Je devrais dire "ils".
Ce sont probablement des hommes, à entendre leur voix grave.
Mais leur voix est peut-être usée par le sable, la
poussière, la fatigue. On ne voit pas bien leur visage. Ils
marchent. Depuis plusieurs jours.
Ils ont perdu tous leurs
compagnons. Ils étaient beaucoup plus nombreux, au début,
quand la marche a commencé. C'est ce qu'ils grommellent de
leur voix fatiguée. Plusieurs jours. Beaucoup plus.
Ils portent autour du
cou une silhouette étrange, faite de métal ou d'os.
Je dis d'os car la chaleur sûrement rendrait insupportable
le contact du métal sur leur peau. Mais l'étrange
silhouette a la couleur du bronze, un peu plus foncée que
le sable, brillant, avec de larges reflets sombres. Comme un bijou,
qui descend du cou jusqu'aux chevilles. Elle oscille avec la marche.
Elle luit au travers du sable, de la poussière. De loin -
je dis de loin, mais il suffit de quelques mètres, pas plus
- on la distingue davantage qu'eux.
L'un d'eux tient sous
son bras un gros livre. Une reliure épaisse, grande de plus
d'un demi-mètre, large à l'envi. Ses feuillets sont
serrés par un fermoir en acier. Sous la poussière,
le sable, le cuir en est devenu si raide qu'on dirait du bois.
La silhouette est faite
d'un anneau large, comme un collier. C'est la tête. Deux breloques
en pendent depuis le haut, qui lui font des yeux. Puis d'autres
tiges partent du bas et s'éparpillent, pour dessiner un corps
vague. On dirait un dessin d'homme, au visage sans bouche, un simple
rond muni d'yeux qui pendent, et le corps nu orné de collifichets,
comme un indien, un homme peint de Rapa Nui. L'ensemble paraît
lourd. Peut-être est-ce sous le poids de ces trois silhouettes
que les trois hommes avancent voûtés, la tête
regardant vers le bas. Peut-être est-ce sous le poids du livre,
ou du souvenir de tous ces compagnons perdus. Peut-être est-ce
la poussière et le sable.
Le désert oublie
les siens, et la mémoire les avale, ou peut-être est-ce
l'inverse. Ils marchent depuis des jours, mais comment savoir ?
Tout a la même couleur jaune, le même reflet terne.
Comment savoir s'il fait jour ? Si c'est la nuit ? Comment savoir
s'ils avancent ?
Le désert avale
tout, et la mémoire oublie les siens. Tout passe si vite
! Les noms de leurs compagnons. Leur nombre. Combien de temps, comment.
Ils n'en savent plus rien. Ils se grommellent l'un à l'autre
: "Avant, on était plus que ça, beaucoup plus".
Celui du milieu, qui tient le livre, garde le silence.
Ils ont perdu l'espoir
qu'on les retrouve. On ne voit plus rien, autour d'eux, qui laisse
soupçonner une présence humaine. Tout n'est que jaune
et que roche et que sable et poussière. Ils ont perdu l'espoir
comme ils ont perdu le reste. Ils ont oublié. Ils n'en sont
pas plus mallheureux, juste un peu plus abrutis. Ils marchent sans
plus savoir pourquoi.
Ils suivent pourtant
une trace bien visible. La marque du passage d'animaux. Un large
troupeau traversant là le désert, assez souvent, assez
nombreux, assez lourd pour creuser dans le sol une légère
dépression, un sentier bien large et peu profond, recouvert
de poussière. Ils le suivent sans plus savoir pourquoi, simplement,
c'est la dernière chose visible sur le sol. Droite, elle
s'étend loin. Elle invite à suivre. Ils suivent.
Depuis plusieurs heures,
pourtant, un nuage de poussière suit la même trace
qu'eux. Un nuage grandissant. Eux-mêmes le verraient, s'ils
se retournaient. Mais ils ne se retournent pas.
Le grondement aussi aurait
pu les avertir. Un grondement continu, régulier. Le tonnerre,
la tempête, ne sont pas aussi réguliers. Ils grondent
et puis se taisent, et regrondent, et se taisent. Celui-ci est continu,
à tel point qu'on ne peut s'apercevoir, à l'oreille
nue, qu'il augmente. Pourtant, c'est ce qu'il fait. Chaque instant,
il est plus fort, plus perceptible. Mais eux ne l'entendent pas.
Ce n'est que quand le
sol se met à trembler qu'ils s'aperçoivent de quelque
chose. Ils se retournent, mais il est déjà bien tard.
L'homme de tête hurle quelque chose. L'homme au livre et l'homme
de queue hésitent, ouvrent grand les yeux. L'homme de tête
s'enfuit vers la gauche. Il est trop tard. Le troupeau est déjà
sur eux. Vaste. Sans retenue. Comme une vague.
L'homme de tête,
qui s'enfuit, est frappé de plein fouet par une bête
énorme. Son corps est projeté en l'air. Ses membres
s'agitent sans coordination, laissant croire qu'il a perdu connaissance.
Il retombe à plusieurs mètres de là, roule
un peu dans la poussière et s'immobilise. Il reste sans bouger
pendant plusieurs minutes fatales.
L'homme de queue a réussi,
Dieu sait comment, à passer au travers des gouttes. Il est
hors de danger, devant lui le troupeau fuit.
Les animaux ont les yeux
exorbités, la bave leur coule sur le mufle. Ils sont couvert
de transpiration. Ils courent à pleine vitesse, malgré
le manque d'eau, d'ombre, de nourriture, de destination. Nombreux
sont ceux qui sont déjà tombés mais nul n'y
prête attention. Ils courent comme si leur vie en dépendait.
Ils courent pour sauver leur peau et tombent raides morts dans la
poussière. Ils se font piétiner par le troupeau.
L'homme au livre est
resté cloué sur place. Peut-être par le poids
du livre. Peut-être est-il plus lent, plus fatigué
que les deux autres. Le troupeau lui est foncé droit dessus.
Il a arqué les jambes, a écarté les bras, a
rentré la tête dans les épaules, comme pour
se préparer à la lutte. Et puis le troupeau lui est
passé dessus, lui broyant tout le bas du corps. L'homme de
queue a pourtant hurlé son nom : "Mike !" Peine
perdue. Avec tout ce vacarme, auquel Mike ajoute maintenant ses
hurlements de douleur... Un cri, que voulez-vous que ça change
?
Derrière le troupeau,
le grondement d'un hélicoptère. De sa cabine part
la lueur jaune d'une poursuite. La lumière fouille la poussière.
Dans la cabine on distingue le pilote, l'homme dirigeant la poursuite,
et un troisième homme, portant une casquette, des écouteurs
anti-bruit, et une carabine. Tous trois sont habillés en
militaires.
La lumière entoure
l'homme de queue, qui gesticule. "Mike ! Mike ! Bouge pas !
Je vais te sortir de là !" Il se précipite sur
son compagnon, pendant que l'hélicoptère atterrit,
soulevant encore plus de poussière. Cette fois, on n'y voit
plus rien du tout. On n'entend que le grondement du troupeau, le
bruit du rotor et des pales. C'est à peine si on entend les
hurlements de Mike. Mais dès que le sable et la poussière
retombent, on les voit. Mike est allongé dans le sillon du
troupeau, couvert de poussière et d'excréments. Il
a lâché le livre. Avec ses deux bras, il tient ses
jambes, plutôt ce qu'il en reste. Son corps n'est que bouillie
de la taille jusqu'aux pieds. "Mon corps ! Mon pauvre corps
!", hurle-t-il. Du moins, c'est ce qu'on croit lire sur ses
lèvres. Peut-être hurle-t-il autre chose.
L'homme de queue se précipite,
accompagné du carabinier. Celui-ci a passé son arme
en bandoulière. A eux deux ils arrachent Mike au sol, traînant
à sa remorque ses jambes en bouillie. Mike hurle toujours.
Pourtant ses bras délaissent ses jambes et s'emparent du
livre. A eux trois, ils progressent rapidement vers l'hélicoptère.
Ils grimpent dans la cabine, Mike comme une carcasse entre les deux
autres. L'hélicoptère décolle, se soulève
du sol, prend quelques mètres de hauteur, et puis s'en va.
A terre, l'homme de tête
a retrouvé ses esprits. Il voit l'hélicoptère,
il voit l'homme de queue échapper au troupeau, il entend
les hurlements de Mike. Il voit le carabinier descendre, soulever
Mike, il voit Mike s'emparer du livre. Il voit les trois hommes
grimper dans l'hélicoptère.
Las ! Il est trop loin
! Il se met à courir ! Il ôte le bijou-silhouette et
le brandit devant lui, par l'anneau qui lui sert de tête :
"Hé ! Hé ! Regardez ! " Il sait que le bronze
luit dans le sable, qu'on le voit plus facilement. "Hé
! Hé !" Il agite le bijou qui cliquète de façon
dérisoire dans le vacarme de l'hélicoptère.
L'hélicoptère
décolle. L'homme de tête le regarde, bouche bée.
Il brandit encore son squelette de bijou. Le désert avale
tout et la mémoire oublie les siens. A quelle vitesse ! Grand
dieu, à quelle vitesse on se fait oublier...
Quelle tristesse. Quelle
désolation.