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Mai 2006
Spontanéité
L’idée que les Japonais de retour de voyage d’affaires
doivent remplir un « rapport d’étonnement »
me séduit. Poétique, un brin désuète,
elle manifeste une tentative maladroite et presque touchante de
briser cette insularité géographique parfois pesante.
S’étonner, non pas spontanément, mais méthodiquement
et avec rigueur. La surprise est obligatoire et bureaucratique,
pour le bien d’une nation frappée d’un syndrome
d’Asperger collectif. Voilà qui plairait sans doute
aux insulaires volontaires helvétiques, cernés par
un océan d’incompréhensions européennes
qu’ils élèvent au rang de fierté nationale.
A rebours, n’est-il
pas scandaleux de s’étonner sans rapport ? Laisser
filer librement le flot de pensées non calibrées ?
Fruit d’un investissement massif, la minute-cerveau d’un
financier est philosophale – vendant aujourd’hui un
or chimérique qui n’existera que dans six mois, vulgaire
papier devenu monnaie par magie scripturale. |
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Chocolat-ostie
Quelle naïveté dispendieuse que d’observer les
zurichois ! Que rapportent ces impressions visuelles, non échangeables
et non remboursables ? Qui paie pour cet espace mémoire non
réinscriptible et dont le support est condamné à
se dégrader inexorablement ?
Le partage,
une notion antithétique de l’identité suisse
? Voilà un sillon à creuser, mais avec qui ? Probablement
pas avec ce conducteur cravaté et en bras de chemise, sanglé
dans sa voiture climatisée, moteur au ralenti, sagement parquée
à dix mètres d’une terrasse ombragée
en bordure de la Limmat – oreillette en place et climatisation
en bruit de fond.
Première
touche haute en couleurs posée par le pinceau lumineux d’un
après-midi de mai, à « La Terrasse ».
Conscience
tranquille ?
Zürich, capitale économique sans cœur. Le poumon
financier suisse est propre, ses pavés sont scellés
et l’on repeint déjà les murs flambant neufs
de bâtiments innocents.
Quels secrets
recèlent donc ces murs sans impacts ? Au nom de quelle cause
a-t-on fusillé des fantômes ? De quoi les Suisses se
sentent-ils si coupables ? Qu’essaient d’oublier ces
accros compulsifs aux vapeurs de détergents ? |
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Mosaïque
Ville mosaïque, Zürich se dévoile autant qu’elle
se cache. Composition désordonnée de bulles urbaines,
elle enfile des perles sur un collier de barbelés rouillés.
Tunnelstrasse est une saignée noire entre Enge et Wiedikon,
qu’essaie de faire oublier la beauté isolée
d’un immeuble Art Déco. Sa faïence est un lointain
écho de l’éclat envoûtant de la Mosquée
Bleue d’Ispahan, faisant oublier le désert au visiteur
en quête de fraîcheur. Respiration visuelle.
Roxanne
Le red district, entre Langstrasse et Gare Centrale, expose
derrière les vitrines étriquées des chairs
soumises venues d’Europe de l’Est. Les Orientales et
les Africaines, femmes d’intérieur soumises et importées
à grands frais, ne font pas rêver les autochtones.
Les bordels légaux mais cachés que fréquente
allègrement la moitié des zurichois en témoignent.
Le cours des Natacha doit être à la hausse.
Zürich
est une adolescente centenaire, refoulant sa jeunesse et scarifiant
glorieusement les rides de ses privilégiés avaricieux
et libidineux. Le plaisir de l’âge, en somme.
Hiver nucléaire
Pour le financier suisse en costume sombre, c’est l’hiver
permanent. Il évolue au sein d’open spaces
jalonnés de déserts de pierres japonisants, d’abstractions
post-artistiques et de hiéroglyphes sexués signalant
des toilettes en marbre noir.
Pas de manuel
pour survivre aux rigueurs carcérales de la transparence
totale, au blizzard conditionné et désincarné
que bravent vaillamment quelques cactus sans préservatifs
– des concurrents sans merci pour la conquête de cet
espace létal. Transparence vampirisant une vie sociale en
noir et blanc. Débats stérilisés et décaféinés.
Il n’est
de tempête qu’au fond des tasses de café froid.
Le marc est le meilleur ami de l’analyste fourbu, qui peut
y lire la promesse de lendemains qui chantent. Des néons
fatigués creusent des caves où viennent s’enterrer
les heures passées à remplir les cellules d’un
modèle mathématique sans nom. Pygmalion de chiffres
et de courbes sans éclat – lisses et froides. |
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Archipel
vitrifié
Si la Suisse est une prison à ciel ouvert, ses bureaux en
open space sont les cellules d’isolation et de désolation
pour forçats modernes, coupables d’avoir prêté
foi à des rêves d’ascension sociale et cédé
aux mirages siglés Porsche ou Aston Martin.
Cousine
Zürich est une provinciale un peu gauche que Londres observe
de loin. Elle cultive sa fraîcheur montagnarde, sa différence
de ville d’eau et de montagne – que lui envie Londres.
Elle est l’économe qui, ayant bâti sa fortune
sans splendeur, aspire aux lumières de sa germaine saxonne
dispendieuse. Jalouse, elle s’imagine le temps d’une
publicité géante, américaine : le tram 9 croise
un cable car sanfranciscain joyeusement évadé
du Warf, voilant pudiquement la réfection de l’antre
de l’UBS, tapie à l’entrée de Bellevue.
Rêves
de brume
San Francisco m’appelle à nouveau. L’infidèle
arlésienne pacifique essaie de me faire couper les liens
qui m’attachent à ma terre d’exil choisi. Les
sirènes d’Alcatraz manquent de faire chavirer mon cœur,
tandis que je m’accroche à la Pénélope
industrieuse et patiente qui tisse et détisse son filet financier
au bord du lac.
San Francisco
l’infidèle. Mes rêves de capitaine d’industrie
s’y sont brisés en 2000 – vagues promesses de
technologies révolutionnaires s’écrasant sur
les rochers des courbes du marché, soulevant l’écume
amère de mes ambitions pour mieux les faire mousser et les
disperser au vent.
San Francisco
trop fidèle, qui m’accueille à nouveau en 2005
le temps d’un été magique où le fog
de quatre heures prend majestueusement possession de la ville pour
peu à peu la noyer dans son coton douillet et hypnotique.
Cette fois, c’est mon couple qui y échoue, éventré
sur des écueils affleurants, offrant ses entrailles nues
au tout venant, sans pudeur – tout en chagrin.
Zürich
n’est pas tendre – ni prolixe en promesses non tenues.
Elle a le mérite de s’en tenir à ses calculs
d’intérêts et à compter les deniers de
sa cassette enterrée sous un taureau (bull) probablement
ascendant ours (bear) à Bukliplatz. Elle est une
paysanne franche, ni surfaite ni snob, gironde et sans surprise.
Elle a le regard franc et direct des gens sans horoscope. |
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| Red District,
Blue Light
La classe dangereuse, dans un pays sans pauvres, ce sont les jeunes.
Le contrôle méthodique de la population ne tolère
pas la révolte, le chahut adolescent, le renouvellement que
ces « nouveaux barbares » promettent à une culture
asthmatique et passéiste.
Zürich
a brûlé le tapis sous lequel elle mettait la poussière
des rêves de sa jeunesse. Le parc du Landemuseum est fermé
le soir. Les drogués ont été repoussés
au-delà du limes bien pensant de la voie rapide,
vers la nuit et le secret de bars alternatifs et autogérés.
Le désespoir contraint s’exprime sans cris ni voix,
à la recherche d’une veine que les lumières
bleues des toilettes tentent de masquer.
L’éclat
arctique d’un néon-iceberg bleu-blanc ne peut repêcher
seul cet ilôt de vie se rêvant en proue de navire prêt
à sombrer, l’espace d’un instant. Glaciale sensation
de déjà vu.
Après-midi
au-dessus de Bellevue, dans l’enceinte d’une école
rebelle. |
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| LL |
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