Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Coincés dans le sac de plage entre la crème solaire et les raquettes en bois, les livres de l'été sont bourrés de sable. C'est horrible. Heureusement que, revenu vivant de vos vacances, vous pouvez vous asseoir mollement dans un fauteuil bruni par le soleil, déguster un breuvage glacé (Ballet Russe : mélanger au shaker avec de la glace deux parts de vodka, une part de crème de cassis, une part de jus de citron et une part de jus de citron vert) et lire tranquillement sans le chat toutefois, vu qu'il fait la gueule depuis que vous l'avez laissé en pension chez le voisin de palier, celui qui a trois chiens.

 
L'Odyssée d'Homère - La Découverte
Des milliards de tapis de cheveux d'Andreas Eschbach - J'ai Lu
Propos sur le bonheur d'Alain - Gallimard
Tu moi d'Alain Turgeon - La fosse aux ours
 
 
L'Odyssée d'Homère - La Découverte

Difficile, ami lecteur, de critiquer quoi que ce soit dans ce livre : il fait partie du patrimoine littéraire mondial, le texte est recouvert de strates de signifiances, d'interprétations et symboliques éternelles. On peut s'interroger sur la pertinence de lire aujourd'hui de si vieux textes. Un lecteur, au cours d'un échange de mails à propos de science-fiction, me confiait son inappétence pour ce qu'il nommait la littérature à toile d'araignée, ce qui est cruel et néanmoins assez drôle. Il pourrait ainsi y avoir deux types de lecteurs : ceux qui ont lu l'Odyssée et ceux qui pensent que, connaissant en gros le déroulement de l'histoire, l'effort n'en vaut pas la chandelle (ou l'électricité si, contrairement à moi, vous n'habitez pas dans des égouts). Je me drape à ce moment dans la toge du critique sentencieux en comprenant l'exacte nature de ma mission sacro-sainte : il me faut convaincre ceux qui n'ont pas lu les aventures d'Ulysse de tenter le coup plutôt que de lire, par exemple, le dernier Werber (attention, je ne dis pas que tous ceux qui n'ont pas lu l'Odyssée sont des fans de Werber, faut pas déconner, c'était juste rigolo de mettre côte à côte Homère et l'autre fada).

Amis, lisez Homère ! Non seulement c'est assez classe comme lecture de plage, mais c'est surtout fantastique à lire. Cette crainte que nous avons tous en face d'un vieux texte classique, cette peur de visiter un musée poussiéreux et lugubre dans lequel le seul bruit serait celui de nos pas égarés, cette trouille d'être seul dans une architecture à moitié effacée par le temps, je vous assure qu'il n'en est rien. Je vous le garantis sur facture.

Grâce en soit rendue à la très agréable traduction de Philippe Jaccottet, vive et facile. Je lui laisse d'ailleurs conclure par cette très belle phrase de la préface à propos de son plaisir de traducteur : "Il y aura d'abord pour nous comme une fraîcheur d'eau au creux de la main. Après quoi on est libre de commenter à l'infini si l'on veut". Remonter à la source !

EM
 
 
Des milliards de tapis de cheveux d'Andreas Eschbach - J'ai Lu

C’est un livre qui expose son histoire par le biais d’une superposition d’instantanés de la vie de nombreux protagonistes : cela peut être déroutant, au premier abord. Comme un tapis que l’on tisse patiemment, les historiettes dessinent l’histoire générale d’un univers centralisé où des planètes entières fonctionnent suivant l’économie des tapis de cheveux. Des tapis que les tisseurs passent une vie à tisser et qu’ils vendent à des marchands itinérants avant de partir à la retraite et de passer le flambeau à leur unique fils autorisé. Des tapis somptueux faits uniquement avec les cheveux de leurs femmes et de leurs filles, et dont la finalité unique est de paver les sols du palais de l’empereur qui règne tel un dieu inaccessible sur le devenir de la galaxie.
Cette économie des tapis assure la stabilité sociale des mondes qui lui sont dédiés en instaurant un modèle social quasi théologique, les tisseurs étant les officiants et les questeurs les prêtres d’une religion de l’empereur-dieu. Les contacts entre planètes étant rares, on se borne à supposer qu’il existe d’autres planètes où l'on fabrique les vêtements de l’empereur, les nourritures de l’empereur, les jeux de l’empereur.

Et chacun de vivre sa vie sans prêter attention -sous peine d’hérésie- aux rumeurs qui affirment que d’autres planètes fabriquent des tapis (que pourrait-on bien faire de tous ces tapis ?), que des rebelles ont déstabilisé l’empire, que la société des tisseurs n’est pas la société ultime, que l’empereur serait peut-être mort, tué par un rebelle.
Entre mondes qui s’échouent et civilisation qui se déchire, la question subsiste jusqu’à la révélation finale : que deviennent les tapis ? Quel projet insensé a mené à leur fabrication et à l’instauration de la société des tisseurs? Eschbach se réserve la surprise ; son livre utilise une idée délirante pour démontrer qu’en matière de contrôle social n’importe quelle pratique absconse peut devenir une norme telle que les hommes sous son emprise s’y dévouent par conformisme ou par conviction. Il faut un concours de circonstances pour que le mystère soit levé ; ce que le livre ne dit pas et que l’on peut deviner, c’est que les nouveaux maîtres découvrant la nature de ce contrôle social le conserveraient sans doute, comme l’ont fait tous les dictateurs qu’a connus notre planète étroite. Et qu’importe alors la mort de ceux qui ont osé s’opposer ou simplement questionner : la raison toujours est vaincue par l’intérêt personnel.

PmM
 
 
Propos sur le bonheur d'Alain - Gallimard

Nous connaissons trop de fats qui savent nous expliquer comment être heureux, qui connaissent d'infaillibles méthodes pour réussir sa vie ou atteindre un équilibre parfait entre (choisissez votre camp) travail et vie personnelle, homme et femme ou encore teckel et varan. Alain n'a d'autre projet que de discuter plaisamment de l'art d'être heureux comme on donnerait quelques conseils d'hygiène élémentaire.

Ce livre paraîtra ennuyeux à ceux qui, connaissant la chance d'être résolus et contents d'eux-mêmes, ne savent ni le doute ni le lancinant pouvoir de l'imagination. Aux autres, qui se perdent quelquefois dans une vie rêvée, que le sommeil fuit par manque de fatigue et qui préfèrent imaginer sans fin plutôt que de faire, ce livre a les qualités d'un bon ami qui remet les choses à leur place, qui met en garde contre la rêverie complaisante et l'ennui créateur de tristesse.

Vous vous souvenez peut-être, dans Illusions perdues, de la lettre qu'envoie D'Arthez à la soeur de Lucien lorsque celle-ci lui demande un avis sur son frère. Lucien est un homme de poésie et non un poète, il rêve et ne pense pas, il s'agite et ne crée pas. Je suis sûr qu'un Lucien armé des Propos sur le bonheur aurait fait à Paris d'autres choix que les siens et qu'il ne se serait pas attiré le désobligeant commentaire de "femmelette" de la part de cet espèce de moine tibétain de D'Arthez. Tous ceux qui éprouvent sympathie et compassion pour Lucien de Rubempré voient de quoi je parle.

Alain multiplie les approches, les petits conseils anodins tout en dissertant de sa belle écriture classique (qu'on croirait presque écrite impeccablement à la craie sur un tableau noir) de la nature de ce bonheur que chacun cherche comme un chat perdu dans le 11ème arrondissement de Paris. Qu'en retenir ? L'art de dormir ? L'irrémédiable besoin de volonté ? La bonne humeur ? C'est à chacun, je crois, de saisir dans ces textes les petites idées qui lui donneront courage. Ce livre est profondément bon.


EM
 
 
Tu moi d'Alain Turgeon - La fosse aux ours

Les livres d'Alain Turgeon tiennent autant du roman que de l'expérimentation littéraire, du journal nombriliste ou du recueil de poésie.

Lorsqu'on comprend qu'il est venu du Québec, fuyant une carrière d'ingénieur qui l'angoissait, on se dit que le québécois, c'est plein d'inventions et d'expressions désuètes qui confèrent une nouveauté rafraîchissante. A se demander si le pays n'a pas été colonisé par des cargaisons de poètes (comme d'autres l'ont été par des religieux chiants à mourir).

Mais non, s'il y a certainement des traces de québécois, l'inventivité de son style lui est propre. Ses livres sont truffés de trouvailles qui vont du calembour rigolo ("l'homme qui murmurait à l'oreille des cheveux") au raccourci minimaliste.

Car il ne faut pas chercher dans une trame narrative fournie, un suspens ou dans d'autres traits du roman les raisons d'acheter et de lire ses livres. TNT, par exemple, n'a aucune structure, juste le mélange d'un thème et de l'acte d'écrire sur ce thème. Tu moi en a à peine plus : on distingue deux sous-histoires sans autres rapports qu'une supposée autobiographie.

Bref, sans trop savoir pourquoi, j'achète ses livres dès que je les croise. Peut-être parce cet écrivain-là ne sait pas où il va, mais qu'il y va et qu'il croisera peut-être quelque trait de vraie création.


LN
 
 
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