Un matin, Marie
Médine s’est réveillée pour découvrir,
sur la table de la cuisine, une lettre avec ces deux mots : «
Je pars ». Sans date ni signature. Marie Médine a immédiatement
reconnu l’écriture de sa fille Myriam. La lettre datait
au pire de quelques heures. La veille au soir, ils avaient dîné
tous les trois ensemble, Marie Médine, son amant et Myriam.
Un dîner sans histoires.
Les deux mots sont totalement inexplicables. « Je pars ».
Mais tu pars où, hurle Marie Médine. Ca n’a
pas de sens, de dire ça comme ça. Comme si on pouvait
partir nulle part. On part forcément quelque part. Alors,
elle a pensé au suicide. Elle a fait des recherches toute
la matinée. Elle s’est finalement ravisée :
pour qu’il y ait suicide, il faut qu’il y ait un corps.
En l’occurrence, elle n’a rien trouvé, ni dans
la maison, ni aux alentours, ni dans le voisinage, ni dans les journaux,
ni dans les hôpitaux.
Myriam est partie quelque part ailleurs. Marie Médine ignore
et l’endroit et la raison. Mais elle est bien décidée
à découvrir l’un et l’autre. Elle a pris
ses clefs et un peu d’argent. Elle a laissé un mot
sur la table de la cuisine, juste à côté de
celui de sa fille : « Je pars à sa recherche ».
Pour ne pas que son amant s’inquiète quand il se lèvera.
On l’a
vue débarquer au Palais vers deux heures de l’après-midi.
Le Palais est un bar situé au deuxième niveau du Tronc,
pas très loin du Puits. Erchatimongas, son amant, y a ses
habitudes. Il connaît le patron et la plupart des consommateurs,
car le Palais est un bar d’habitués. Erchatimongas
n’est pas son vrai nom, mais il aime bien se faire appeler
comme ça. C’est un mégalomane de la pire espèce,
et ce nom-là lui sied à merveille. La vie qu’il
raconte n’est pas non plus sa vraie vie, les habitués
du Palais le savent bien. Il faut quelqu’un d’aussi
naïf que Marie Médine pour se laisser prendre au piège.
Il habite chez elle depuis plus de six mois, en parasite. Il ne
travaille pas, il ne fait rien, ni le ménage, ni la vaisselle,
ni la lessive. Il se contente de lui raconter des histoires et de
la sauter. Il fait l’un et l’autre très bien,
d’ailleurs. On comprend qu’à quarante ans, Marie
Médine soit prête à jouer les naïves. Ca
durera ce que ça durera, se dit-elle. En attendant, elle
s’endort épuisée, fait des rêves de romance,
et se réveille le sourire aux lèvres.
A deux heures de l’après-midi, le Palais est presque
désert. Les habitués du matin ont pris leur café
ou leur verre de vin ou leur bière, ceux de midi ont terminé
leur repas et leur journal, la cuisine est fermée. Il ne
reste plus que les habitués de toute la journée, accrochés
au comptoir, désœuvrés, silencieux, ou rabâchant
les mêmes histoires, jouant à des jeux d’argent
stupides auxquels ils perdent sans arrêt, touchant pour l’une
ou l’autre raison une pension qu’ils viennent dépenser
ici, méticuleusement, jusqu’au dernier centime. Dernier
centime qu’ils dépensent le dernier jour du mois, à
la fermeture, car le Palais ne fait pas crédit.
C’est au Palais que Marie Médine a rencontré
Erchatimongas, un soir où l’électricité
chez elle ne fonctionnait pas. Myriam et elles avaient choisi le
Palais parce que ça n’était pas loin de la maison,
et qu’il fallait bien manger, et puis pour être franches,
ici au moins il y avait de la lumière et du monde. Quoi de
plus sordide que d’être enfermé chez soi la nuit
sans électricité ?
Les mégalomanes doivent renouveler leur audience régulièrement.
Erchatimongas s’est précipité sur cette chair
fraîche, en s’offrant pour les dépanner. Il avait,
a-t-il raconté, travaillé plus de six ans dans les
générateurs de Nuit. Il connaissait l’électricité
sur le bout des doigts et, s’il n’exerçait plus,
il avait encore suffisamment de contacts pour les tirer d’affaire
en deux temps trois mouvements. Mais rien ne presse, n’est-ce
pas ? Il ne va pas y aller maintenant, il préfère
profiter le plus longtemps possible de leur compagnie. Le patron
du Palais, qui connaissait l’animal, a eu pitié de
Myriam et Marie Médine. Il a appelé lui-même
la compagnie d’électricité. Quand le dépanneur
est arrivé, Erchatimongas s’est levé de table
avec les deux femmes et les a accompagnées chez elles, tout
naturellement, sans demander d’invitation. Il y est depuis
plus de six mois.
Marie Médine ne sait pas trop par où commencer sa
recherche. Comme le patron s’est toujours montré de
bon conseil, elle s’approche du comptoir et l’interpelle.
- Un café, comme d’habitude ?
- Vous n’auriez pas quelque chose d’un peu plus fort
? Je crois que j’ai besoin d’un remontant.
Il la regarde, un peu étonné. Il fouille derrière
son comptoir, ramène un petit verre et une bouteille de liqueur
de menthe.
- Qu’est-ce qui se passe ? Je ne vous ai jamais vu boire d’alcool
toute seule… Et surtout pas à cette heure de la journée
!
Marie Médine trempe ses lèvres dans le liquide verdâtre.
- Figurez-vous qu’il m’arrive quelque chose de complètement
incompréhensible. Ma fille a disparu.
- Disparu ? fait le patron du ton de quelqu’un qui, en effet,
ne comprend pas. Comment peut-on disparaître ?
- C’est comme je vous dis. Ce matin, j’ai trouvé
un mot sur la table de la cuisine. Elle avait marqué : «
Je pars ». Et je ne l’ai trouvée nulle part.
- … « Je pars » ?
- Moi non plus, je n’ai rien compris. Parce que, comment voulez-vous
« partir » ? Partir où ? J’en perds mon
latin.
- Elle n’aurait pas…
- C’est ce que j’ai cru aussi, répond aussitôt
Marie Médine, qui s’étrangle à moitié
dans son empressement à vouloir le couper. Mais j’ai
cherché partout, j’ai téléphoné
aux hôpitaux, aux journaux… Rien. Personne n’a
entendu parler d’elle.
Le patron réfléchit quelques secondes.
- Elle n’aurait pas un amoureux, des fois, votre fille ?
- Pas que je sache, non. Elle me l’aurait dit, tout de même.
C’est pas le genre de choses qu’une fille cache à
sa mère Un garçon, je ne dis pas, mais une fille…
Et puis, pourquoi elle serait « partie » comme ça
?
- Eh bien… Peut-être que… fait le patron qui commence
à avoir une idée mais qui tient à garder sa
cliente.
- Peut-être que quoi ?
- Ecoutez, je n’en sais rien, c’est pas mes oignons,
mais peut-être que…
Marie Médine ne comprend décidément pas. L’hésitation
du patron l’énerve.
- Eh bien allez-y ! C’est pour ça que je suis venue
! C’est pour que vous me disiez ce que vous en pensez !
- Eh bien je me disais que peut-être elle avait un amoureux
qui ne vous plairait pas ?
Marie Médine le regarde bouche bée.
- Enfin, ça n’a pas de sens, ce que vous me racontez.
Comment il pourrait ne pas me plaire, puisque je ne l’ai jamais
vu ?
- Peut-être qu’elle n’a pas besoin de vous le
montrer pour savoir qu’il ne va pas vous plaire. Vous savez,
ça se voit, les histoires comme ça.
- Et quel genre d’homme pourrait ne pas me plaire sans même
que je le connaisse ?
- Je ne sais pas. Quelqu’un d’en haut, par exemple.
- D’en haut ?
- Vous savez bien… … « d’en haut »…
Marie Médine comprend soudain
- Quoi, vous voulez dire, d’en haut ? Vous voulez dire, quelqu’un
de… des…
- Des Rebords, oui.
Elle est soudain perdue. Elle fixe le sol d’un regard bête.
Elle ramène ses yeux vers le patron, ouvre la bouche pour
objecter, mais ne trouve rien à dire, regarde de nouveau
le sol. Au bout d’un moment, toujours sans lever les yeux,
elle prend son verre sur le comptoir, l’approche lentement
de ses lèvres puis, l’ayant porté à sa
bouche, elle le vide d’un trait. On jurerait qu’elle
a fait ça toute sa vie.
Deux jours plus
tard, vers dix heures, Erchatimongas est déjà collé
au Palais. Il raconte à qui veut l’entendre que sa
petite femme a disparu.
- Comment ça, disparu ? lui demandent les habitués.
On ne disparaît pas comme ça. On va forcément
quelque part. Elle est partie où ?
- C’est comme je vous dis, répond Erchatimongas. Un
soir elles étaient là, le lendemain au réveil,
pfouit ! envolées. Tout ce que j’ai trouvé,
c’est deux mots sur la table de la cuisine, à côté
l’un de l’autre.
- Et alors ? Il y avait quoi, sur ces deux mots.
- Rien. Des conneries.
Les habitués se marrent. Erchatimongas se redresse.
- Messieurs, je sais à quoi vous pensez, et laissez-moi vous
dire que ça n’est pas le cas. Comment je le sais, c’est
mon affaire, mais ça n’est pas le cas.
Les autres s’esclaffent de plus belle. Erchatimongas se redresse
encore, gonflé d’orgueil et de mépris. Il est
maintenant tellement droit qu’il doit faire un angle de 100
degrés avec le sol. Il renouvelle ses dénégations
d’un air supérieur.
- Et puis, réfléchissez deux minutes, ajoute-t-il.
Si nous habitions ensemble, je ne dis pas, mais là…
C’est quand même moi qui loge chez elles, non ? Pourquoi
voudriez vous qu’elles soient parties toutes les deux en me
laissant la maison ?
La remarque a du sens, et elle porte. Chacun replonge dans son verre,
non sans garder au coin des lèvres un sourire goguenard.
Erchatimongas cocu. Des années qu’ils attendent ça.
Erchatimongas se lance dans une explication compliquée, sur
le ton de la confidence.
Il y a autour
de lui sept personnes, Armand dans son costume de vieux beau, ses
rares cheveux gris pathétiquement frisés, Roger, celui
qu’on appelle Roger parce qu’il a vraiment la gueule
de l’emploi et qu’il boit trop pour qu’on se soucie
de lui demander son vrai nom, les frères Vitalis qu’un
revers de fortune a poussé là il y a près de
10 ans et qui depuis « attendent le bon moment pour repartir
», et Monique de Maubeuge, que la noblesse et la belle famille
n’ont pas empêchée de sombrer corps et biens
quand ses enfants ont quitté le domicile pour s’installer
avec leurs époux et épouses respectifs, et que la
police garde soigneusement au bar : tant qu’elle est ici,
elle ne déambule pas dans la rue à raconter n’importe
quoi, interpellant les passants, parfois même relevant sa
robe et leur montrant sa chatte, un pauvre paquet de poils grisonnants
au-dessus de cuisses trop maigres et qui commencent à se
flétrir. Ajoutez à cela le patron qui n’écoute
que d’un œil, non que les affabulations d’Erchatimongas
l’intéressent mais il a sa conscience professionnelle,
et à l’autre bout du comptoir, appuyée contre
le mur, la silhouette d’Eugène, toujours silencieux,
tâchant toujours de se noyer dans le décor, embarrassé
d’être là, aussi tôt dans la journée
et aussi sobre. Il faut qu’il cherche encore du travail pour
se coltiner comme ça les habitués du Palais. Il faut
qu’il ait encore besoin des conseils et des bons tuyaux du
patron, qui se lassera bien un jour de lui trouver un nouveau boulot
tous les six mois, sous le prétexte qu’Eugène
reste rarement plus longtemps à un poste : quatre mois pendant
lesquels on ne le voit plus beaucoup et pfouit ! Du jour au lendemain
on ne le voit plus du tout, le patron apprend qu’il ne s’est
pas présenté à son travail et pendant deux
mois, personne n’a de nouvelles. Et puis Eugène reparaît,
l’air de rien, sans un mot d’explication. Pendant quelques
semaines il reste accoudé au Palais, sirotant du matin au
soir un verre de prune qu’il allonge avec de l’eau,
demandant au patron s’il n’a pas quelque chose pour
lui et vers le soir se laissant aller, se mettant à raconter
des histoires étranges, quand on lui demande où il
était passé, disant qu’il est allé «
faire un tour de l’autre côté du mur »,
décrivant parfois ce qu’il y a vu et déclenchant
systématiquement des réactions violentes de clients
qui ne supportent pas de l’entendre déballer son charabia,
lui demandent de se taire et finissent par s’énerver
: « Arrête tes conneries maintenant, Eugène !
Chaque fois c’est la même chose. Tu nous bassines avec
ton autre côté du mur ! Tu peux pas fermer ta gueule
au lieu de sortir des salades pareilles, non ? » Eugène
fait alors justement remarquer qu’il ne fait que répondre
aux questions, que si on ne veut pas savoir il y a qu’à
pas demander mais que si on demande il faut se préparer à
avoir la vérité. Il n’est pas rare que la scène
se termine en bagarre.
Eugène
justement se désintéresse ostensiblement des histoires
d’Erchatimongas, dont la mythomanie l’agace profondément.
On le comprend : comment lui, qui raconte toujours la vérité
et finit toujours par se faire taper dessus, comment pourrait-il
supporter l’air béat de ceux qui en ce moment boivent
un tel tissu de calembredaines? Mais Erchatimongas parle pour tout
le monde, et spécialement pour Eugène, dont l’air
d’indifférence est un véritable défi.
Il prend donc des airs de comploteur :
- Moi je vous dis qu’on les a enlevées.
Les réactions à cette liminaire plutôt choc
sont aussi variées qu’il y a de familles. Les frères
Vitalis se regardent, les yeux et la bouche ronds, avec des hochements
de tête et des soubresauts du haut du corps qui menacent de
renverser leur ballon de rouge. Roger vide le sien, tape du plat
de la main contre le zinc et lance un « Ca m’étonnerait
pas, ça, tiens ! » Le patron reste professionnel, comprend
que Roger est en train de recommander, sort la bouteille de dessous
le comptoir et remplit à ras les 17.5 centilitres nettoyés
par son client. Armand à cette heure ne boit que du café.
Il touille son sucre d’un poignet sceptique et nerveux. Son
bracelet doré cogne la soucoupe à chaque tour de cuillère.
Monique réagit aux réactions : toute cette agitation
la trouble et elle se met à vagir en levant les bras au ciel
(du coin de l’œil le patron la surveille, la main sur
la sonnette qui le relie au poste de police).
Eugène, un pli d’exaspération aux lèvres,
se retourne et s’écrase davantage contre le mur, comme
s’il y cherchait une porte qui n’existe pas. Pour autant,
l’histoire l’intrigue, et Erchatimongas s’en aperçoit.
- Comme je vous dis. Je ne suis pas encore bien certain de la raison,
mais à mon avis, ça vient de la petite.
- Mais comment ça, de la petite ? Comment une gamine d’à
peine vingt ans pourrait se faire enlever ?
- D’à peine seize, vous voulez dire, mais on a vu bien
pire…
- Ca n’a pas de sens, ce que tu nous dis, mon pauvre Erchatimongas
(c’est Armand qui le coupe, son café, le quatrième,
lui monte à la tête). Qu’on enlève la
petite, je veux bien. En effet, on a vu pire. Mais comment tu imagines
qu’on a enlevé Marie Médine aussi ?
- Et bien, c’est bien simple, je…
- Parce que ça ne s’est pas fait en même temps,
reprend Armand qui tient à développer son raisonnement.
Sinon tu n’aurais pas trouvé deux mots, hein ! Ca prouve
que Myriam n’était plus là quand sa mère
s’est levée. Qu’elles aient pu, en deux jours,
tomber sur le même taré, ça fait beaucoup de
coïncidences.
- Mon pauvre Armand, t’y es plus du tout, là. D’abord…
- J’y suis au contraire parfaitement et ce que j’essaie
de…
- Ecoute-moi, nom d’un… tonne enfin Erchatimongas. Je
te dis que tu n’y es pas. C’est ton café, là.
Ca te fait raisonner de travers. Les mots sont des faux, tu comprends
? Des faux. C’est pas les femmes qui les ont écrits.
- Pourtant, reprend l’un des Vitalis, tu nous as dit que tu
avais reconnu l’écriture de Maris-Médine.
- Bien sûr, mais c’est pas elles qui… Ah, on leur
a dicté, enfin ! C’est évident !
- Mais pourquoi on les a enlevées, d’abord ? (Armand)
Un silence. Erchatimongas prend son élan, tranquillement,
le sourire aux lèvres.
En vérité je vous le dis, il existe des portes aux
murailles de l’Albe. Des chemins cachés. Des ouvertures
qui de la Cité ouvrent vers l’extérieur. Oh,
je me doute bien que ce mot vous fait bondir. Pourtant, il faut
l’accepter comme il est. Il est un extérieur à
notre cité, un au-delà, un autre chose. Moi Erchatimongas,
moi tel que vous me voyez, devant vous, vivant autant qu’un
homme peut l’être, moi, j’y suis allé.
Non, je ne vous parle pas des Rebords du Monde. Tout le monde sait
ce qu’il y a, sur les Rebords du Monde. Tout vrai étudiant
y a fini un jour ou l’autre, persuadé de briser un
tabou et réalisant quelques années plus tard qu’il
avait perpétué une tradition. Les Rebords du Monde
sont pleins de criminels, enfin, je ne vais pas vous apprendre ça,
les innommables, les bannis, ceux qu’on envoie se faire brûler
au soleil, ceux qu’on croit parfois d’une autre race,
inférieure, parce que n’est-ce pas et il faut bien
le dire, il n’y a que les animaux pour survivre à sa
brûlure. Ceux-là sont pourtant bien des humains, comme
vous et moi. Je suis sûr que parmi eux, vous retrouveriez
des amis. Peut-être même des parents.
Je ne vous parle pas des Rebords du Monde. Il n’y a que des
champs là-haut. Des champs où on fait pousser tout
ce qui sert à vous nourrir, patron ta salade de gésiers,
c’est des volailles de là-haut, Roger ton petit rouge,
le raisin pousse là-haut, Armand ta cochonnerie de café,
c’est là-haut qu’on le trouve. Je me suis souvent
baladé, sur les Rebords du Monde, le matin ou le soir, au
moment du crépuscule. Les gens sont plutôt sympathiques,
si on ne leur pose pas trop de questions. Et si on va jusqu’aux
arbres, si on s’accroche à leurs branches, qu’on
monte jusqu’à leur sommet, on arrive tellement près
des étoiles qu’on peut presque les toucher. On voit
aussi le haut du mur.
Encore que dit comme ça, les Rebords du Monde ont peut-être
quelque chose à voir avec notre histoire. D’abord et
je le pense, les portes de l’Albe s’y trouvent. Quand
je dis que je le pense, en vérité j’en suis
certain, j’y suis allé moi-même. Et vous voyez,
je suis toujours vivant.
Réfléchissez. « Je pars » veut dire :
« Je pars nulle part ». On n’est nulle part nulle
part. Qu’on soit dans le Tronc ou bien au Crépuscule,
ou bien qu’on reste dans Nuit, on est forcément quelque
part. Si ça n’est pas l’un, c’est l’autre.
« Je pars » veut dire : « Je pars nulle part ».
Comment, alors, peut-on partir vers quelque chose qui n’existe
pas ?
Les Rebords du Monde, c’est une possibilité, en effet.
Si « Je pars » veut dire : «Je pars nulle part
», ça veut peut-être simplement dire «
Là où je vais, je ne veux pas qu’on vienne me
chercher ». Peut-être Myriam s’est-elle enfuie
de chez sa mère, pour de bon, avec pour intention de ne jamais
revenir et de ne jamais donner de nouvelles. On a déjà
vu pire. Après tout, elle a seize ans. C’est l’âge
idéal pour attraper une maladie mentale. Combien de ceux
que nous connaissions à quinze ans ont été
internés ou exécutés pour folie en phase terminale
? Que ça soit arrivé à Myriam, c’est
une possibilité. Pourtant, je n’y crois pas.
D’abord comment expliquez-vous que la police ou le gouvernement
ne l’aient pas retrouvée ? Même sur les Rebords
du Monde, ils l’auraient retrouvée. Ca prendra peut-être
un peu plus de temps, disons quelques jours. Quelques jours durant
lesquels elle est effectivement « nulle part ». Mais
si elle était n’importe où ailleurs, on le saurait
déjà. C’est pourquoi je n’y crois pas.
Où donc, alors ? Où faut-il chercher ? Ah, voilà.
C’est ici que des esprits étriqués comme les
vôtres déclarent forfait. C’est ici qu’il
faut une intelligence supérieure pour découvrir une
deuxième possibilité. Et peut-être une troisième.
En vérité je vous le dis, il y a des portes à
la cité de l’Albe. On les trouve sur les Rebords du
Monde, perchées en haut des murailles, creusées comme
des brèches dans la pierre. Je les ai franchies et je suis
descendu. J’ai vu ce qu’il y avait à l’extérieur.
A l’extérieur on trouve une autre vie. Une corniche
descend le long de la muraille, comme une spirale, parfois mince
comme un couteau, parfois large comme une rue. Au long de cette
corniche poussent des herbes, des arbres et d’autres végétaux.
Ils s’abreuvent de la muraille elle-même et des gouttes
de rosée laissées là par la nuit. Autour de
cette herbe et de ces végétaux, on trouve de petits
animaux. Autour de ces petits animaux, de plus gros animaux. Et
ainsi de suite dans la sempiternelle chaîne de la vie qui
mène des bactéries jusqu’à nous, de la
même façon qu’on passe des Rebords à la
Nuit, en franchissant le Tronc et en passant par le Crépuscule,
de la même façon, le long de la Corniche, on trouve
des hommes.
Ces hommes, je ne les ai pas vus, mais leurs traces sont partout,
pour qui sait lire les traces. C’est eux que voulait rejoindre
Myriam. Peut-être les a-t-elle rejoints, mais je ne le crois
pas.
Je pense qu’on l’a enlevée.
Mais qui alors, mille tonnerres ? Le gouvernement, pardi ! Le gouvernement
qui a également arrêté Marie Médine quand
il a compris que cette dernière prenait les traces de sa
fille, et qu’elle finirait elle aussi par découvrir
l’existence du Dehors.
Alors ils l’ont arrêtée, et ils l’ont enfermée.
Il y a des chances qu’ils la torturent pour savoir d’où
elle tient ses informations, qui elle comptait rejoindre. Forcément,
la police tombera un jour sur moi.
Sur moi qui suis allé au Dehors. Moi qui ai vu l’extérieur.
En rentrant dans la salle du Palais, Marie Médine note comme
un attroupement. Il est près de midi, elle a faim. Elle vient
pour la salade de gésiers du patron qui a sa réputation
dans le quartier.
Elle reconnaît la voix d’Erchatimongas. Il parle haut
pour couvrir le tumulte. Autour de lui se trouvent les frères
Vitalis, deux pauvres cinquantenaires débiles et tremblants,
pas plus gras que des pigeons, vivant depuis dix ans sur le denier
public en racontant qu’ils préparent une grosse affaire.
Elle aperçoit aussi Roger, ancien maçon que la mort
de sa femme a jeté dans l’alcool, et qui s’accroche
comme il peut au comptoir en essayant d’échapper aux
événements. Les événements, c’est
Monique de Maubeuge qui a une fois de plus perdu la tête et
pousse des beuglements de panique, les bras levés au ciel.
Le patron, de derrière le comptoir, a appelé la police.
Ils sont trois jeunes agents à essayer de la maîtriser.
Marie Médine reconnaît aussi Armand, qui fait face
à Erchatimongas. Il est plus énervé et méprisant
encore qu’à l’ordinaire. A droite contre le mur,
dans une veste couleur du mur, le visage à moitié
caché sous un chapeau de même ton, un homme qu’elle
a déjà vu là, qu’elle aperçoit
de temps en temps, qui parle peu mais au sujet duquel circulent
des histoires curieuses, effrayantes. Elle le regarde à peine.
Elle est assez perturbée comme ça et se concentre
sur ce qui lui apparaît familier.
- Tu délires complètement, mon pauvre Erchatimongas
! Le dehors ! Le gouvernement ! Mais tu racontes vraiment n’importe
quoi ! Il y a même pas une femme autour pour faire attention
à ce que tu dis.
- Ah si, il y a Monique, fait remarquer l’un des frères
Vitalis.
- Pauvre Monique. Moi ça ne m’étonne pas qu’elle
réagisse comme ça, à entendre des conneries
pareilles. Les gens qui t’écoutent et qui te croient,
y’a vraiment de quoi perdre la boule.
- Ah non, fait remarquer l’autre frère. Moi je l’écoute
et je le crois, pourtant j’ai toujours toute ma tête.
- Libre à toi, Armand, vocifère Erchatimongas. Libre
à toi de rester aveugle. Moi je te parle de Marie Médine
et de Myriam. Deux disparitions en deux jours. Libre à toi
de continuer à penser qu’elles sont allées «
nulle part » et de trouver ça parfaitement normal.
- J’ai pas dit que je trouvais ça normal, je dis que…
- Moi je te dis que ça n’est pas fini. Que si il y
a eu deux disparitions, il peut y en avoir une troisième.
Et pourquoi pas plus, hein ! Après tout, vous aussi vous
êtes au courant de ce que je vous ai raconté.
Cette fois-ci tout le monde se récrie. Ni Roger ni les frères
Vitalis ne veulent être complices d’une croyance. Armand
dit qu’il faut en avoir le cœur net. Un des agents de
police, que Monique vient de gifler, demande le calme et le silence.
Erchatimongas le traite de tortionnaire, de kidnappeur de femmes.
- C’est vous que je vais kidnapper, si vous ne vous taisez
pas ! brame l’agent
- Tiens, tu vois ! s’écrie Erchatimongas à l’adresse
d’Armand. Je te le disais !
Et puis le silence se fait. Le patron vient de le réclamer
et au Palais, on écoute encore le patron. Il a vu Marie Médine,
debout près de la porte. Il lui fait signe d’avancer.
Au bar, on se pousse pour lui faire de la place. Armand ricane.
Marie Médine ici, il triomphe. Erchatimongas s’empresse.
Marie Médine a l’air fatiguée et perdue.
J’ai cherché partout, je crois. Je n’ai rien
trouvé. J’ai passé trois heures dans un bureau
du service de recherches du commissariat central. J’ai vu
défiler les fiches de chacun des habitants de l’Albe,
à toute vitesse, pendant trois heures. Je ne me souviens
pas d’un seul visage. Tout ce dont je me souviens, c’est
que l’ordinateur a été incapable de la localiser.
Ce qui signifie qu’elle n’est ni dans le Tronc, ni dans
le Crépuscule.
Savez-vous comment l’ordinateur m’a dit ça ?
« Recherche Humaine Myriam dans :
Décompte des Vivants de l’Albe : aucun résultat
Décompte des Reclus de Nuit : échec
Décompte des Innommables : échec »
Ce qui signifie que la police a dû envoyer des inspecteurs
dans Nuit et sur les Rebords pour effectuer la recherche sur place.
En attendant les résultats, je suis allée à
son école. J’ai essayé de parler à ses
professeurs. Quand ils ont appris que ma fille avait disparu, ils
ont refusé de me parler. Ils ont trouvé des prétextes
pitoyables, ils se sont tous détournés et ils sont
sortis de la salle des professeurs. C’était comme si
j’avais la peste. Il n’y a que la directrice qui a accepté.
Et encore, il a fallu que je menace d’aller chercher la police.
« Vous comprenez, Marie Médine, un enfant qui disparaît
dans Nuit ou sur les Rebords, pensez à la publicité
désastreuse… On ne peut pas laisser la rumeur se répandre…
» « Mais vous, vous n’avez rien remarqué
de particulier chez elle, ces derniers temps ? Est-ce qu’elle
voyait quelqu’un, un garçon de l’extérieur
par exemple ? » « De l’extérieur ? Comment
ça, de l’extérieur ? » « Eh bien
je ne sais pas, quelqu’un avec lequel elle aurait pu s’enfuir
? » « Ecoutez, Marie Médine, je vous aime beaucoup
mais là vous allez trop loin. Je ne vous permettrai pas de
diffamer mon établissement, ni d’y tenir des discours
totalement incohérents. Vous feriez mieux de rentrer chez
vous et d’attendre que la police l’ait localisée.»
« Mais s’ils ne la trouvent pas ? » « Vous
êtes fatiguée. Vous délirez. Rentrez vous reposer.
» Je n’ai pas insisté.
Je ne sais pas d’où ça me vient, cette idée
bizarre. J’ai comme l’intuition que les recherches ne
donneront rien. Je sais que c’est parfaitement irrationnel,
mais c’est comme ça. Depuis hier, je n’arrête
pas d’y penser.
Je suis retournée au commissariat, pour avoir des nouvelles.
Ils m’ont dit qu’il n’y en aurait pas avant trois
jours. Alors j’ai demandé au commissaire « Mais
monsieur, s’ils ne la retrouvent pas ? » « Qui
ça, ils ? » « Ben vos hommes… s’ils
n’arrivent pas à savoir où elle est ? »
« Comment voulez-vous qu’ils ne puissent pas savoir,
voyons ? » Je lui ai dit que j’avais peur, que j’avais
ce sentiment que les recherches ne donneraient rien. Il m’a
répondu « C’est ridicule enfin voyons ! Comment
voulez-vous que ça arrive ? C’est impossible, Marie
Médine… C’est impossible, vous le savez, voyons
! » Et c’est vrai que je le sais, mais pourtant…
C’est en train de me rendre folle, cette histoire. Je lui
ai dit que je ne voulais pas rentrer chez moi, que je voulais rester
ici à attendre. Il m’a dit que ça n’était
pas autorisé. Alors j’ai dit « Mais si je rentre
chez moi je n’arriverai pas à dormir ! C’est
affreux, je suis en train de devenir folle ! Bientôt je serai
bonne pour la Nuit. » Alors il a essayé de me calmer,
il a appelé l’infirmerie du commissariat et ils m’ont
emmenée là-bas, à l’hôpital. Ils
m’ont donné des médicaments et ils m’ont
gardée pour la nuit.
La journée
se passe bizarrement. Marie Médine est incapable de savoir
si elle est trop longue ou trop courte. De temps en temps, elle
jette un coup d’œil sur l’horloge derrière
le comptoir. Il n’est jamais l’heure qu’elle pense.
Tantôt beaucoup plus tard, comme si deux heures venaient de
s’évaporer, tantôt l’aiguille n’avance
pas. Erchatimongas l’entretient de toutes les hypothèses
imaginables comme s’il s’agissait de vérités
avérées. Elle l’écoute et commence à
croire à son histoire de corniche.
- Comment savoir si elle est vraiment partie là-bas ? soupire-t-elle.
- Il n’y a pas trente-six solutions. Il faut y aller.
- Mais tu dis toi-même que tu n’as pas pu descendre
jusqu’en bas.
- Bien sûr, mais j’étais tout seul, et mal préparé.
Si on s’y prend comme il faut, avec un minimum de matériel,
des couchages, des vivres pour un mois…
- Un mois !
- Ah mais il faut bien compter un mois, ma petite… Imagine,
je te dis, la corniche fait une spirale. Bon. Si on estime la pente
moyenne a 5%, étant donné le diamètre de l’Albe,
auquel il faut ajouter l’épaisseur des murs, et qu’on
multiplie le tout par pi, ça nous donne… Eh ! patron
! vous auriez pas une calculatrice des fois, dans vos affaires ?
Et il reprend cent fois ses comptes, se trompe, ajoute ceci, enlève
cela, multiplie par le nombre de kilomètres par jour -tant
d’heures de marche en moyenne, à telle vitesse-, à
mi-chemin dans ses calculs pense au retour.
- Patron ! Vous nous remettrez ça !
La facture grossit, la distance de même, la durée s’allonge.
Les heures cahotent de la sorte entre deux bières, des pages
de chiffres.
- Et si elle n’est pas sur la corniche ?
- Eh bien où veux-tu qu’elle soit d’autre ?
- Et si tu avais raison ? Si le gouvernement…
- Alors là, c’est une autre paire de manches. Si c’est
le cas, il nous faudra y aller quand même, ou sinon ça
sera notre tour dans pas longtemps.
- Mais je ne peux pas tout abandonner comme ça ! Je ne peux
pas laisser Myriam aux mains des tortionnaires, tout de même
! Je suis sa mère ! Si je ne la défends pas, qui va
le faire ?
Etcétéra.
Il est près de huit heures, maintenant. Marie Médine
est un peu saoule. Elle a du mal à suivre Erchatimongas.
- Si ça se trouve, c’est complètement autre
chose…
- Mais qu’est-ce que tu veux que ce soit d’autre, enfin
?
- Je ne sais pas. J’ai toujours cette idée qu’on
ne la retrouvera pas.
- Non. Ca, on en a déjà parlé cent fois. Il
faut qu’elle soit à l’intérieur de l’Albe,
ou à l’extérieur. Enlève-toi ça
du crâne.
- Et si…
Elle ne finit pas sa phrase. Elle jette un coup d’œil
par en dessous à Eugène, qui continue de siroter son
verre de prune. Il est en pleine discussion avec Armand. Marie Médine
pense aux histoires qui circulent sur lui. Et si, au bout du compte,
celles-là aussi étaient vraies ?
- Emmène-moi, je veux rentrer.
- Pourquoi ? On est plutôt bien, ici ? Qu’est-ce qu’on
va faire, à la maison ? Et puis tu vas commencer à…
- S’il te plaît.
Ils se lèvent, titubant. Ils règlent une note faramineuse.
La journée se termine. Marie Médine ressent comme
un arrière-goût de gaspillage…
- Il faut attendre demain. Demain, on aura les résultats.
Quand Eugène
pousse la porte du Palais, il est déjà près
de onze heures. Il s’est couché tard la veille, s’est
levé ce matin avec un début de gueule de bois. Il
a réussi à parler au patron. Il lui a demandé
si des fois il n’aurait pas dans ses habitués quelqu’un
qui chercherait quelqu’un, professionnellement s’entend.
« Pour combien de temps cette fois ? » lui a demandé
le patron. « Comment pour combien de temps, mais pour un vrai
travail, enfin ! Quelle question bizarre… Est-ce qu’on
demande pour combien de temps quelqu’un fait son travail ?
» Le patron lui a jeté un long regard. Eugène
l’a senti au bord d’ajouter quelque chose.
Et puis plus tard dans la soirée, comme les verres de prune
faisaient effet, il n’a pas pu se retenir de commenter le
discours d’Erchatimongas. Ses affabulations, comme il les
a qualifiées. Erchatimongas et Marie Médine étaient
partis. « Je vais vous dire, moi, la vérité.
La vérité c’est que votre Erchatimongas, là,
n’a jamais mis les pieds en dehors de l’Albe…
» (et les frères Vitalis de protester, et Armand de
secouer la tête, et le reste des clients autour du bar de
détourner la tête, gênés, car Eugène
a dit ça d’une voix forte) « Il n’y a pas
plus de porte sur les Rebords que dans mon cul ! Et la Corniche
! Non mais laissez-moi rire… La Corniche ! Et qui c’est
qui serait allé la construire, d’abord ? Vous vous
imaginez vraiment des gens vivre comme ça au bord d’un
sentier en pente ? Sans jamais le descendre, sans jamais essayer
de trouver un endroit plus confortable ? » « Il avait
l’air de savoir ce qu’il racontait, pourtant…
» dit l’un des frèresVitalis. « Mes couilles
oui ! Moi je vais vous dire où il l’a ramassée,
son histoire… C’est des histoires qui se racontent sur
les Rebords… Les types sont coincés là-haut,
ils sont considérés comme des damnés, ils peuvent
pas bouger de leur niveau : peuvent pas monter, ont pas le droit
de descendre… Alors forcément, il y en a pour s’imaginer
des choses… » « Bien sûr c’est des
conneries (Armand). J’arrête pas de vous le dire. «
En dehors de l’Albe » ! Ca veut rien dire ça,
« en dehors de l’Albe » ! Comme si… »
« Attention, j’ai jamais dit ça (Eugène).
Là où il a raison, c’est qu’il y a effectivement
autre chose. Mais… »
A partir de ce point, les choses ont dégénéré.
Comme toujours. Il n’y a jamais personne pour entendre la
vérité, quel que soit le nombre de fois où
on la rabâche. Le pire est que le lendemain, tout le monde
a oublié l’incident. C’est dire si personne ne
prend les histoires d’Eugène au sérieux. Comment
font-ils, comment font tous ces gens pour vivre avec un modèle
du monde pareil, se demande Eugène. Comment peuvent-il supporter
l’idée de vivre dans un monde clos ? Et clos sur une
seule ville ? Comment font-ils pour ne pas hurler toute la journée
?
Et toi ? Toi qui es allé au dehors des dizaines de fois ?
Toi qui sais qu’il y a non seulement un au dehors, mais surtout
un en bas du mur, un sol extérieur au mur ? Un loin du mur,
tellement loin qu’on ne voit plus le mur, et que par là,
personne ne s’en soucie, qu’on ne sait même pas
qu’il existe, ou à peine…
Est-ce que tu peux me dire pourquoi, à chaque fois, tu reviens
?
Ce matin, il est près de onze heures et tous les habitués
sont là, à part Erchatimongas et Marie Médine.
Eugène commande un verre d’eau et un café double.
Le patron lui donne les nouvelles : non, il n’a rien à
lui offrir pour le moment. Mais peut-être qu’à
la fin de la semaine… Un de ses clients cherchait un comptable,
samedi dernier. Malheureusement, il ne vient au Palais qu’une
fois par semaine. Comptable, ça lui irait ? Oui, oui, n’importe
quoi, n’importe quoi qui rapporte un peu d’argent, qui
le tienne occupé, loin de la bouteille, et l’empêche
de trop penser…
Erchatimongas
et Marie Médine sont attablés au Palais. Il est cinq
heures du soir. Marie Médine a le visage sombre, pendant
qu’Erchatimongas lui parle avec animation :
- Demain, on dort au troisième niveau. J’ai des amis
là-bas qui nous accueilleront pour la nuit. Et comme ça,
samedi, on peut se mettre en route pour les Rebords. Il faut compter
trois heures pour y grimper, plus le temps d’aller au pilier
d’artimon. On y sera avant midi. Ca laissera le temps de poser
deux trois questions, de trouver un guide, de s’organiser…
- Je croyais que tu connaissais déjà…
- Tu sais, sur les Rebords, il faut jurer de rien. Les gens changent
trop vite. Un jour ils sont là, le lendemain ils ont déménagé,
on les a envoyés au nord sur les vignes et les oliviers,
ou à l’ouest pour s’occuper des potager, au sud
ou à l’est pour les troupeaux ou les forêts.
Des fois ils bougent tous seuls, sans qu’on leur demande,
comme ça…
- … ? Mais pourquoi ?
- Pour le plaisir de bouger. Tu sais, les gens des Rebords sont
particuliers. Ils ne pensent pas tout à fait comme nous,
on a beau dire…
- Je sais, fait Marie Médine en frissonnant. Il faut pas
être normal pour supporter le soleil comme ça…
Tu es sûr… ?
- Mais oui, je t’ai dit. J’y suis allé plein
de fois et regarde-moi : pas une brûlure !
- Et si on ne trouve pas les portes ? Et si…
- Ecoute, il n’y a pas de questions de les trouver ou pas,
je sais où elles sont (et Eugène ne peut s’empêcher
de tendre l’oreille). Elle y est forcément passée.
Tu as entendu ce qu’a dit le policier : elle est morte, il
a dit. Il n’y a pas d’autre explication, elle est morte.
Et quand tu as demandé pour le corps…
- Oui, il m’a jeté un drôle de coup d’œil.
- Moi je te dis qu’ils te soupçonnent, maintenant.
Ils vont faire leur enquête et ils arriveront bien à
prouver que c’est toi qui l’as supprimée.
- Mais enfin ! gueule Marie Médine. Mais enfin, c’est
abominable ! Comment ils peuvent penser ça ! Comment ils
peuvent… ! C’est ma fille, quand même ! On ne
peut pas tuer sa propre fille ! On ne peut pas tuer… On ne
peut pas…
Erchatimongas lui prend les mains, la cajole, essaie de la calmer.
- C’est forcé, ils ont pas idée. Ils ont pas
idée qu’elle peut être ailleurs ! Il faut la
retrouver, c’est tout. Quand on l’aura retrouvée
et qu’on l’aura ramenée, ils seront forcés
d’admettre…
- Ils admettront rien du tout, coupe Eugène. Rien de rien.
Vous pouvez me croire, Marie Médine. Même si vous leur
ramenez votre fille vivante, en bonne santé, joyeuse et tout,
même si elle leur dit elle-même de vive voix, où
elle était, ou qu’elle invente une fable, quoi qu’elle
raconte… Ils admettront rien du tout. Vous les connaissez
pas.
- Toi mêle-toi de ce qui te regarde, lui lance Erchatimongas
en se levant. On n’a pas besoin qu’un cinglé
de ton espèce vienne foutre son nez dans nos affaires. Elle
est déjà assez perturbée comme ça.
- Si je vous dis ça, continue Eugène en ignorant ostensiblement
l’interruption, c’est pour votre salut. Votre abruti
de mari a raison en ce qui concerne les passages vers l’extérieur.
Il y a bien un extérieur. Il se plante royalement sur sa
nature, mais ça existe bien. Et effectivement, il est possible
que votre fille y soit.
Erchatimongas veut de nouveau le faire taire, mais Marie Médine
l’arrête d’un geste.
- Qu’est-ce que vous en savez, Eugène ?
- Ne me demandez pas. C’est vous qui ne me croiriez pas. Mais
je sais parfaitement de quoi je parle. Tout ce que je vous dis,
c’est ça : vous auriez plus vite fait d’avouer
que Myriam s’est tuée et que vous avez brûlé
son corps, à cause de la honte. Ils vont faire une enquête
et tout, ils vont vous tourner autour pendant un bout de temps,
mais comme ils trouveront rien, ils finiront par classer l’affaire.
C’est encore comme ça que vous aurez le moins d’ennuis.
Un suicide, c’est peut-être déshonorant, mais
au moins c’est une explication que tout le monde est prêt
à accepter. Si vous la ramenez, vous voulez que je vous dise
? Si vous la ramenez vivante, alors ils sauront parfaitement d’où
elle vient. Ils sauront parfaitement où vous êtes allés
la chercher. Et ils admettront rien du tout. L’extérieur
n’existe pas, Marie Médine. Il faut vous fourrer ça
dans le crâne. Il n’y a rien au-delà du mur.
Rien. Et si vous prétendez officiellement le contraire, alors…
- Alors quoi ? demande Marie Médine, car Eugène n’a
pas terminé sa phrase. Alors quoi ? Qu’est-ce qui va
m’arriver si je leur dis la vérité ? Ils vont
m’envoyer sur les Rebords, c’est ça ?
- Pas sur les Rebords, Marie Médine. C’est là
qu’on envoie les criminels. Celui qui prétend revenir
de l’extérieur n’est pas un criminel. C’est
un voyant, un mystique, un illuminé…
- Vous voulez dire, la Nuit ?
- Oui. C’est exactement ce que je veux dire. Ils vous enverront
dans la Nuit, vous, votre fille, et probablement votre abruti de
mari. Encore que celui-là, avec toutes les conneries qu’il
raconte, ils l’auraient fait depuis longtemps s’ils
estimaient qu’il représentait un danger quelconque.
- Non mais dis-donc, braille Erchatimongas en se levant, je vais
te mettre mon poing sur la gueule moi, si tu continues ! Tu crois
peut-être que tu peux m’insulter devant tout le monde
et t’en tirer comme ça ?
Oui, je crois, répond Eugène, et quelque chose dans
sa voix, plus qu’une menace, gèle l’atmosphère
autour de lui. Les conversations s’arrêtent. Erchatimongas
suspend son geste, jette à Eugène un regard qu’il
voudrait plein de mépris puis, abasourdi, se rassoit.