F. 70a. recherche animal de compagnie pour longues discussions au coin du feu... Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
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"F. 70a. recherche animal de compagnie pour longues discussions au coin du feu et plus si affinités. Petit rigolo s'abstenir."
Je déteste les petites annonces ! Cette solitude affichée qui s'étale sur les pages des journaux, ce manque d'affection sans pudeur ni interdit, cette déclaration au monde que l'on est malheureux, me débectent. Autant hurler dans la rue ou se jeter sur le premier venu pour l'embrasser. Mais de là à passer une annonce pour un animal domestique, c'est sidérant !
Ce doit être une vieille qui imagine que les chiens et les chats parcourent les petites annonces du Parisien à la recherche d'un coeur perdu. A moins qu'il faille lire l'annonce au second degré, ou qu'un rendez-vous coquin soit caché en filigrane dans le texte. Mais j'ai beau retourner le texte dans tous les sens, le relire, je n'y vois que le message apeuré d'une femme en mal d'amour, détruite par les hommes, et se réfugiant dans l'animal comme dernière bouée amicale de sa vie.

"et plus si affinités."
Que veut dire "et plus si affinités" ? Cela fait froid dans le dos. Tout d'un coup, la petite vieille demandeuse de tendresse se transforme en zoophile obsédée par le poil animalier. Beurk !
Je déteste les petites annonces ! Mais celle-ci ne me déplaît pas tout à fait. A vrai dire, elle m'intrigue plutôt et je m'en vais lui répondre.

"Petit rigolo s'abstenir."
C'est une provocation ! J'aime les défis, et celui-ci me paraît assez insolite pour le relever. A nous deux, F. 70a, je suis sûr que mon animal va t'emballer.

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- Mon Jacques ! Voilà dix ans que tu ne dors plus à mes côtés, dix ans que ton odeur s'est enfuie avec toi, dix ans que je te parle devant le poste de télé, face au miroir de la salle de bains, ou devant les plaques de la kitchenette ! Dix ans que je parle sans réponse. Je ne sors plus, je ne vois personne, à part la voisine qui m'amène les courses, Le Parisien et les factures. Oh, tu me manques, mon Jacquot. Nos animaux sont toujours là, avec moi, je ne les quitte pas de l'oeil. Eux non plus, ils me surveillent, me protègent, en silence. D'autres animaux nous ont rejoints depuis dix ans. Si tu étais encore là, ils te plairaient. Tous te respectent, me respectent et quand je les regarde dans les yeux, ce sont tes yeux que je vois... Que ce soit le petit chat Tiloui, le teckel Ernest ou le hamster Rottin, tous me rappellent notre amour et notre vie en leur compagnie.

- Mon Jacques ! C'est de nouveau les élections présidentielles. Voilà la seconde fois que je dois voter sans toi. Les candidats me font peur, ne pensent qu'aux hommes, ne parlent jamais des animaux, de leur condition... Je ne sais pour qui voter. De toute façon, c'est la voisine qui ira encore une fois voter pour moi. Je lui fais confiance. Elle est de bon conseil. Ce matin, j'ai entendu à la radio qu'un des candidats, celui qui semble se détacher, a dit que le suicide provient des gènes, que ceux qui se suicident sont des êtres fragiles depuis leur naissance et que la cause viendrait de leur ADN. Cela m'a fait pleurer. Depuis dix ans, je ressasse ton départ. Depuis dix ans, je m'en veux de t'avoir imposé cette arche de Noé et aujourd'hui, ce candidat me dit que tout était dans tes gènes. Je pleure encore. Je vais voter pour lui car il me fait croire qu'il n'y a pas eu faute, que tout était écrit. Je vais voter pour lui, car je t'aime et jamais je n'ai voulu que tu partes comme cela. Les animaux ne t'ont pas tué, ce sont les gènes, mon Jacques, tes gènes ! Je t'aime.

- Mon Jacques ! Tout à l'heure, un monsieur m'amènera un nouvel animal. Je t'en prie, ne me fais pas les yeux sombres. Je ne lui ferai pas de mal. Du moins, s'il se comporte bien. Il a répondu à l'annonce, il a été très poli au téléphone, alors j'ai accepté, une dernière fois. Voilà dix ans que cela dure, dix ans que je remplis ma vie ainsi pour t'oublier. C'est de ta faute, si j'en suis arrivé là. Moi qui ai toujours cru que c'était de la mienne. Maintenant, il me le dit, ce candidat, il me dit que c'était de ta faute, Jacques. Dix ans que je me morfonds, que je m'enferme dans ton échec. Jacques ! Je t'aime, mais tu m'as détruite.

3 -

"Seize heures, et soyez à l'heure", m'a-t-elle envoyé avant de raccrocher précipitamment. Il y avait de l'émotion dans la voix, comme de l'anxiété ou de l'impatience. Bien ! Quoi qu'il en soit, il ne me reste plus qu'à trouver un animal de compagnie. Pendant toute la conversation, elle ne m'a même pas demandé de précision à ce sujet, à croire que finalement le rendez-vous semble plus important à ses yeux que l'animal que je dois lui amener. Il faut tout de même que je choisisse : un chien, un chat, c'est bateau mais au moins elle ne sera pas surprise. Une femme de soixante-dix ans verrait d'un assez mauvais oeil que je lui apporte une tarentule ou un caméléon. Rappelons aussi qu'elle souhaite converser avec l'animal pendant de longues soirées au coin du feu. Dans ces conditions, je me vois mal lui ramener un poisson rouge ou toute sorte de reptile. Un oiseau fera l'affaire.

Métro Cité - Il est à peine quatorze heure quand je pénètre dans le marché aux oiseaux. Finalement, j'ai opté pour une perruche ou un perroquet. C'est l'idéal pour les conversations au coin du feu et au niveau de l'entretien, cela ne demande pas beaucoup d'efforts pour une vieille dame. En moins de cinq minutes, j'ai l'embarras du choix, une perruche par ci, un perroquet par là, cinquante euros par ci, cent euros par là. Tout d'un coup, l'amusement n'est plus vraiment le même, quand on touche au porte-monnaie. Je veux bien satisfaire F. 70a. mais, comme tout le monde, à bas coûts. Les oiseaux à petits prix ne me conviennent pas non plus. Déçu, je quitte la place Louis Lepine pour rejoindre Notre-Dame de Paris. Celle-ci, noire de monde, accueille non seulement les touristes du monde entier, mais aussi un nombre incalculable de pigeons de toute sorte qui viennent picorer aux mains des petits vieux qui ont amené leur pain sec pour se sentir utile à quelque chose. Devant ce tableau pathétique, mon génial esprit se fixe sur un des pigeons, mal en point : voilà mon animal de compagnie à moindre coût qui ne devrait pas être trop difficile à récupérer.

L'animal a compris assez rapidement qu'il était la cible d'un psychopathe. Evidemment, mon approche n'est pas très fine : je ne lui envoie pas de miettes de pains, et ne lui lance pas des "youpouyou" pour l'attirer, mais après quelques coups de santiags et un bon sac plastique de trente litres, je me jette sur lui comme un démon. Tous les autres pigeons ont pris la poudre d'escampette, sauf lui, boitant d'une patte et d'une aile ; il tente bien une esquive ridicule, mais en vain. Un coup de pied chassé en guise de bouquet final l'assome sans cri. Autour, comme s'ils assistaient à un crime, les touristes lancent des "Oh mon dieu" ou "Oh my god" tandis que je hurle victoire en refermant le sac plastique. Un peu plus tard, le pigeon se réveillera, mais trop tard, je l'aurai déjà transféré dans une cage respectable avec, là, quelques miettes de pain.

4 -

- Mon Jacques ! Il est seize heure deux, et le jeune homme n'est toujours pas arrivé. Il est en retard. Je déteste les gens qui ne tiennent pas leur promesse. Pourtant, tout est prêt pour le recevoir, j'ai installé tous les animaux autour du canapé, il n'en manque aucun. A chaque fois je les recompte pour me rassurer mais je connais exactement leur nombre : onze. Onze ans que je répète le même cérémonial, la même méthodologie, onze ans que je les reçois pour le goûter vers seize heure avec les madeleines et un peu de thé noir, onze ans qu'ils sourient à me parler des hommes en ignorant le monde animal, onze ans que je les vois devenir pâle et que leur sourire se tord pour blêmir, pour gémir.

- Mon Jacques ! Te souviens-tu de la première fois ? Tu étais là, à mes côtés. Nous l'avions reçu ensemble, mais tu n'étais pas d'accord avec moi. A la fin du goûter, tu avais hurlé que j'étais folle, mais tu m'avais aidé à ranger les tasses, les madeleines et... le corps. L'année d'après, tu étais encore là, mais déjà pas vraiment là. Dix ans que tu m'as laissé. Terrible anniversaire que celui d'aujourd'hui. Ne fronce pas les sourcils, je crois que j'ai compris. Cette fois-ci, je vais le laisser en vie. Je te l'assure, Jacques ! Je ne sortirai les madeleines que si il m'agace.

5 -

- Entrez, jeune homme.
- Je suis désolé du retard.
- Ce n'est rien. Asseyez-vous.
- Vous les empaillez ?
- Oui. Je préfère ne pas les prolonger trop longtemps dans la souffrance de la société des hommes. Cela vous gêne ?
- Euh ! Pas du tout.
- Quel animal m'avez-vous amené ?
- Celui-ci.
- Ah ! Asseyez-vous. Un peu de thé ?
- Volontiers. Vous semblez déçue.
- Non.
- ...
- Vous allez voter ce week-end ?
- Oui.
- Pour qui ?
- Je ne sais pas encore. Aucun des deux ne me plaît tout à fait.
- Moi, je ne les connais pas vraiment. Mais l'un des deux dit que le suicide viendrait des gènes.
- C'est une connerie. Pardon. Je voulais dire que cela me semble farfelu.
- Moi je ne trouve pas. C'est un espoir !
- C'est plutôt une idée qui a tendance à me faire peur. Vous comprenez, si l'on commence à proclamer que l'on peut détecter à la naissance les personnes fragiles ou déviantes, nous risquons d'entrer dans une société de sélection dès la naissance sans laisser la possibilité à l'homme d'évoluer.
- Parce que vous croyez qu'il évolue, l'homme ?
- Vous ne le pensez pas ?
- Vous aimez les animaux ?
- A dire vrai, non !
- Je m'en doutais. Je m'en doutais quand je vous ai vu arriver avec le pigeon blessé. C'est vous qui l'avez blessé ?
- Non. Je suis désolé. Je vois bien que je vous ai choqué avec ce pigeon.
- Pas du tout. Vous avez juste été franc et cela me plaît. Vous voulez des madeleines ?
- Non merci.
- Vous avez sans doute raison.

 
OB
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