voulaient
à mon joli petit derrière, pour quelle raison, je
l'ignore, mais j'en veux pour preuve la surprise de ma compagne
en entendant pour la première fois leurs hurlements d'aussi
près. Je devais dégager quelque phéromone unique
et particulièrement appétissante. Peut-être
est-ce la raison de la disparition des expéditions précédentes,
dévorées par les coyotes, tandis qu'ils ne s'approchent
jamais des natifs et natives de la planète. Et peut-être
ma compagne agissait-elle comme un bouclier, peut-être dégageait-elle
une phéromone répulsive combattant la mienne car les
coyotes ne firent jamais que nous encercler et hurler, sans jamais
chercher à nous approcher davantage. Et puis un jour que
j'inspectais, pour quelque raison, la base de la tour, je réalisai
avec terreur que je n'avais pas ma planche anti-G sur moi. Je l'avais
perdue, égarée, oubliée quelque part, ma planche
de salut, celle qui m'avait jusqu'à présent garanti
contre les coyotes. Elle n'était nulle part autour de moi.
C'était comme dire que j'avais égaré ma vie
ou ma femme, les heures m'étaient comptées et je ne
pouvais même plus regagner notre septième étage,
j'étais cloué au sol et ma compagne en haut, cette
nuit les hurlements se feraient plus proches et je reverrais les
yeux jaunes et cette fois j'aurais l'insigne honneur de contempler
ce qui se trouvait au bout.
Paniqué, je me
suis mis à courir.
Où, je n'en avais
pas la moindre idée. Probablement je cherchais à retrouver
ma compagne et ses phéromones répulsives, tout en
sachant pertinemment qu'elle se trouvait sept étages au-dessus
de moi. Peut-être aussi espérai-je trouver l'escalier.
Mais l'escalier ne menait pas au septième étage, n'est-ce
pas, sans cela pourquoi aurais-je choisi d'y résider dès
mon arrivée, n'ayant à l'époque pas de compagne
et craignant les coyotes ? Peu importe, je courais. Droit devant,
le long de l'immeuble, sur sa terrasse de béton. Le coin
se rapprochait, il était là, je le pris et je m'arrêtai
net.
Tranquillement allongé,
en plein soleil, sur la courte terrasse courant contre le flanc
de la tour, vous l'aurez deviné, un coyote. Et que ne tenait-il
pas dans sa gueule ! N'était-ce pas - ô surprise -
ma planche anti-G elle-même ! Les yeux mi-clos, somnolant
de la somnolence du repu, il agita faiblement la queue en me voyant.
Son attitude était si amicale et nonchalante que j'osai l'approcher,
tendre la main, la poser sur le précieux objet. L'animal
le lâcha. Je le pris, le passai lentement à mes pieds
sans le quitter des yeux, clik bzzz, hop, je décollai de
quelques centimètres. Il avait toujours les yeux mi-clos,
les oreilles doucement rabattues sur le côté de la
tête, la queue remuant gentiment. Mon féroce prédateur,
mon cauchemar du premier jour. Avant de m'éloigner vers de
meilleurs cieux, je ne sais pas pourquoi, je me suis penché
et je l'ai caressé, sans brusquerie, sur le front, entre
les oreilles, puis sur le museau. Il a eu l'air d'apprécier.