Technologie et bestialisme Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
De la manière dont j'arrivai sur cette planète on eût aussi bien pu dire que j'y tombai. On eût aussi bien pu appeler cette planète Sahara, pour ce qu'il en restait. De ma chute je n'ai qu'un souvenir très vague, il faisait sombre, le sol était dur, d'un brun de terre sèche, propre, sans paille ni plante, d'un brun de désert, d'une terre dure et sombre qui m'a donné à penser que je me trouvais sur un plateau, un de ces déserts qui deviennent glacés la nuit. Autour de moi la silhouette sinistre de quelques arbres réduits à leur plus simple expression, un tronc, quelques branches, parfois une seule, prolongeant le tronc, un grand morceau de bois vertical à peine enraciné, mort debout, d'une mort sèche et cassante, et comme ça deux ou trois d'entre eux, peut-être cinq, honnêtement je ne sais plus, comme je le disais la chute n'a pas laissé de souvenir impérissable dans ma cervelle et très vite l'urgence s'est déclarée.

Les coyotes hurlaient.

Etait-ce des coyotes, encore une fois j'en suis réduit aux conjectures ; de la même façon que j'ai immédiatement associé l'endroit à un désert d'altitude genre Gobi, sans même passer par les déductions ni la logique, de même j'ai tout de suite attribué les longs hurlements qui ont revêtu le silence à des coyotes. Cette planète que j'avais d'abord baptisée Sahara se révélait davantage Kansas ou Pampa. Les hurlements et glapissements des coyotes m'ont fait grimper les instincts dans les jambes et je me suis retrouvé - comment, je ne m'en souviens pas davantage - perché sur un de ces troncs, une de ces branches qui pliait sans casser mais en craquant comme cent diables. Mon refuge était précaire autant que provisoire, ça ne faisait pas l'ombre d'un doute, à peine arrivé sur cette planète, déjà, j'avais les charognards aux fesses et mon seul refuge naturel allait s'effondrer sous le poids de ma musculature et de mon équipement. Sous moi le sol restait brun sombre sec et propre, plus loin la plaine s'allumait de dizaines de petits yeux jaunes, le ciel restait orienté à la nuit - pas vraiment la nuit, simplement orienté vers elle, bleu sombre transparent avec des bandes de plus en plus noires vers l'Est, ce devait être le soir ou s'efforcer de l'être, sinon je n'aurais pas dit orienté mais occidenté, je suis pilote de vaisseau et ce genre de précision est crucial dans mon métier. Je parle de précision fort à mon aise et je suis au désespoir de ne pouvoir en donner davantage au lecteur, il se trouve que, alors que j'étais en si mauvaise posture, les circonstances oubliées de ma chute mirent entre mes mains un instrument capital, la planche anti-G de secours de mon petit appareil, qui pendouillait par sa sangle à quelques mètres de moi. Je rampai donc vers elle, mettant à mal la pauvre branche qui me portait - elle devait trouver la mort aussi inutilement douloureuse que la vie avait été interminablement chiante - et je finis par poser ma main dessus, planche de salut s'il en fût jamais ! En bas on m'observait de dizaines de prunelles jaunes, on ne hurlait plus, signe que la proie était à portée, on observait avec une indéniable curiosité, j'aurais juré presque avec amusement, la lutte entre la branche morte et la gravité, certain de l'issue, sans impatience : nourriture et divertissement dans la même soirée, c'est un luxe que les coyotes de Kansas Planet ne doivent pas connaître tous les jours. Dans cette lutte si tragique surgit l'élément dramatique - totalement ignoré dans ces contrées si reculées où le théâtre n'en est qu'à ses balbutiements - sous la forme technologique et sonore d'un léger "bzzz", le bruit de la planche anti-G s'activant sous le poids de mon corps. Il était temps : la branche, elle, n'en pouvait plus de nous retenir et dans un dernier craquement s'effondrait définitivement vers le sol.

Ceux d'entre vous qui ne sont jamais montés sur une planche anti-G devront prendre mes mots pour argent comptant quand je parlerai de la joie ineffable, du pur plaisir de glisse que l'on ressent à flotter ainsi en plein ciel, les pieds glissés dans les footstraps d'un morceau de plastique et d'électronique de la taille d'une demi-planche à repasser et, dans mon cas, peinte en vert et brun, couleur camouflage car je suis militaire et même si, pour ce qui est de Planète Pampa, le camouflage aurait pu se passer du vert. Le côté planche de surf est uniquement là pour le style - et la protection, insiste la hiérarchie -, les générateurs de champs anti-G sont désormais si miniaturisés qu'ils tiennent dans l'épaisseur d'une montre et dirigent leur poussée automatiquement entre la masse à laquelle ils sont reliés et la source d'attraction. En l'air et en conséquence, toutes les figures sont permises, vous pouvez aussi bien vous déplacer la tête en bas et la planche aux pieds, ça fonctionne malgré tout. Bref, c'est devant un public canin médusé que j'effectuai ma sortie, ma figure préférée étant l'avion, planant bras étendus face tournée vers le sol - l'avion ou l'oiseau, appelez ça comme vous voulez, je suis militaire et mes comparaisons vont plus naturellement à la technologie qu'à la faune terrestre.

Quelques mois plus tard et après qu'une exploration des environs m'eut révélé que Kansas Planet ne méritait pas son nom - on y trouve de vraies forêts bien vivantes, arrosées de fleuves puissants et bruissantes d'une vie synonyme de nourriture -, j'avais établi mes quartiers dans une ancienne ville - pas ville, le mot précis est plus certainement base, quelques grands bâtiments de béton dont une tour très haute au septième étage de laquelle je dormais - dominant la jungle du haut d'une colline déboisée. La vie reprenait ses droits, notamment celui d'occuper tout l'espace qui lui plaît, de parasiter et d'infester les aires et les murs de béton ou de métal établis par l'homme, de créer des fissures et de s'y installer, de pousser et s'ouvrir et s'affaler et chier partout sans rien entretenir jusqu'à ce que tout s'effondre, un droit dont elle abuse systématiquement dès qu'on lui laisse quelques décennies de paix royale. Il fallait en déduire que tel avait été le cas, la façade de la tour que j'occupais n'était plus qu'un souvenir, certains planchers avaient subi l'attraction des pluies, du vent et des bestioles, d'autres étaient enfoncés par une ligne puissante d'épineux qui, têtes baissées, y creusaient des brêches avec insouciance. Le septième étage était à peu près intact, en dehors du mur ouest qui s'était effondré, du plancher jusqu'en haut des fenêtres. C'est par cette ouverture que j'y entrais plutôt que de me fier aux escaliers de secours, par là aussi que j'y faisais entrer ma compagne, car j'avais fini par découvrir que je n'étais pas seul rescapé du naufrage, ou plutôt que mon naufrage n'était pas le premier et que des humains erraient sur cette planète depuis Dieu sait combien de temps, ma compagne y était née, il y avait donc au moins vingt-cinq ou trente ans que régulièrement des vaisseaux venaient s'écraser comme des merdes sur cette espèce de triangle des Bermudes. Je dis vingt-cinq ou trente ans, à estimer l'âge de ma compagne, encore fraîche et jeune et ferme avec simplement l'apparition des premières lignes au front, près des yeux et aux coins de la bouche, indicatrices des futures rides, et qu'en l'absence de tout marketing elle n'avait jamais cherché à dissimuler. D'où venait-elle, elle n'en savait rien, qui lui avait appris à parler le français, elle ne savait pas davantage, depuis qu'elle était gamine elle avait vécu avec quatre autres enfants de son âge sous la seule supervision de robots-nurses, et lorsque ceux-ci étaient tombés définitivement en panne - quelle belle expression, "tomber définitivement en panne", quelle chance ont les machines de ne pas mourir - ils s'étaient retrouvés livrés à eux-mêmes. Tout ce qu'elle avait pu me dire c'est qu'à cette époque, elle venait d'avoir ses premières règles. Mes amis les coyotes m'avaient suivi, eux ou du moins le bruit selon lequel de la nourriture exotique venait d'arriver, tombée tout droit du ciel, et la jungle entourant la "base" ou "ville", je ne sais vraiment pas lequel choisir, retentissait de leurs hurlements presque toutes les nuits. Je n'aurais pas dû me sentir visé, pas spécialement, pas avec cette forêt regorgeant de gibier et de viandes de toutes sortes, mais pourtant je l'étais. Qu'on ne vienne pas me dire qu'il s'agissait de paranoïa, les coyotes en voulaient à mon joli petit derrière, pour quelle raison, je l'ignore, mais j'en veux pour preuve la surprise de ma compagne en entendant pour la première fois leurs hurlements d'aussi près. Je devais dégager quelque phéromone unique et particulièrement appétissante. Peut-être est-ce la raison de la disparition des expéditions précédentes, dévorées par les coyotes, tandis qu'ils ne s'approchent jamais des natifs et natives de la planète. Et peut-être ma compagne agissait-elle comme un bouclier, peut-être dégageait-elle une phéromone répulsive combattant la mienne car les coyotes ne firent jamais que nous encercler et hurler, sans jamais chercher à nous approcher davantage. Et puis un jour que j'inspectais, pour quelque raison, la base de la tour, je réalisai avec terreur que je n'avais pas ma planche anti-G sur moi. Je l'avais perdue, égarée, oubliée quelque part, ma planche de salut, celle qui m'avait jusqu'à présent garanti contre les coyotes. Elle n'était nulle part autour de moi. C'était comme dire que j'avais égaré ma vie ou ma femme, les heures m'étaient comptées et je ne pouvais même plus regagner notre septième étage, j'étais cloué au sol et ma compagne en haut, cette nuit les hurlements se feraient plus proches et je reverrais les yeux jaunes et cette fois j'aurais l'insigne honneur de contempler ce qui se trouvait au bout.

Paniqué, je me suis mis à courir.

Où, je n'en avais pas la moindre idée. Probablement je cherchais à retrouver ma compagne et ses phéromones répulsives, tout en sachant pertinemment qu'elle se trouvait sept étages au-dessus de moi. Peut-être aussi espérai-je trouver l'escalier. Mais l'escalier ne menait pas au septième étage, n'est-ce pas, sans cela pourquoi aurais-je choisi d'y résider dès mon arrivée, n'ayant à l'époque pas de compagne et craignant les coyotes ? Peu importe, je courais. Droit devant, le long de l'immeuble, sur sa terrasse de béton. Le coin se rapprochait, il était là, je le pris et je m'arrêtai net.

Tranquillement allongé, en plein soleil, sur la courte terrasse courant contre le flanc de la tour, vous l'aurez deviné, un coyote. Et que ne tenait-il pas dans sa gueule ! N'était-ce pas - ô surprise - ma planche anti-G elle-même ! Les yeux mi-clos, somnolant de la somnolence du repu, il agita faiblement la queue en me voyant. Son attitude était si amicale et nonchalante que j'osai l'approcher, tendre la main, la poser sur le précieux objet. L'animal le lâcha. Je le pris, le passai lentement à mes pieds sans le quitter des yeux, clik bzzz, hop, je décollai de quelques centimètres. Il avait toujours les yeux mi-clos, les oreilles doucement rabattues sur le côté de la tête, la queue remuant gentiment. Mon féroce prédateur, mon cauchemar du premier jour. Avant de m'éloigner vers de meilleurs cieux, je ne sais pas pourquoi, je me suis penché et je l'ai caressé, sans brusquerie, sur le front, entre les oreilles, puis sur le museau. Il a eu l'air d'apprécier.

 
FXS
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