Soulac sur mer Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Notez le « sur mer », s’il vous plaît. Il fait toute la différence. Il marque d’un trait (Soulac/mer) une certaine noblesse revendiquée des stations balnéaires anciennes qui au début de l’autre siècle accueillaient les belles autos de ces messieurs négociants en vins et les maillots à froufrous de leurs femmes parées d’or. Hélas pour ces stations ce temps-là s’est enfui, mais reste une référence bien pratique pour tenter de faire oublier que le tourisme balnéaire est devenu la forme de tourisme la plus affreuse qui soit. Pour faire oublier les entassements humains de la plage et la vacuité du temps gâché à déambuler entre les mêmes boutiques de fringues et les mêmes marchands de bonbons que partout ailleurs, il faut bien faire semblant de croire que le temps des maisons soulacaises n’est pas totalement enfui.
 
 
Ces belles maisons d’un autre temps que seuls les bourgeois bordelais pouvaient se payer pour venir prendre les eaux salées de l’Atlantique ont gardé ce charme qui permet aux commerçants de prétendre faire autre chose que de vendre les mêmes grossiers articles aux mêmes touristes obtus que partout ailleurs. Ou presque, car les rivages de l’Atlantique n’ont pas atteint le degré de vulgarité et d’abattage que les rives de la Mare Nostrum. Entre les marchands de tongs, de glaces et de ballons, la plage triomphe ici dans toute sa laideur sociale (heureusement qu’elle reste magnifique dans sa beauté naturelle).
La plage… J’ai toujours détesté la plage estivale et sa cohorte de bronzeurs. Elle est le condensé de tant de détestable humanité, quand la plage déserte par temps froid est à l’inverse empreinte d’humilité et de questionnement. En été, la plage n’est que métaphores sociales des ordres les plus contraignants : ordre arbitraire du travail (le temps des vacances où l’on ne pense pas, donc on n’est pas), ordre des sexes dans la société (les coquettes attendent le bon plaisir des dragueurs), primautés du corps et de l’apparence (les adonis et les naïades comme horizon indépassable), ordre commun du goût (des vêtements, des attitudes, du plaisir obligé…). On apprend à aimer cette plage comme on apprend à aimer les voitures ou les fringues ; par les autres, pour les autres. Et l’on remplit ce temps mort du vide abyssal d’une partie de raquettes.
 
 
Pour passer le temps dans une station balnéaire, il est d’autres moyens plaisants. Profiter de la chaleur d’une famille accueillante et farfouiner dans les bacs d’un marchand de livres d’occasion, par exemple. Il faut aussi s’inventer des jeux ; comme je l’ai déjà raconté, les noms délicieux des villas secondaires constituent une mélopée touchante et totalement kitsch. Les noms sont divers mais toujours identiques : prénoms de femmes qui fleurent bon un machisme désuet ou prénoms d’hommes qui affirment une fierté tout aussi machiste, métaphores marines que l’on trouve sans doute idéale sur le coup, noms de plantes et d’animaux comme pour se rapprocher d’une nature que l’on fuit avec cette maison et jeux de mots. Quelques références musicales et littéraires, parfois. Les jeux de mots sont en définitive et paradoxalement au regard de leur faible niveau ce qui se rapproche le plus d’une transgression pour avoir osé sortir des catégories précédentes. Finalement, qu’importe le nom de la maison du moment qu’on la nomme, qu’on la marque de son sceau : aux beaux frontons des Soulacaises, les panneaux de faïence affirment tous en chœur que même en vacances la propriété est avant tout privée.
 
 
Il faut alors nager à contre-courant : manger une glace dans un restaurant désert en plein après-midi, marcher au soir tombé sur la plage, pédaler tôt le matin dans les pinèdes pour découvrir l’estuaire immense et Royan au loin, découvrir les Soulacaises cachés pendant l’heure du soleil et surtout profiter des moments envolés et de l’affection des siens, loin de la foule des autres, autour d’un repas délicieux.
 
 
 
PmM
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