Samir Kebir Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Samir Kebir accueillit l’envoyé du Maghreb dans les salons baroques de l’ambassade. L’homme était grand. Bien que rasé de frais, sa barbe laissait des traînées noires sur son teint olivâtre. Son visage était fermé. Même dans les moments de plaisir les plus intenses, il devait paraître fermé. Les yeux enfoncés, le front buté recouvert très bas de cheveux crépus coupés courts, les lèvres fines coincées entre un nez épais, légèrement épaté, et un menton proéminent orné d’une fossette. Dans son manteau noir, col relevé, il était comme une caricature d’agent des services secrets. Il n’était pourtant qu’un technocrate attaché au ministère de la défense, et accompagnait le ministre des relations extérieures, personnage officiel de la délégation. Pourtant, l’Ambassadeur Kebir l’identifia immédiatement comme celui auquel il aurait à répondre véritablement.
Après quelques échanges de propos sur les relations entre l’Ambassade et le gouvernement de Kaalah, on entra dans le vif du sujet. L’homme en question prit la parole.
« Où en est-on dans l’installation des générateurs dans le pays ?
- Le sujet n’avance guère, soupira Kebir. Le président Yamda se montre très réticent. Historiquement, l’exode vers Ahmad a été provoqué par une phalange d’activistes français usant de la technologie Rohtec, et le nom est devenu plus ou moins tabou dans le pays.
- Enfin, ça fait près de trois siècles maintenant. Le pays ne m’a pas paru arriéré au point de ne pas pouvoir surmonter le poids de ses traditions.
- Il faut croire que votre regard sur le pays est encore un peu jeune, monsieur ... monsieur ?
- Jeune ou pas, tradition ou pas, l’implantation des générateurs sur Ahmad est capitale pour nous, que ce soit dans ce pays ou chez leurs voisins. Si les pourparlers n’avancent pas, nous veillerons à vous envoyer à Mekher. Son gouvernement est peut-être plus malléable. »
Samir Kebir fit une moue sceptique.
« J’en doute un peu, répondit-il. Depuis mon arrivée, depuis en fait que j’ai soulevé l’idée des générateurs, les factions religieuses sont montées au créneau partout sur la planète. Les journaux en font régulièrement leur une. On ressort les vieilles prophéties de l’Errant annonçant les pires catastrophes si la technologie Lear débarque sur Ahmad. Ca peut paraître complètement absurde, mais passer outre les prophéties de l’Errant déclencherait immédiatement des actions terroristes contre nos ambassades. Et elles auraient le soutien populaire. Voire l’appui des gouvernements.
- Mon cher monsieur Kebir ... J’ai peur qu’il ne vous faille prendre le risque de ces menées dans les prochains mois. Avez-vous tenté un discours plus ... persuasif ?
- Que voulez-vous dire ?
- Je ne sais pas. Faites preuve d’imagination. La population n’a pas besoin d’être mise au courant. Le gouvernement peut avoir besoin ... d’aides ... autour desquelles il ne souhaite pas faire de publicité. Si ça n’est pas le cas, on peut également envisager de le laisser lui-même en dehors de l’affaire. Après tout, les générateurs sont de très petite taille. Le seul ennui serait de justifier la présence d’une force armée maghrébine sur ce territoire. Trouver une excuse qui tienne la route. C’est votre boulot, ça. Débrouillez-vous.
- Ecoutez. Je ne suis même pas sur d’avoir un rôle véritable à jouer dans tout ça. Si nous adoptons votre solution, un tacticien serait beaucoup plus à sa place que quelqu’un dans mon genre. Je n’ai aucune idée de la manière dont il faut mener une installation de ce genre. Pourquoi avoir envoyer un diplomate seul conduire une telle mission, et pas un militaire ? »
L’homme prit le temps d’une inspiration, tâchant de conserver son calme.
« Ce choix, nous en portons la responsabilité. Contentez-vous de suivre les directives que vous transmettra mon collègue. De toute manière, il est beaucoup plus simple de former un diplomate à la technologie Lear qu’un militaire à la diplomatie. Ca devrait flatter votre ego. »
Kebir secoua la tête. Il sentait monter son agacement face à l’impertinence de ce fonctionnaire qui n’avait même pas pris la peine de se présenter.
« Très bien, monsieur « X » – puisque vous semblez si désireux de garder l’anonymat. Nous utiliserons les méthodes que vous voudrez pour mener à bien la mission qu’il vous plaira de m’assigner. Mais sachez que je dépends entièrement, et uniquement, du ministère des relations étrangères. Je ne ferai rien, RIEN, vous m’entendez, qui ne me soit spécifié par ma hiérarchie en respectant la procédure officielle. Je regrette. La survie sur cette planète est déjà suffisamment difficile. Je ne prendrai pas le risque de me mettre la population à dos sans avoir une assurance solide. »
L’homme eut un sourire qui étendit sur son visage une ombre sinistre.
« Et à propos, monsieur Kebir, en parlant d’assurance, comment va votre fille ? »
 
FXS
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